Miremonde, Paris, Paul Ollendorf
turelle, inacceptable à notre scepticisme, l’auteur a fait du donjuanisme en général, tant moderne que passé, du donjuanisme qui est essentiellement la poursuite de la femme et l’amour de l’amour, une analyse, dont la vérité psychologique se double d’une haute leçon morale.
Comme le Burlador, le Don Juan de Roujon est un libertin volage qui a longtemps couru de bonne fortune en bonne fortune, jusqu’au jour où, corrigé par une fâcheuse aventure, il trouve trop tard son chemin de Damas. Mais le Don Juan primitif était de la race de ces conquistadores qui traitent les femmes comme dçs placés prises, vainqueurs sans délicatesse, mêlant le rapt, le viol et le meurtre. C’était de plus un écervelé sans expérience, à qui une mort prématurée ne laisse pas le temps du repentir. En nos temps pacifiques et' bourgeois, les aventures amoureuses sont plus prosaïques et plus ternes : les femmes n’ont plus besoin d’être prises de nuit et par surprise, elles savent éviter au galant ces équipées dangereuses pour lui et sans plaisir pour elles-mêmes.
Don Juan a d’abord mené une vie de débauche assez banale. Grâce à son charme séducteur, il n’a pas connu la gêne des premiers pas. Les plus jolies femmes ont commencé par aller à lui et, par un juste retour, elles lui ont ensuite épargné, en prenant les devants, l’embarras de les quitter. Doua Anna elle-même ne fut qu’une coquette qui trahit pour ses beaux yeux l'amour loyal du brave Octavio. Un jour cependant, ce coureur sans idéal et sans vergogne, gâté par les femmes faciles, trop aisément persuadé que toutes cherchent, comme ^^ui, dans d’amour, la seule satisfaction d’un caprice passager et sans lendemain, rencontre une de ces âmes délicates et divinement pures qui eussent été dignes de fixer le Don Juan de Musset lui-même.
i52 LA LÉGENDE DE DON JUAN.
Recueilli blessé, à la suite d’une sotte affaire, dans un vieux château, il y fait la connaissance d’Elvire, frêle et douce créature, image de l’amour chaste et éternel. C’est pour lui, s’il sait le saisir, le bonheur vainement cherché par ses aînés romantiques. Le maladroit n’y voit qu’une passade de plus. Sous un faux nom, il épouse la jeune fille de qui il s’est fait aimer, et le lendemain des noces, il abandonne cet ange de candeur dont il n’a pas su pénétrer l’âme.
Le trompeur trouvera en lui-même son premier châtiment. Il regrette bientôt l’épouse délaissée; il se sent torturé par l’amertume d’avoir perdu un amour qui était peut-être l’amour vrai, infini. 11 est hanté par le désir de posséder Elvire une deuxième nuit, et il revient du lointain pays où il l’a fuie, persuadé dans sa sotte vanité que l’abandonnée accueillera avec reconnaissance et comme un hommage ce retour de passion. Il la surprend en effet, fidèle au souvenir de l’époux; mais le brutal achève de faner l’amour et la beauté dans cette femme déjà flétrie : au lieu d’implorer son pardon, il violente l’épouse, qui, indignée, ne livre à ses caresses qu’un corps glacé, que la dépouille d’elle-même.
Après ce second crime, il cherche à s’étourdir dans les plus basses orgies; mais l’image de la 'douce Elvire, le souvenir de l’amour à jamais souillé le poursuivent sans cesse. 11 apprend enfin la mort de la divine créature et il va achever dans le château reculé de Miremonde une vie d’inapaisables remords.
Ainsi, Don Juan a tué le bonheur pour avoir tué l’amour. C’est la sage leçon qu’il donne dans sa vieillesse à un frivole libertin, jeune et vivante image de lui-même, le chevalier Pons des Liguières, dans le récit véridique qu’il lui fait de sa lamentable existence. Ap rès avoir écouté cette confession, le chevalier
entrevoit qu’il y a mieux à faire dans la vie que de courir des amours volages, de trahir et d’être trahi. 11 comprend que la sagesse et la vérité consistent à ne pas laisser passer sans la retenir la femme digne d’être aimée, l’Elvire méconnue par Don Juan.
