‹ La légende de Don JuanChapitre 30 sur 58 · Paris, Dentu, lcS · texte numérisé non relu

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intérieur, et, au lieu de se pencher avec pitié vers les maux qui l’entourent, de les mépriser, de les dénoncer âprement. Sa faute est de s’enfermer dans un dédain égoïste de ses semblables et de leur faiblesse morale, de ne pas les aimer, de ne point se dévouer à leiir salut, de les regarder souffrir avec une joie forcée et fausse, au lieu de les guérir; de les railler, au lieu de les plaindre. 11 n’a pas vu que le mot de l’énigme est dans la pitié, dans l’amour, parce que son orgueil l’a empêché de se mêler à la foule et qu’il s’est cru un être d’exception.

Cependant, il reste grand par son idéal même. Quand il se guérira de son ironie stérile, de ses vains découragements, quand il voudra agir, il se régénérera luimême et il aidera au salut de tous.

Telle est l’intention de ce « livre de bonne foi ». C’est l’œuvre d’un psychologue qui connaît les contradictions de la nature humaine, ses défauts et ses qualités; d’un sociologue qui a su pénétrer les maux dont souffre la société française contemporaine, sans tomber dans un pessimisme systématique et décourageant. Une triple leçon morale, sociale et patriotique se dégage du poème. Il enseigne à l’homme à renoncer au rêve qui tue l’action, à aimer l’humanité pour sa laideur même, à hâter le règne de la paix et de l’amour.

On sera peut-être surpris que l’auteur ait choisi, pour symboliser l’homme moderne, le personnage de Don Juan, ce spécialiste de l’amour. Dévoré par l’ambition, par le désir des richesses, ou par de nobles aspirations de régénération sociale, le Français d’aujourd’hui ne semble plus considérer l’amour que comme un passe-temps accidentel et frivole. Que l’on y songe cependant : par ce fait seul qu’il a concentré ses énergies sur l’amour, c’est-à-dire sur le plus social des

instincts, puisqu’il est l’instinct môme de la création et de la vie, Don Juan est en communion avec tous les cires, il touche à tous les sentiments, il n’est étranger à aucune des manifestations de la pensée ni du cœur humain. C’est pourquoi, suivant le mot de Sainte-Beuve « il traîne à sa suite le monde moderne tout entier ». Et d’ailleurs, M. Jean Aicard, reprenant pour son compte une définition de Renan, voit dans l’amour le « nœud de toutes choses », « le plus profond secret du monde », la force mystérieuse, à laquelle, en fin de compte, tout se ramène. Plus que jamais, l’amour est devenu une question nationale et sociale : le péril aujourd’hui pour la France est dans ses déviations. C’est par lui aussi que notre pays peut être sauvé. Il est donc logique que le héros d’un poème français soit le héros symbolique de l’amour.

Quant au développement du sujet, il surprend d’abord par sa fantaisie, parfois même par son extravagance. L’œuvre se présente sous la forme d’un poème dramatique en cinq actes, précédés chacun d’une sorte de prologue allégorique qui en indique la signification. A ces différents prologues est attaché un titre, correspondant aux divers maux dont souffre l’homme moderne : le rêve, symbolisé par le sommeil qui l’emporte dans le domaine de l’irréel et le détourne de l’action; la souffrance, représentée par le génie de la douleur qui le fait douter de la bonté et de la. justice, et le conduit au scepticisme; l’amour, dont les vulgarités, les fourberies, les bassesses intéressées le pénètrent de dégoût et de mépris; l’illusion, incarnée dans le génie de l’ivresse qui fait briller à ses yeux l’éclat trompeur des sentiments humains, les mensonges de la poésie, de la littérature, de l’art; la mort enfin, qui l'attire, jeune encore, mais déjà las et écœuré de la vie.

Cette succession de tableaux contient la peinture des états d’âme de la société contemporaine, le portrait de ses différents personnages, le tout se déroulant sous les yeux de Don Juan, comme un vaste diorama. Des évocations de héros historiques et mythologiques, la personnification des maux et des biens de l’humanité donnent à cette œuvre immense, touffue, un caractère étrange et fantastique. L’intrigue est inconsistante; elle n’est même plus ce fragile fil conducteur qui sert à relier entre elles les parties de l’action et à grouper les personnages du drame. Mais au fait, elle importe peu, l’intérêt reposant tout entier sur la représentation de la vie moderne et la leçon morale qui s’en dégage.

