‹ La légende de Don JuanChapitre 25 sur 58 · Don Juans Tod, Dichtungcn, pp. 105-132. Leipzig · texte numérisé non relu

Don Juans Tod, Dichtungcn, pp. 105-132. Leipzig

IGG LA LEGENDE DE DON JUAX.

1898. Don Juan est ici encore un symbole, ainsi que son amante la i)rincesse Diava. Celle-ci a d’abord vu en rêve le fiancé que son cœur attend : c’est un malheureux qu’une force invincible entraîne vers l’abîme et qui a besoin d’une main angélique pour l’arracher au démon. Soudain, Don Juan paraît à ses yeux : c’est l’époux attendu : il vient à Diava, non point poussé par l’amour, mais par un désir brutal, le désir qui l’entraîne à posséder toutes les femmes. Il déclare cyniquement à la jeune fille, qui a cru trouver en lui l’amant unique, qu’elle ne doit pas compter sur sa fidélité. Use fait gloire devant elle de son inconstance; il étale complaisamment son libertinage, sa conception de l’amour sensuel : c’est à la possession du corps seul qu’il aspire et non point à celle de l’âme; il ne poursuit d’autres joies que celles de la chair, k II n’y a dans la femme, dit-il, qu’une chose divine, c’est son corps. » (Am Weibe nür ein Gottliches : den Leib.) Un amour n’est pour lui qu’une goutte dans la coupe de la volupté : la constance serait la négation de son être, sa mort.

Le cynisme outrageant, la grossièreté de ce Don Juan réaliste indignent les prêtres venus pour presser la jeune princesse de choisir un époux. Ils font saisir Don Juan et vont le livrer au bourreau. En vain, Diava essaie d’arracher le fiancé que son cœur a élu à la fureur de la foule. Si elle ne peut sauver sa vie, elle sauvera du moins son âme. Elle l’entraîne dans la chapelle du château, le confesse, apprend qu’il est le fils de ces deux bannis du paradis chrétien : Vénus et l’éternel errant, le juif Ashavérus. Il est aussi, et nous retrouvons ici encore un dualisme cher aux conceptions allemandes, le frère de Faust. Jusqu’alors, il a incarné le triomphe de la sensualité, l’amour de la vie physique; mais la pureté de Diava, sa pitié ont vaincu

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L’ÉPOQUE CONTEMPOnAINE.

en lui le désir matériel. C’est l’âme de la jeune fdle qu’il aime désormais. Le criminel est donc racheté, son corps seul mourra. Pour écliapper à la fureur de la foule, il élève un bûcher où sa fiancée et lui scellent dans la mort leur union éternelle.

Ce poème romanesque, où se retrouve l’intluence de - Dumas et de Zorrilla, a un caractère nettement idéaliste et religieux. 11 exalte la victoire de l’âme sur la chair et développe la théorie du salut par l’amour divin incarné en une femme. Cette théorie se rencontre dans d’autres légendes que le xix® siècle a plusieurs fois reprises et rajeunies. La fable de Tannhâuser, l’hôte du Vénusberg, le chantre enthousiaste de l’amour physique et païen, vaincu et ramené à Dieu par Élisabeth, incarnation de la pureté chrétienne, enferme un sens identique et aboutit à la même leçon morale.

Dans leur Don Juan au cloître^, MM. Loriot-Lecaudey et Ch, de Bussy ont développé, en la modifiant quel- c|ue peu, une idée analogue. Que de fois, après avoir constaté la vanité des plaisirs humains, Don Juan a-t-il songé, pour réaliser son idéal, à demander au ciel le bien que la terre lui a refusé. Mais le cloître ne réserŸe t-il pas à cet éternel déçu une déception de plus? Trouvera- t-il en Dieu l’apaisement à l’insatiable désir C{ui le brûle? L’amour divin est-il bien l’amour dont il a tant rêvé?

Don Juan a renoncé au monde et prononcé ses vœux; mais c’est en vain que le malheureux désenchanté cherche Dieu. Il ne le trouve ni dans sa froide cellule, ni devant l’autel. Il lui a semblé gravir en songe la

1. Loriot-Lecaudey et Ch. de Bussy : Don Juan au cloître, poème dramatique. Paris, Stock, 1898.

Hèclie hardiment dressée vers le ciel d’une cathédrale gothique ; arrivé au sommet, le monument s’est écroulé, et il est retombé lui-mème douloureusement sur la terre. Mais un jeune novice qui l’a suivi au couvent s’est attaché à lui : à son contact, Don Juan sent, pour la première fois, le calme et le bonheur descendre en son cœur. La nature lui semble douce et souriante; il entend chanter l’hymne joyeux de la vie; un rayon inconnu l’illumine et le réchauffe. Il s’écrie dans un transport :

Je vais atteindre enfin à ce but ignoré

Auquel si longtemps j’aspirai.

Le mot de l’Univers va m’être révélé.

Le novice est une femme qui aime Don Juan et s’est ainsi déguisée pour le suivre. Par elle le héros, qui n’a jamais pu aimer, reçoit la révélation de l’amour. Son rêve est enfin réalisé. Il enveloppe la jeune fille dans ses bras et s’écrie dans un élan d’ivresse :

Mystique éclosion! Ravissement! Prestige!

Je vois, je sais, je t’aime.

Aimer c’était ce mot mystérieux et tendre Qu’en ma folie, hélas! j’ai si longtemps cherché.

Il va fuir du couvent avec son amante; mais les moines les ont vus, et, impitoyables, les poignardent. Meurtre inutile : Don Juan a connu le bonheur; il possède le bien tant cherché; dédaigneux, il crie à la mort :

Et maintenant, tu peux venir, ô mort farouche!

