‹ La légende de Don JuanChapitre 29 sur 58 · Paris, Lemerre · texte numérisé non relu

Paris, Lemerre

les résistances. « Jouissance délicieuse, dit-il, poursuivre ce tendre gibier, le réduire à merci, l’épargner pour mieux le sacrifier... n’étre le même avec aucune de ces adorables créatures! » Son orgueil trouve son compte dans ces luttes au bout desquelles est le triomphe. Plus la place est difficile à prendre, plus les obstacles sont grands, plus il goûte de voluptés : « Être plus fort que le devoir, que la vertu, que la justice et n’avoir qu’à paraître pour imposer sa loi, quel autre homme que Don Juan peut se flatter de telles jouissances? »

Après avoir vaincu dans le cœur de la femme un époux, un amant, un père, il voudra vaincre Dieu luimême. Qu’il tienne dans ses bras une fille évanouie, il la respectera, car ce serait, (c manquer à son honneur de séducteur, faire injure à sa puissance qui est sans bornes » que de profiter d’un moment de faiblesse et de devoir le succès à autre chose qu’à l’art de se faire aimer.

Cet art consiste principalement à s’adapter au caractère de la victime qu’il a choisie. 11 n’est pas avec une vierge innocente ce qu’il est avec une amante déjà instruite, et cette habileté à deviner les sentiments, à flatter les penchants secrets, les désirs inavoués, il l’apporte même dans ses relations avec les hommes. 11 s’amuse à capter la confiance d’un ami de son père, en affectant d’écouter ses conseils et de se rendre à ses avis. C’est une comédie d’hypocrisie qu’il se donne à lui-mème, sans être pour cela hypocrite. Ce raffinement amusait déjà le Don Juan de Molière. Et que son valet, l’honnête Perdrigo, ce représentant des vertus bourgeoises, ne lui objecte pas les périls qu’il court, ni les lois morales qu’il viole : il lui dirait qu’ « aux cimes élevées où s’aventure le désir pour étreindre un plus vaste espace, l’émotion se rit

du danger. Là régnent les orages, mais là aussi règne Finfini... » Quant à la morale des hommes, il la méprise; elle n’est pas faite pour lui. Le Don Juan de Rosimond la soumettait à la Nature : il déclare, lui, en modifiant quelque peu la théorie de son aîné, que « chacun a la moralité de son tempérament. » C’est cet amour du changement, cette soif d’indépendance, cet art toujours varié de séduire, cet égoïsme et cette cruauté aussi, qu’il manifeste en des circonstances diverses, et avec des femmes différentes, au cours des quatre actes où il nous apparaît.

L’auteur a divisé son drame en quatre épisodes sans rapport entre eux, dont les trois premiers nous montrent Don Juan en fonction de séducteur, variant sa manière avec les sujets de ses expériences. Le dernier représente la fin du héros.

Don Juan dompte d’abord une femme violente et passionnée, dont il a blessé l’amant, et, s’il désire la séduire, c’est précisément parce qu’elle en aime un autre. « La plier sous ma loi dans le moment où quelque chose de criminel la sépare de moi, anéantir et jeter au vent toutes ses pudeurs révoltées, voilà une entreprise digne de Don Juan. » Pour arriver à son but, il joue avec cette amante furieuse la comédie de l’amour-passion qui adoucit la rebelle et la lui livre.

A peine cette victoire remportée, il court à une seconde d’une autre nature : c’est à une jeune fille, enfermée dans un couvent qu’il s’adresse : il lui serait facile cie la posséder par surprise ou par violence, mais ce n’est qu’à elle-même qu’il veut la devoir et il trouve haoilement les sentiments et les 4)aroles capables de toucher cette âme naïve et pieuse. Déjà, la jeune fille est plus qu’à demi vaincue, quand des alguazils viennent l’arracher à son ravisseur. Don

Juan la défend contre eux, les met en fuite et son héroïsme achève son triomphe.

Près d’épouser ensuite la fille d’un duc, il persuade à sa fiancée de se donner à lui la veille du mariage, en faisant valoir tout le prix de l’abandon qu’il réclame d’elle, et la volupté d'un amour volontaire. Touchée, la crédule Bianca se laisse convaincre, tandis que, renouvelant la fourberie du Burlador, Don Juan fait apprêter les chevaux pour sa fuite.