C’est par l’analyse du caractère de Don Juan et par l’exemple de sa conduite, que cette leçon nous est donnée. Elle est ainsi moins dogmatique et plus concrète. Don Juan représente l’homme des dernières années du xix^* siècle avec les contradictions qui font sa faiblesse et son impuissance. En lui se fondent des aspirations généreuses qu’il n’arrive pas à réaliser, par cela même qu’il ne croit pas à leur réalisation, et des désespérances précoces, un dégoût prématuré de toutes choses qui l’empêche d’agir et laisse sans effet ses plus beaux rêves. Ce Don Juan est littérairement un romantique. Une chimère le hante, qu’il a longuement et vainement cherché à atteindre.

Il élève

Des yeux pleins de détresse au paradis qu’il rêve.

Mais ce paradis n’est pas dans le ciel il est sur la terre; car cet idéaliste ne croit pas en Dieu. Il n’est pas non plus attaché à la poursuite de la beauté physique, mais à la conquête de la beauté morale. Il a conçu une société généreuse, désintéressée, tendant à

réaliser ce progrès social dont le culte a remplacé les vieilles croyances religieuses. Il a essayé de l’organiser, mais il a échoué et cela, par sa propre faute. Il a d’abord péché par orgueil; il a douté de la valeur des sentiments humains; il a voulu en sonder les secrets mobiles; le désir de savoir le pourquoi des choses l’a conduit à découvrir partout mensonge et intérêt. L’esprit de critique a tué en lui l’illusion. Il n’a pas décomposé les seuls éléments physiques ; il a porté son scalpel et son éprouvette jusqu’au fond de l’âme .humaine. Il n’a pas laissé son cœur obéir aveuglément au besoin d’amour qui l’emportait; il n’a pas eu la sagesse d’aimer en toute confiance. Il a voulu lever le voile et éprouver la sincérité, analyser jusqu’à l’amour; mais.

L’amour analysé, comment le ressaisir?

Il a étouffé les croyances charmeuses ; il a fait naître le doute, « le désespoir, le vide et l’impuissance », là où fleurissaient jadis la confiance et le dévouement.' Et voilà bien, en effet, sa misère. Il n’a vu que le mal et n’a plus cru au bien. Il n’a pas compris que les vices, les passions, les souffrances sont les éléments féconds que la Providence agite dans son mystérieux creuset, pour en faire naître un jour la vertu et le bonheur. A comparer sans cesse sa chimère superbe avec les vulgarités de la vie, il s’est senti saisi d’un mépris profond pour les hommes qu’il a découverts si éloignés de son idéal. Il n’est plus le jeune et primitif Don Juan dont les mille et trois n’avaient point encore desséché le cœur, avide de beauté et d’amour. Il a vieilli; ses désirs sont éteints; l’ennui et le dégoût le' rongent. Triste et désabusé, fatigué de la vie qui ne lui a rien donné de ce qu’il en espérait, écœuré des mensonges et des vices de ses semblables, il attend et

souhaite la mort. Le scepticisme s’est emparé de lui, et une âpre ironie a remplacé sur ses lèvres les joyeux lazzi de la jeunesse. Il prend un plaisir malsain à mettre au jour les turpitudes des hommes, à pénétrer leurs appétits cachés, à découvrir la fausseté de leurs sentiments. Avec un louis il fait avouer à un aveugle qu’il voit clair, à un enfant qu’il n’aime point sa mère; il provoque dans le cœur de sa maîtresse un conflit déchirant entre l’amour qu’elle a pour lui et son amour pour sa fille; il s’amuse des mensonges où il la contraint pour échapper aux soupçons d’un époux. Il jouit ainsi cruellement de la bassesse morale de l’humanité, parce qu’il ne croit plus en sa grandeur : au lieu de la guérir, il se complaît à aggraver ses maux. Il affecte de ne plus croire à ses propres sentiments; il ne veut plus entendre la voix de son autre lui-même, de son spectre, qui vient, à la dernière heure, l’adjurer d’aimer et de se dévouer au bonheur de ses frères.