La victoire finale de don Juan purifié, la défaite définitive de la bête et le triomphe de l’ange font le sujet

et la morale du Don Juan de Maiïara de M. Haraiicourt’.

Sauf quelques éléments empruntés à la vieille lép^ende

de Don Juan Tenorio et au Don Juan converti de M. La- , /

verdant, cette pièce est généralement inspirée de Mérimée et de Dumas.

Le héros courtise et doit épouser doua Dolorès dont la sœur, dona Luscinde, est fiancée à son ami, Don Miguel. Mais tenté par la jeunesse et l’entrain joyeux de Luscinde, Don Juan pénètre la nuit chez la jeune fille, cherche à l’enlever, tue son père qui accourt à ses cris, tandis qu’elle-même se frappe d’un poignard pour échapper au déshonneur. Poursuivi par la haine vengeresse de Don Miguel, qui le soupçonne, et de moines impitoyables qui veulent, par la cruauté du supplice, dompter en lui la révolte de l’esprit et de la chair contre la loi de l’Eglise, Don Juan est défendu par le dévouement d’une chambrière, qu’il a trahie, et la charité compatissante du Hermano Mayor. C’est la lutte imaginée par Laverdant entre la religion inflexible représentée par l’Inquisition, et le Christianisme de l’amour et du pardon.

Grâce à ses bons génies. Don Juan peut échapper à ses bourreaux, mais, comme dans les Ames du Purgatoire, à ses anciens crimes il ajoute celui d’arracher à son couvent la triste Dolorès, dont l’amour mal endormi se réveille au murmure séducteur de ses paroles. Cette dernière faute excite les remords du pécheur; de sombres visions l’agitent : il assiste, dans une hallucination, à son propre enterrement; et quand, meurtri, brisé, mûr enlin pour la conversion, il sort de son cauchemar, le Hermano Mayor est à ses côtés

prêt à achever l’œuvre du salut. Guidé par le frère,

1. Edmond Haraucourt : Don Juan de Manara, drame en cinq actes en vers, représenté ])our la première fois à Paris sur le théâtre de POdéon, le 8 mars 1898.

Don Juan entre au couvent de la Caridad, où il expie son passé dans la prière et les macérations. Toutefois, une dernière épreuve lui est réservée : comme dans le drame de Dumas, le héros, soulïleté par don Miguel, ne peut supporter cet affront; son orgueil se rebelle et il tue rinsulteur. Mais le Mayor l’arrache une fois encore à Satan et humilie pour toujours devant la croix son esprit enfin dompté.

Le héros de M. Haraucourt appartient donc aussi à la famille des Don Juans réconciliés avec Dieu et sauvés. Les événements au milieu desquels il se meut ne sont pas nouveaux : nous les connaissons déjà pour la plupart, ainsi que les inlluences extérieures qui déterminent sa conversion. L’originalité de la conception est ailleurs. Dumas n’avait guère fait du salut de Don Juan qu’un artifice de mélodrame, et il ne l’expliquait par aucune raison psychologique. Mérimée avait vu dans l’aventure l’occasion d’un de ces contes étranges où, comme dans la Vénus d'Ille, l’intérêt naît d’un mélange déconcertant et bizarre de vérité et de fantaisie surnaturelle. Laverdant, dans son drame mystique, met sur la scène une fumeuse théorie philosophicoreligieuse, étrangère à toute vraisemblance. C’est par l’intervention et l’influence de la femme que Zorrilla a opéré l’œuvre du salut. L’amour épuré et divin rachète ainsi l’amour charnel et corrompu. Mais il ne paraît pas que les différents interprètes de cette légende de la rédemption aient analysé ni cherché dans l’âme môme de Don Juan, dans la transformation de son propre cœur, les mobiles de sa conversion. Celleci n’a guère été présentée que comme un phénomène extérieur à lui-même et que sa psychologie n’explique pas.

Ce qu’il y a de nouveau dans le drame de M. Haraucourt, c’est que Don Juan y apparaît au contraire

comme l’agent de son propre salut, le Hermano Mayor n’étant que le soutien de ses pas encore chancelants dans la voie du bien. C’est dn dedans et non plus du dehors que naissent les raisons qui l’amènent à la foi. La scène fameuse des funérailles n’est plus elle-même un phénomène miraculeux et réel, mais une simple vision intérieure, provoquée par les regrets et les remords du misérable. C’est son imagination qui la crée.

Comme son aîné romantique. Don Juan est un affamé de désirs inassouvis, qui a inutilement cherché dans les plaisirs sans cesse renouvelés de la chair, la réalisation de l’idéal dont il est tourmenté. Avec une inlassable patience, pendant de longues années, car le personnage est mûr‘, il a poursuivi un bonheur qui, sans cesse, l’a fui. La vie lui est apparue monotone; ses joies vulgaires. C’est en vain qu’il a mordu à tous les fruits : leur saveur lui a semblé fade. Il rêvait d’autres voluptés que les plaisirs grossiers dont se satisfont ses compagnons de débauches. Maintenant, il est las, écœuré, malheureux de n’avoir pu trouver dans, l’amour l’épanouissementde son être, avide d’un inconnu mystérieux. Ennemi des autres, de lui-même, il déteste ses crimes et se méprise. Railleur amer, il bafoue tous les sentiments, nie la vérité, le bien, le bonheur, doute de tout, sans pouvoir cependant renoncer à atteindre cet absolu qu’il poursuit. Il reste à l’affût de tout ce qui est nouveau, ignoré, avec le vague espoir de sortir enfin de ses désillusions éternelles. Mais c’est en^ vain qu’une fois encore il a entrevu dans l’amour d’une femme idéalement pure la réalisation de son rêve : derrière ce voile de chasteté, il n’a pas aperçu le ciel cherché. Des trahisons monstrueuses, des crimes sans

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