Ce triste exploit sera le dernier. Revenu à Séville, le héros apprend la mort de son père; la lassitude l’envahit; il commence à trouver sa vie monotone; l’âge arrive sans qu’il consente encore à se l’avouer : mais une fillette qifil a prise par la taille le repousse en lui faisant honte : la déchéance est proche. Don Juan n’a plus sa raison d’être ; il ne saui*ait vivre sans aimer ; il doit mourir; et c’est par l’amour même qu’il mourra. L’amante passionnée qu’il a trahie, Sahèle, arrive, prête à la vengeance. En vain, veut-il encore une fois essayer de son pouvoir et vaincre la haine par la séduction. Le charme n’agit plus : Sahèle le poignarde et se tue sur son corps. En expirant. Don Juan bénit le coup qui le sauve de la décrépitude; il se console de quitter la terre : « il a laissé une semence éternelle ». Tel le Phénix, Don Juan est immortel.

Immortel sans doute, mais à une condition : c’est qu’il soit assez représentatif de son milieu et de son temps pour en exprimer avec les vices, les qualités, et d’une façon plus générale, les idées et les sentiments. Si Don Juan se confine dans l’amour, il risque de répéter, sur un air qu’il ne pourra varier à l’infini, la chanson qu’il fait entendre depuis bientôt trois siècles.

VÉPOqUE CONTEMPORAINE.

Le héros de Molière serait un bien petit personnage, s’il avait limité son idéal à séduire Mathurine ou même Elvire. Son éternelle beauté vient de l’ampleur qu’il a reçue, de sa complexité, du caractère universel et humain de sa conception de la vie. Byron l’a rajeuni en faisant de lui une sorte de personnage international; et le Romantisme n’a pu lui infuser au XIX® siècle un sang nouveau, qu’en mettant dans son cœur l’idéal et les aspirations de la génération de

Du jour où avec le déclin de la littérature romantique, le héros, sortant de l’empyrée, est redescendu sur la terre, l’idéal qu’il a poursuivi est devenu moins abstrait, et moins chimérique. Ce n’est plus à la poursuite d’un rêve intérieur que Don Juan consacre son génie; c’est à la réalisation d’un bonheur humain et positif. Et ici il a subi différentes influences parfois contradictoires, qui ont précipité sa transformation. Ce fut tout d'abord l’inlluence de l’École Naturaliste qui, l’arrachant aux sentiments factices, au milieu conventionnel et aux aventures invraisemblables où l’avaient fait évoluer Blaze de Bury, Mérimée, Dumas, l’a fait entrer dans la réalité contemporaine. C’est, plus récemment, l’influence des idées humanitaires et sociales, de la religion de l’homme se substituant à la religion de Dieu qui, pour la seconde fois, fait de Don Juan un sceptique. Mais ce sceptique remplace la foi en une Providence céleste par l’amour de ses semblables, par le sentiment profond et douloureux des misères de la vie présente et par un désir ardent de perfection et de progrès.

Malheureusement, ce Don Juan, à la fois idéaliste et pratique, n'échappe pas tout d’abord au mal dont souffraient ses aînés de 1830. Ceux-ci, issus d’une génération que les guerres de la République et de

l’Empire avaient épuisée, sentaient usés en eux les ressorts de l’action. Fils de pères qui avaient trop agi et trop vécu, ils n’étaient plus capables eux-mêmes que d’efforts infructueux, que de désirs vagues, aboutissant au désenchantement et au désespoir.

Le Don Juan contemporain, et plus spécialement le Don Juan français, a vu, au sortir des nobles espoirs de 89, la France esclave de plusieurs rois et de deux empereurs. 11 a vu, étouffés en germe les reves sociaux de 48, l’égoïsme bourgeois triomphant, la frivolité imprévoyante du Second Empire, les désastres de 1870, la guerre civile succédant à l’invasion étrangère; puis, après un effort passager de relèvement matériel et moral , l’âpreté et l’égoïsme des luttes politiques armant Français contre Français, les ambitions mal dissimulées, les haines perlides et sectaires des partis, l’amour du pouvoir, des honneurs, l’impatience de^ jouir et par dessus tout, le culte du Veau d’or. Ce spectacle a arreté les élans de Don Juan et desséché son cœur. Mesurant la distance entre l’idéal de justice et de vertu qu’il aVait conçu et les bassesses de l'heure présente, il est retombé dans le doute et dans l’inaction; ses espoirs trompés Font rendu amer, et sa déception a fait de cet idéaliste généreux un implacable railleur.

Cette conception si humaine, si actuelle et si particulièrement française de Don Juan, est celle qu’a réalisée M. Jean Aicard dans son Don Juan 89 K Ce poème, au titre significatif, se propose de peindre l’homme moderne avec ses misères et sa noblesse, d’analyser les causes de sa déchéance, et de faire entrevoir son relèvement.

Son erreur est de comparer la vie à son idéal

Page 1