Sa vie a donc été une longue erreur. Il vaut mieux qu’elle. En lui est le germe de la grandeur future de l’humanité. Autour de son catafalque, sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, pendant que le Souverain Pontife officie, un chœur de femmes se dégage de la foule des ombres illustres de ceux qui ont été des agents de civilisation et de progrès, et élève jusqu’au ciel un chant de prière et de pitié : Don Juan est mort pour avoir aspiré à l’absolu. C’était un ange enfermé dans la chair d’un démon, et qui, étouffant dans son « cachot satanique » n’a pu s’évader hors du mal.'

Il s’est en vain tordu, géant sans liberté,

Dans les replis hideux de son humanité.

Mais la clémence de Dieu lui est assurée ' Parce que l’Éphémère a rêvé l’Eternel.

iOO

Ce dernier mot d’espoir complète le sens allégorique de l’œuvre ; la faute de Don Juan, l’homme moderne dans sa plus forte expression intellectuelle et morale, est de dédaigner la réalité et de s’enfermer dans le rêve. Mais son idéal peut être fécond. Qu’il jette seulement un regard d’amour sur l’humanité; qu’il consente à vivre : nouveau Proniéthée, il apportera à l’homme le feu divin, source de vérité et de progrès.

Celui-là seul qui peut se reprendre à la tâche

D’être homme et de souffrir parmi les travailleurs

Pour faire à l’humble, au pauvre, aux sots des jours meilleurs.

Celui-là seul est grand! L’inutile est un lâche.

Comme le Don Juan de M. Aicard, le Don Juan de M. Bruni ne peut extérioriser son désir, donner un corps à ses chimères. Son malheur vient de son impuissance à animer son idéal. Il a conservé de la conception romantique la tendance à chercher en toute femme la femme elle-même. Comme le Don Juan de Musset, il ne peut atteindre cet infini de perfection dont il est obsédé. Il est l’éternelle dupe de son imagination, et, à l’inverse du Don Juan de M. Aicard blasé, fatigué, rendu sceptique par l’inutilité de ses efforts, il recommence sans cesse avec la même foi et la même ardeur sa marche vers l’absolu. Mais cet absolu n’est pas tout entier dans l’amour qui lui apparaît moins comme un but que comme un moyen : le moyen de jouir de la vie dans ce qu’elle a de plus large et de plus beau, le moyen surtout par la possession, non pas seulement des corps mais aussi des âmes, de développer et d’agrandir son moi. Par là, son idéalisme devient presque Nietzschéen.

1. Emile Bruni. Les deux nuits de Don Juan. Paris, Stock, 1907.

Amené par les hasards d’une course nocturne dans un château, il est accueilli par sept femmes parfaitement belles, cultivées, spirituelles, expérimentées des choses de l’amour, connaissant assez l’homme pour avoir pénétré tous les mystères de son cœur. Elles reçoivent à leur table le jeune voyageur encore innocent, s’ignorant lui-même^ mais inconsciemment désireux de, mordre à pleines dents aux fruits de l’arbre défendu. Dans une conversation mi-galante, mi-philosophique, elles lui découvrent son tempérament donjuanesque et lui enseignent les secrets de la séduction.

C’est dans la bouche de délicieuses prêtresses d’Eros une fine et ingénieuse théorie du donjuanisme, des qualités que doit posséder le Don Juan moderne, et des talents qu’il lui faut mettre en œuvre pour arriver à ses fins. Ce Don Juan n’est pas ce qu’il était jadis, le rude et violent forceur de filles, traitant la femme comme une serve. Depuis les siècles encore barbares où le Burlador brutalisait des comtesses et des bergères, l’amour a évolué et s’est affiné. Son idéal a changé, et il n’est plus guère que des détraquées qui puissent encore s’éprendre d’un rustre aussi grossier que le premier Tenorio. L’amour n’est plus une simple commotion physique : il est devenu « une émotion esthétique pareille à celle qui vient de l’œuvre d’art ». Don Juan doit donc être galant homme et aimable, discret, cultivé; il doit posséder à fond la science de la séduction, en connaître les règles délicates et jusqu’aux nuances, « car séduire, ainsi que faire un poème, c’est créer sa propre image dans une autre âme, c’est faire entrer son moi dans un autre moi. » Et une des aimables et disertes psychologues qui éduquent si savamment l’apprenti Don Juan, improvise à son usage un art

