‹ La légende de Don JuanChapitre 28 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’EPOQUE CONTEMPORAINE {saile).

Les Don Juans surhommes : Armand Hayem, « le Donjuanisme Don Juan d'Armana ». = Jean Aicard, « Don Juan 89 ». = Emile Bruni, « les Deux nuits de Don Juan ». — Marcel Barrière, « le Nouveau Don Juan; l’Art des passions ». = Bernard Shaw, « Homme et surhomme ».

E Romantisme avait à la fois exalté en Don Juan le

-Li rêveur mystique portant en lui son Dieu, le malade dont aucun bien terrestre ne pouvait guérir la souffrance, et le révolté en lutte contre tous les sentiments vulgaires. Cette glorification se rattachait, au fond, comme nous l’avons vu, au système de réhabilitation des forces mauvaises qui a été une des manies les plus ridicules et les plus dangereuses de la nouvelle école. Malgré les très légitimes protestations qu’ont fait entendre l’Allemagne et la France, il semble bien que cette conception ait prévalu et que le donjuanisme ait désormais conquis sa place parmi les doctrines destinées à diriger la société. Mais, fait capital, ce donjuanisme n’est plus la déprimante et nébuleuse chimère des romantiques. Sous l’influence du naturalisme, des réalités sociales, d’un idéal moral qui s’écarte de plus en plus du rêve infécond pour se con-

sacrer à l’action, il est devenu, ou il tend à devenir une philosophie pratique, agissante, la philosophie des conquérants et des conducteurs de peuples.

Cette transformation n’est point anormale : il sufflra à Don Juan de ne plus concentrer sur l’amour seul les forces supérieures dont la nature l’a doué, pour être un maître dans tous les domaines de l’activité humaine. Comme son frère Lovelace, il est de la race des dominateurs. Sans doute, il ne prendra pas tout d’un coup une telle envergure, il devra d’abord se guérir de la neurasthénie romantique, renoncer au songe inconsistant, aux aspirations vagues, à la conception niaise d’un amour éthéré, pour revenir à ce juste sentiment de la vie, à cette poursuite d’un bonheur immédiat et véritable qui était tout l’idéal de son très réaliste ancêtre. Pour devenir vraiment moderne, il lui faudra commencer parv redevenir le Burlador de jadis.

C’est ce qu’a compris et ce qu’a voulu démontrer un psychologue moderne, M. A. Hayern, pour qui le donjuanisme n’est pas autre chose que la manifestation du sentiment le plus puissant et le plus général qui agisse sur l’humanité : l’amour. Dans une étude à la fois physiologique et psychologique de ce phénomène l’auteur en a ingénieusement analysé les conditions d’existence et les éléments constitutifs. Le donjuanisme est essentiellement la vie, « l’expansion, le bonheur » par l’amour, mais non pas l’amour exclusif et fidèle. L’amour donjuanesque est universel. Il s’adresse à toutes les femmes, il repose sur l’inconstance et le désir insatiable de la nouveauté. Il est curieux, et son plus grand ennemi est la monotonie. Pour un Don Juan, l’attrait suprême est dans la séduction. L’art de

L Le Donjuanisme, Paris, Lemerre, 1880.

T. II

séduire, voilà à quoi se ramène, en définitive, le donjuanisme; c’est là son triomphe; c’est là pour lui le tout de la volupté.

Au service de cet art. Don Juan met une expérience consommée de la femme, une connaissance subtile de sa faiblesse et de sa force, il sait les procédés d’attaque qui conviennent à chaque caractère et son plaisir est dans les manœuvres qu’il emploie pour amener chacune à capituler.

Son succès est lié à diverses conditions physiques et morales : un Don Juan n’est ni un nerveux, ni un bilieux; c’est un sanguin, un type parfait de vigueur et de beauté : la grâce, l’intrépidité, l’éloquence, la ruse, un don rare d’adaptation s’unissent pour faire de lui l’irrésistible séducteur. Certains milieux et certaines époques sont favorables à son développement : les temps de vie aventureuse et ai'dente lui conviennent. De plus, il doit être jeune; à cinquante ans il n’est plus lui-mème. Si son inconstance suppose l’égoïsme, le dédain des préjugés, des lois et de la moralité qui est « la règle des autres », une certaine cruauté aussi, elle n’implique pas forcément, comme d’aucuns l’ont cru, l’athéisme. Un Don Juan athée est une invention du catholicisme qui ne pardonne pas à cet apôtre de l’amour libre, à ce destructeur acharné d’une institution dont l’Eglise a fait un sacrement ; le mariage.

Cette conception n’embrasse peut-être pas toute la variété des caractères qui ont, à travers les temps, constitué les innombrables représentants de l’espèce donjuanesque. Peut-être aussi, pourrait-on lui reprocher d’être plus dogmatique qu’historique, et de créer non sans artifice, en quelque sorte à priori, le type par excellence du Don Juan. L’auteur répondrait sans doute qu’il est allé chercher dans la vie où ils existent, et non dans les œuvres des poètes, des

romanciers et des dramaturges, les modèles d’après lesquels il a bâti sa psychologie du donjuanisme. Il pourrait dire aussi que si bien des traits de détail ont varié avec les âges et les pays, les traits essentiels n’ont pas plus changé que ne changent à travers les temps les passions des hommes.

M. Ilayem ne s’est pas contenté, d’ailleurs, de cette pénétrante analyse. A sa théorie du donjuanisme, il a donné une suite et un complément. 11 a voulu représenter, vivant et agissant, le héros dont il avait d’abord décrit la mentalité. Dans un drame en quatre actes, en prose, il a réalisé le personnage idéal et abstrait de son étude philosophique. Son Don Juan (VArmana ^ , rappelle parfois, par sa conduite et par son caractère, les aînés dont il descend; plus souvent ' encore, il ne doit rien qu’à lui-même. Il a, comme le héros de Molière, < un cœur à aimer toute la terre ». C’est un coursier fougueux dont aucun frein ne saurait dompter la liberté, ni arrêter les ardentes chevauchées. Il lui faut de vastes horizons, des contrées inconnues; son pied ne foule jamais deux fois le même sol. Tel le Don Juan romantique, il aspire à cette beauté idéale dont chaque femme porte en elle une parcelle, sans la réaliser tout entière. « O beauté, s’écrie-t-il, ne me cache jamais tes splendeurs. Découvre-m’en toujours de nouvelles et de plus enivrantes. Je suis ton amant le plus fidèle. »

Dans sa course triomphale, ce qui l’enchante et le grise, c’est moins la victoire que la lutte. Lui aussi dirait volontiers que « lorsqu’on est maître une fois... tout le beau de la passion est fini ». Il met dans la séduction le vrai plaisir de l’amour. Son imagination se forge des félicités à inventer des ruses pour vaincre

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