Il a trente-cinq ans
précédent, des amours sanglantes ne font qu’accroître son dégoût. 11 est poursuivi de regrets sinon de remords et « toujours, l’infini le tourmente ». C’est alors, au moment décisif où de lui-méme il découvre Dieu, où le ciel lui apparaît enfin au-dessus de la terre, que des âmes pieuses et aimantes lui tendent la main pour le diriger dans cette voie de la vérité et de la lumière où ses yeux encore mal éclairés ont peine à le guider.
C’est donc à la fois le désir de la perfection et le dégoût de ses propres errements qui amènent Don Juan à trouver en Dieu cet être infini dont sa grande âme avait besoin. Que cette conversion du héros, résultat de ses propres sentiments, de ses rancœurs, de ses aspirations et aussi de la lueur soudaine qui illumine son âme, soit d’une vérité profondément humaine, il n’est besoin pour l’affirmer que de regarder l’innombrable phalange de ces glorieux pécheurs, de ces Saint Augustin, de ces Rancé, pour qui Dieu apparut un jour comme l’amour suprême, le bonheur idéal vainement demandé aux voluptés de la terre C
Mais, à une époque de scepticisme, les retours à Dieu sont moins fréquents. De plus, ces rappels soudains de la conscience et des premières croyances
1. La légende de Don Juan de Marana a récemment encore inspiré à la comtesse Matliieu de Noaillesun des poèmes de ses Eblouissements. A l’occasion d’une lectui'e de Mérimée, l’auteur rappelle les aventures du héros, sa retraite dans un monastère, sa vie exemplaire toute de renoncement; puis, l’outrage cruel, ce soufllet donné au libertin converti, pour le contraindre à se battre; et le cœur tendrement féminin de Mme de Noailles porte comme un ci lice
L’âpro affront que l'on fit à votre doux honneur bon Juan de Marana, ô le plus beau complice.
peuvent paraître un procédé théâtral quelque peu désuet que la peinture exacte de la réalité contemporaine ne saurait admettre. Il est plus dramatique, sans doute, de sauver Don Juan par un miracle de foi ou d’amour. M. de la Plireet M. Fidao-Justiniani estiment que de nos jours les conversions sont plus terre à terre et moins romanesques.
Le premier, dans sa Biographie de Don Juan \ obéissant à la tendance du xix° siècle de philosopher sur l’amour, môle à un récit d’aventures galantes une étude psycho-physiologique du donjuanisme. Il ramène à trois éléments la définition complète du Don Juan : c’est un homme qui ne croit qu a lui-même, — et l’on retrouve ici un des caractères essentiels du personnage à travers les temps et les pays, à savoir l’égoïsme; — qui désire toutes les femmes et sait se faire aimer d’elles; qui ne connaît de bornes à la satisfaction de son désir que l’impuissance ou la mort.
Mais pour quelles raisons mystérieuses certains hommes possèdent-ils ainsi le don de séduction? Outre un fluide naturel et en quelque sorte magique, l’auteur ramène à sept les qualités sans lesquelles il ne saurait y avoir de Don Juan : le courage, la virilité, la largesse, la dissimulation, l’insensibilité, l’éloquence, la sensualité. A ces sept vertus primordiales, s’en ajoute une huitième qui les parachève : la beauté, et une neuvième qui les domine et les dirige à son gré : le pouvoir d’aimer.
Chacune de ces facultés est définie et analysée. L’auteur nous montre avec quel art raffiné Don Juan en use, et le parti qu’il en tire pour séduire les femmes qu’il désire. La démonstration n’est pas seu-
1. Jean de la Ilire : Mémoires d’un Don Juan et Physiologie du Donjuanisme. Librairie universelle, 1904.
lemeiit spéculative; elle est suivie du récit d’une aventure galante, qui appuie la théorie d’un exemple réel.
A l’inverse de ses premiers ancêtres qui avaient plus d'amours que d'amour, le Don Juan de M. de la Hire, un Don Juan très moderne, contemporain même, met comme couronnement à sa carrière de séducteur une passion unique, absolue, dans laquelle il fond et condense toutes ses facultés et toute sa puissance affective. Cette passion n’est point, d’ailleurs, le sentiment mystique des romantiques : c’est l’amour suprême, plus fort, plus grand que les autres, dont ceux-ci' n’étaient que le prélude et auquel ils devaient logiquement aboutir. Théorie originale, qui n’est pas sans modifier la vieille conception du donjuanisme. 11 fut jadis tout inconstance : la fidélité eût été sa mort. Ici, la constance apparaît au contraire comme sa fin dernière, comme son expression la plus parfaite. C’est à celte conclusion cj[ue devait mener la conception romantique qui a fait de Don Juan le chercheur du véritable amour; mais chez Musset, sa recherche n’aboutissait pas et ne pouvait aboutir, parce qu’il était épris d’une chimère. En notre âge de réalisme, Don Juan devait renoncer à cet idéal fantaisiste, et ses premières recherches, ses premiers essais achevés, rencontrer tôt ou tard, dans la vie, la compagne digne de lui, le type supérieur de féminité qui réaliserait les multiples aspirations de ses sens et de son imagination.
C’est la solution à laquelle aboutit aussi M. Fidao- Justiniani dans un roman précédé d’une lettre-préface sur le donjuanisme C Ici encore Don Juan est sauvé par un amour unique, sincère, qui l’arrachera à ses