La condamnation du libertinage n’est pas moins formelle dans la pièce de M. Lavedan, le Marquis de Priola^. Ici le donjuanisme achève de se moderniser, d’entrer dans les réalités les plus crues de la vie contemporaine. L’atmosphère de conte qui enveloppe encore les œuvres les moins romanesques du xix® siècle, disparaît définitivement : plus rien de surnaturel, d’étrange, d’exotique; plus rien qui rappelle la fable traditionnelle ; plus de commandeur, plus d’Anna, plus d’Elvire, plus de Sganarelle, plus de Don Juan même! A leur place une divorcée, une jolie prude et la femme in partibus d’un mari honoraire. A côté d’elles, un coureur de cabarets et de boudoirs, un médeçin, un philanthrope : les familiers de tout salon parisien; enfin, un grand seigneur cosmopolite dont un atavisme de condottieri, de roués, de régicides, un caractère égoïste, joint à un tempérament vigoureux, à une intelligence aiguisée, et par-dessus tout l’expérience d’une basse réalité font le représentant redoutable d’une société avide de jouissances, blasée, sans foi ni scrupules.
A n’y regarder que de loin, l’œuvre apparaît sans autres attaches avec le donjuanisme que celles qui relient à l’histoire du Burlador toutes les histoires de
1. Le marquis de Priola, pièce en 3 actes, en prose, réprésentée pour la première fois à la Comédie-Française, le 7 février 1902. Paris. Ernest Flammarion.
séducteurs. Eu fait, la parentéest plus proche, la filiation môme plus directe : tous les dehors de la légende, le cadre, les aventures, les personnages connus ont disparu : le fond, Tâme, si l’on peut dire, est demeurée. Le héros, le marquis de Priola, est bien de la famille de Don Juan, par sa conception de la vie, par sa nature physique et morale. C’est un Don Juan moins jeune, plus expérimenté par conséquent, plus froid, plus sceptique, plus dangereux. Mais s’il ne porte pas leur nom, il est sans conteste l’héritier des Tenorio et des Marana. 11 n’est pas jusqu’au châtiment très réaliste dont il est frappé, qui ne soit un souvenir accommodé aux exigences de la physiologie moderne, de l’antique punition miraculeuse imaginée par le moine de la Merci.
Déjà mûr, sinon vieux, M. de Priola a pris dès l’enfance dans sa propre famille, au contact de son père et de sa mère, une pitoyable opinion de la vie et de ses semblables. L’âge n’a fait que confirmer ces premières impressions. Habitué à ne voir que l’envers des choses, il a découvert partout intérêt, égoïsme, mensonge; il ne croit à la sincérité d’aucun sentiment, au désintéressement d’aucun homme, à la vertu d’aucune femme. Son cœur s’est séché et durci. Le mépris est sa règle, son orgueil, sa joie. Plus rien en lui des ardeurs bouillonnantes du Burlador; plus rien non plus de l’idéalisme mystique du Don Juan romantique. Le désenchantement de son âme s’est changé en dégoût; ses douleurs ont tourné au pessimisme; ses aspirations inassouvies se sont dénaturées en un désir féroce de faire souffrir. N’ayant jamais rencontré le bien, il est devenu un maniaque du mal. 11 a la vanité, la forfanterie de la méchanceté. 11 prend un amer plaisir à corrompre l’âme de son propre fils et l’amour ne lui plaît qu’assaisonné de la douleur et de la rage de ses vic-
times. Il s’amuse tantôt à raviver la i)assion dans le cœur de sa propre femme divorcée et remariée, tantôt à séduire une coquette, puis, satisfait de sa victoire morale, à infliger à la belle riiumiliation de la dédaigner au moment où elle se donne à lui. C’est un Don Juan compliqué de Lovelace etde Valmont. Mais ceuxci avaient dans la perversité une sorte d’ardeur et d’enthousiasme. Priola est un corrupteur méthodique et désabusé. Les autres étaient jeunes encore : il est l)lus vieux qu’eux de tout un siècle et ce siècle est le XIX®! Aux déboires de l’âge, il unit les désillusions de sa génération. Sa fin meme est symbolique. 11 ne qneurt pas, comme Don Juan, dans l’épanouissement de sa force, dans la splendeur de sa virilité, d’une mort surnaturelle et superbe; mais, vieillard cacochyme, frappé d’une paralysie, il traînera de longues années le supplice de son impuissance et de sa ruine.
