CHAPITRE IV
L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE [suite)
Continuation des courants précédents : 2° Nouvelle réhabilitation du Donjuanisme : Don Juan sauvé. Campoamor, « Don Juan ». = Comte Stanislas Rzewuski, « le Dernier jour de Don Juan ». — Prince Schonaich Carolath, « la Fin de Don Juan ». = Charles de Bussy, « Don Juan au cloître ». = Edmond Haraucourt, « Don Juan de Manara. » = Jean de la Hire, « Mémoires d'un Don Juan ». = Fidao-Justiniani, « le Mariage de Don Juan ». = Henri de Régnier, « Don Juan au tombeau ».
ANS toutes les condamnations du donjuanisme que
JlJ nous avons analysées, persiste au fond un sentiment tantôt manifeste, parfois mal dissimulé, de sympathie et même de tendresse pour le vainqueur des mille et trois. On n’arrive jamais à haïr tout à fait Don Juan, et encore moins à le rendre haïssable. On le plaint plus qu’on ne le réprouve; on hésite à le condamner irrémédiablement. Souvent, ceux même qui le punissent font servir son châtiment à son salut. ' Aussi, combien continuant encore jusqu’au xx® siècle la tradition romantique, tout en blâmant les fautes et les crimes de leur héros, trouvent in extremis un moyen de l’arracher à la damnation.
Sous l’inlluence renaissante du christianisme au XIX® siècle, le Romantisme avait imaginé de sauver Don T. II. 11
Juan par la lemme qu’il a méconnue et qu’il aime : c’était la rédemption chrétienne du pécheur i)ar sa propre victime. Mais en arrachant son séducteur à l’enfer, la femme se sauvait aussi elle-même. A. Dumas, Zorrilla n’avaient pas imaginé que l’amour pût produire un plus admirable prodige. 11 peut faire plus encore cependant. Le Christ a sauvé le mo'nde en se sacrilîant. Ne se trouvera-t-il pas une femme pour racheter Don Juan au prix de sa vie éternelle? Aimer assez pour faire de son être la rançon de son bourreau, c’est le couronnement du sacrifice, c’est aussi le plus grand miracle de l'amour. Après Dieu, seule une mère, et peut-être une amante sont capables de l’accomplir.
C’est ce dévouement surhumain qu’a imaginé don Ramon de Campoamor ', dans une fantaisie légère, tantôt ironique, humoristique, tantôt grave et sentimentale. Son Don Juan est un libertin dont le sang s’est refroidi, un fou raisonnable, que l’Age a rendu tempérant. 11 lui reste cependant encore cinq maîtresses ; une ardente Italienne, une Anglaise aussi pudibonde que voluptueuse, une Allemande à la fois pédante, sentimentale et matérielle, une Française coquette et perfide; enfin, une Espagnole dévote et amoureuse. Le vieux séducteur, las et malade, s’est résolu à congédier par un môme billet mensonger ces dernières amantes ; mais toutes accourent auprès de lui. Plus prompte que les autres est l’Espagnole. En vain Don Juan veut la fuir; elle le rejoint jusqu’au fond d’une caverne reculée, le couvre de ses baisers, et de ses lèvres ardentes aspire son dernier souille.
Voici maintenant le héros entouré de ses maîtresses
1. Don Juan dans Dolores y Poeinas, t. II. Pequenos Poenias, pages 125 et suiv. Paris, Garnier. Edité pour la P® fois en 1887.
devant l’ange qui tient la balance céleste. Le grand amour dont briila le cœur des femmes fait pencher en leur faveur le fléau fatidique : elles seront sauvées; mais les crimes de Don Juan sont trop lourds. Cependant, Dieu accorde aux amantes la grâce de racheter du prix de leurs mérites les fautes du 'coupable. Tour à tour, chacune dépose sur le plateau 'le poids d’une bonne action ou d’une souffrance : l’Italienne y met ses maux de tête; l’Allemande la peine qu’elle eut à mêler de l’eau à son vin; la Française la douleur que lui causa la perte de sa beauté; l’Anglaise les longues heures d’ennui qu’elle passa à ne pas aimer, et la franchise avec laquelle ellé avoua presque toujours son âge. Sous ces dons, quelque peu fantaisistes, le plateau reste immobile. Alors, l’Espagnole met son âme dans la balance, qui oscille enfin, enlevant Don Juan au ciel, tandis que cette sublime victime de la charité et de l’amour descend lentement vers les ombres éternelles. Cependant, Eve, sortant de son séjour de gloire, contemple tendrement cette fille de sa chair, type éternel de ces femmes qui changent pour ceux qu’elles aiment l’enfer en un paradis de délices.