Un Don Juan vieilli, mais toujours jeune de désirs;
une âme cruellement tourmentée par la poursuite d’une femme idéale qui incarnera la beauté, la dignité, l’intelligence, le courage; une imagination éprise d’un modèle qu’elle voit distinctement et que la réalité lui a toujours caché; en un mot le héros de Musset transporté de la poésie dans la vie moderne : tel est le personnage conçu par M. Camille Debans L
Le comte Jean de Marane a usé une existence douloureuse à chercher l’idole que son esprit a conçue et que son cœur adore. Juif errant de l’amour, victime
1. Camille Debans, la Vieillesse de Don Jiian, roman paru dans le Roman romanesque. N” 35, novembre 1905, pages 296-384. Paris, Félix Juven.
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fatale d’une puissance mystérieuse qui le pousse à accomplir à travers les rapts, les duels, les meurtres, sa destinée d’amant inassouvi, l’infortuné arrive à la vieillesse, couvert d’opprobre, objet de crainte et de répulsion, sans avoir rencontré :
« La femme de son âme et de son premier vœu. •>
C’est alors que, tel le Don Juan allemand de Ileyse i, il la trouve ou croit la trouver en la personne de sa propre belle-fijle. Après avoir lutté longtemps contre cet amour incestueux, il finit par oublier son âge, sa situation, son honneur, et il avoue à la jeune femme le sentiment dont il est torturé. Repoussé avec indignation et dédain, fou de passion, de honte, de douleur, il succombe à une attaque d’apoplexie, subissant ainsi un châtiment analogue à celui qui frappe le marquis de Priola.
Non moins cruellement puni est le Don Juan de MM. Mounet Sully et Pierre Barbier ^ A la fois coupable et sympathiqvie, conscient de ses fautes et les regrettant, il découvre la vérité et l’amour, quand il est trop tard pour profiter de l’une et jouir de l’autre. 11 combine, d’une façon parfois incohérente, le vieux personnage classique et le héros romantique. 11 unit à la légendaire perversité une grandeur morale qui le conduit à une mort cruelle, mais héroïque. De sa vie et de sa fin se dégage une belle leçon dont la pièce est relevée et comme ennoblie. Recueilli blessé chez des
1. L’amour jaloux du comte de Marane pour la femme de son fils rappelle la Fin de Don Juan de Ileyse. 11 se peut d’ailleurs qu’il n’y ait qu’une rencontre fortuite d’idées entre les deux auteurs.
?.. La Vieillesse de Don Juan, pièce en 5 actes, en vers, représentée pour la première fois au théâtre de l’Odéon le 27 avril 1906.
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cousins, il sent, sous la double influence de l’âge et de la maladie, mourir en lui le vieil homme. Sous ses apparences de libertin, il porte un cœur généreux, épris de nobles aspirations, dévoré d’amour; sa seule faute est de s’être trompé sur le sens de la vie, ou plutôt, de s’être laissé abuser par les mensonges de la société, par l’hypocrisie des mœurs et des sentiments, par la coquetterie des femmes. Il a mis le bonheur dans l’ivresse des sens, dans les plaisirs d’une possession toujours renouvelée; il n’a pas vu que ces amours éphémères ne sont pas l’amour; que celui-ci est dans l’union fidèle avec une femme respectée, dans un mariage dont l’enfant sera le gage et la vraie fin. Au contact d’un ménage, qui lui offre l’exemple de ce bonheur parfait, Don Juan découvre peu à peu son erreur; l’amour d’une jeune fille, qui a deviné tout ce qu’il y a de noblesse sous ses dehors pervers, lui fait un moment concevoir le rêve de réaliser enfin sa destinée ; mais il comprend bientôt qu’il est trop tard : sa vieillesse ne saurait longtemps convenir à un cœur de quinze ans : il doit laisser à un homme plus jeune ce bonheur dont il n’a pas voulu, quand l’âge lui permettait de le cueillir. Il se sacrifie donc, et absorbant une fiole de poison, il donne par sa mort volontaire un sublime châtiment à ses fautes passées et un haut enseignement à ceux qui, comme lui, ont méconnu leur devoir social.
Ce n’est plus de lui-même, mais d’un mari trompé que Don Juan reçoit le châtiment suprême dans le drame récent d’un jeune auteur viennois, M. Th. Rittner C Le héros, à la fois homme d’action qui ne vit que
1. Th. Rittner. Urderwegs, eine Don Juan Drama in drei Akten {Chemin faisant^ drame donjuanesque en 3 actes), Berlin, 1909;
pour Tamour, et philosophe qui se plaît à analyser ses états d’ame, combine l’idéalisme des Don Juans de 1830 avec le réalisme d’un professionnel de la séduction. C’est un jeune baron à la poursuite de la femme introuvable qui lui révélera tout rim[)révu, tout le mystère de son sexe. Il a cherché !’« Éternel féminin » dans les yeux des blondes et des brunes, dans leurs sourires, dans leurs parfums. Mais, loin de satisfaire sa curiosité, ses recherches ne lui ont laissé que des désillusions. Dès qu’il a connu une femme, elle perd ses attraits; en la possédant, il détruit la beauté dont il la parait. Cet imaginatif toujours déçu n’est cependant pas un pur idéaliste : il connaît le cœur féminin, excelle à le pénétrer et aie soumettre. C’est un artiste qui a la pratique de son art ; c’est même un raffiné qui s’amuse, en passant, à prendre les cœurs des fillettes, un sceptique qui joue avec les autres et avec lui-même. Nature complexe d’homme moderne et de romantique, de psychologue et de poète, qui mêle sans cesse l’ironie, le doute, la tristesse aux exaltations les plus lyriques de la passsion !
Par son originalité, ce Don Juan s’est attaché un jeune homme qui lui sert de secrétaire et qu’il appelle familièrement son Leporello. C’est le confident curieux dè ses aventures, le témoin attentif et amusé de ses victoires, l’ami qui reçoit ses secrets, et qui, à l’heure de ses désenchantements, relève et stimule son énergie amoureuse.
Or, le baron traverse une crise d’àme ; il souffre de ne pouvoir toucher une fleur sans la faner. Séduit par son charme sauvage, par la violence de ses sentiments et surtout par sa résistance, il vient d’enlever et de prendre de vive force unejeune châtelaine, Mlle Christine de Felsenburg. Mais quand il a dompté ce cœur rebelle, quand il a obligé la jeune fille à rejeter loin
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d’elle le poignard dont elle voulait le frapper, et à tomber à ses pieds, vaincue par l’amour et soumise, il se sent déjà dégoûté de sa conquête. Christine n’est plus elle-même, c’est une pauvre victime qui s’humilie et qui lui répugne. Une fois de plus, il a tué dans la femme le mystère charmeur.
Un moment découragé, il sent bientôt renaître en lui l’éternel Don Juan, à la vue d’une inconnue, la femme même de son confident, jusqu’alors prudemment soustraite à ses yeux par son mari. Il hésite d’abord à tromper un ami aussi fidèle; mais le charme ingénu, la grâce naïve de Suzanne ont vite raison de ses scrupules. Dans une scène où d’abord, poli, insinuant, complimenteur; puis, passionné, pressant, impérieux, il manie en virtuose ses talents de séducteur, il triomphe aisément de la maladroite défense de la jeune femme.
Voilà que pour la première fois, dans sa longue carrière amoureuse, la possession ne l’a pas déçu. Suzanne est toujours nouvelle, toujours différente d’elle-mème; jamais son amant n’a été aussi heureux. Mais son bonheur n’échappe pas à la clairvoyance du secrétaire, habitué à deviner aussitôt les bonnes fortunes de son maître. D’ailleurs, le baron est incapable de cacher à un tel confident aucun des secrets de son c.œur. Il se trahit bien vite et avoue son crime à l’ami trompé. Le dilettantisme habituel de celui-ci fait place à une douleur tragique : dans un moment de fureur aveugle, il saisit le poignard abandonné par Christine, et en frappe avec rage le coupable.
Cette fin bourgeoise et très réaliste du séducteur continue, en la modernisant, l’antique morale de la fable. Ce n’est pas la statue du commandeur, spectre trop irréel, qui vient ici venger la familleetla société: c’estj comme dans un fait divers de la vie contempo-
raine, le mari trompé, l’ami, naturellement, qui, à l’heure suprême, incarne, non plus la justice divine, mais la haine aveugle et la jalousie sanglante du mâle.
Toutefois, par une concession à la tradition, en souvenir aussi de Lenau, et suivant l’habitude chère aux Allemands de mêler l’irréel à la vie, l’auteur fait paraître à la fin, autour du cadavre de son héros, les formes indécises des femmes qu’il a séduites, figures douloureuses qui viennent pardonner à l’éternel amant.