Ce n’est plus par le sacrifice d’une amante, c’est en triomphant de lui-même que Don Juan obtient son salut dans la pièce philosophico-religieuse du comte Stanislas Pizewuski b Tirée de la légende de Don Juan de Marana, elle commence au moment où finit le drame d’Alexandre Dumas, dont elle est une sorte de continuation et dont elle a conservé les principaux
1. Le Dernier jour de Don Juan {Ostatni dzieii Don Juana), drame fantastique en cinq tableaux. Gracovie, 1888.
personnages. Elle contient aussi une idée chrétienne qui se rencontre pour la première fois dans la légende. Conformément à l’antique doctrine catholique, qui promet le salut au pécheur repentant, Don Juan de Marana a jusqu’ici échappé au châtiment de ses crimes, en les regrettant avant de mourir. Ce regret ne suffit plus dans le drame du comte Rzewuski. Le pardon de ses victimes, de Dieu lui-même, ne peut sauver le héros : seul, le sentiment par lequel le Christ s’est montré plus grand que tous les sages, l’oubli des offenses, arrachera le coupable à la damnation éternelle.
Resté évanoui après la mort de Marthe qui, condamnée pour sa faute à mille ans de Purgatoire, revient prier auprès de son corps, Don Juan a devant lui un jour encore pour accomplir l’acte de charité qui doit le sauver. Mais il ne semble pas d’abord que sa dernière aventure l’ait corrigé. 11 ne revient à la vie que pour commettre de nouveaux forfaits. Comme ses frères romantiques, il se proclame un ennemi des lois, de ce qu’il appelle les mensonges sociaux. Sa morale ne connaît pas les règles acceptées par les hommes; elle les foule aux pieds; elle n’admet d’autres droits que ceux de la passion. C’est elle seule qui agit en lui, qui parle par sa bouche, « force dangereuse, mais vivifiante, invaincue, immortelle comme Don Juan lui-même ».
Fort de cette belle théorie, il séduit une seconde fois la femme de son frère, dofia Thérèse, qui a pris pour la circonstance le nom d’Olympia. Ce n’est plus don Luis qui vengera l’affront, c’est son fils ou plutôt le fils que Don Juan a eu autrefois de ses amours avec sa belle-sœur. 11 provoque son père, sans que celui-ci le connaisse, et mortellement frappé par lui, il le soulllette avant de mourir. A ce moment. Don Juan
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apprend le nom du jeune homme qui est à la fois sa victime et son insulteur. Il lui pardonne et se tue ensuite. Ce pardon, cette victoire remportée sur son orgueil, sur son honneur humain, lui ouvre l’éternité.
L’originalité de cette œuvre fantastique, qui^ mêle à des scènes de la vie réelle, de la société polonaise même, des personnages surnaturels et des aventures extraordinaires, réside dans son caractère symbolique. Don Juan incarne l’humanité coupable, régénérée par la charité. Il n’est pas ici-bas d’autre vérité; qui l’a comprise, a compris l’énigme de la vie. La haine, l’esprit de vengeance doivent s’effacer devant l’amour et le pardon. Telle est la vraie loi sociale; telle est aussi la loi divine. Contrairement au dogme impitoyable de la damnation éternelle, l’ombre du père de Don Juan enseigne qu’il n’est pas d’être irrémédiablement maudit, que l’aurore de la rédemption luira un jour pour les damnés. « L’âme des pécheurs, en répudiant peu à peu ses égarements, s’élèvera de sphère en sphère jusqu’au Paradis. »
Le drame du comte Rzewuski apparaît inspiré du même souille de bonté et de justice, de compassion pour les misères morales, qui anime les grandes œuvres de la littérature slave contemporaine. Par là aussi, elle appartient à la lignée des pièces nées de la légende de Miguel de Marana, qui, à la vieille conception espagnole du châtiment éternel, opi)Ose l’idée plus humaine et plus moderne de la rémission des péchés.
C’est d’un esprit analogue qu'est animée l’œuvre non moins fantaisiste et non moins étrange du prince E, Schonaich Carolath, la Fin de Don Juan L parue en