d’aimer dont les préceptes n’omettent aucun détail, depuis les premiers préliminaires jusqu’à la pleine possession. C’est l’art des préparations, de la mise en scène, des gradations habiles et des transitions; c’est la façon délicate et subtile d’inspirer à la femme le désir, sans ble'sser sa pudeur, et de lui faire franchir sans heurt le fossé; ce sont les fautes et les maladresses à éviter; c’est le don de dire les mots qui persuadent, ces « mots de tendresse dont la vertu est souveraine » sur les unes, ou ces « mots de volupté » qui agissent sur d’autres; car la grande habileté de Don Juan est de trouver la parole, l’attitude qui « répondra au voeu secret » de la femme désirée.

Le voluptueux décor qui entoure cette initiation à la science de l’amour ajoute le charme et la grâce à la pénétration de l’analyse. Ce n’est pas un traité dogmatique, un cours pédant et froid. Des lèvres de ces doctoresses en toilette de bal, qui soulignent de leurs regards et de leurs gestes les .enseignements parfois hardis de leur expérience, la leçon s’envole aimable, légère, affriolante par ses sous-entendus et ses promesses. Et cependant, la conception du donjuanisme qu’elle développe n’a rien de bas, ni de polisson. C’est au contraire une conception élevée, qui suppose chez le Don Juan des dons exceptionnels d’enchantement, et fait de lui un privilégié de la nature, un homme d’une espèce rare, un artiste incomparable, doué de la vertu magique de pénétrer jusqu’à l’essence même du Beau.

Après cette initiation théorique, le jeune voyageur en reçoit une autre, plus directe et plus décisive, de trois des belles inconnues qui l’ont accueilli à leur table. C’est la nuit révélatrice qui le transforme en Don Juan. Cette première et savoureuse expérience donne au héros devenu soudainement lui-même, le

L’ÉP O q UE CONl^EMP O R AI NE.

désir de posséder dans toutes les femmes Tunivers de la Beauté. 11 quitte donc le château d’amour où il a reçu la révélation du mystère et il court le monde à la recherche de la « Femme totale » dont les sept femmes entrevues étaient des « représentations incomplètes et lointaines ». Mais, en toutes celles qu’il possède, il ne rencontre que des parties inlînitésimales de la Femme. En aucune, il ne trouve réalisée cette « Idée de la femme » dont il est épris. Aucune ne peut arracher son moi à sa prison, élargir l’espace où il se meut, lui donner ce vaste épanouissement auquel il aspire.

Après de longues et douloureuses années d’inutiles poursuites,, il revient sans le savoir dans le château mystérieux, et il voit en rêve une statue animée qui, pour la première fois, réalise cette image parfaite, évoquée jadis en son esprit par les sept inconnues. 11 veut la saisir, quand elle se refuse, lui représentant qu’elle n’existe point par elle-même, mais uniquement par lui. Et aussitôt, une seconde statue lui apparaît : elle figure le père de la précédente. Elle le prend par la main et pénètre si bien dans son être qu’elle s’identifie à lui. A son réveil, il aperçoit dans le jardin unejeune fille. Blanche, image atténuée de son rêve. Déjà il va l’aimer, quand il découvre qu’elle est sa fille. Épouvanté, les cheveux soudainement blanchis, il fuit à tout jamais cette incarnation vivante de son idéal.

Le symbole n’est pas sans profondeur. Don Juaq, c’est l’amant, l’artiste qui veut réaliser sa vision d’amour, d’art, de bonheur. Les sept femmes qu’il a vues une fois, représentent chacune un aspect différent de ridéal féminin, et éveillent en lui le'' sentimènt du beau. 11 en cherche dans la vie la représentation réelle et concrète. 11 prétend objectiver cet idéal que les femmes mystérieuses lui ont révélé, mais qui n’exisle, T. II. 13

en fait, que dans son désir. Sa vision est la fdle de son imagination : c’est son enfant : c’est Blanche. C’est lui qui l’a créée. En dehors de lui, elle n’est pas, et c’est vainement qu’il la cherche. De là son malheur, commun à tous ceux que tourmente un chimérique idéal, et qui usent leurs forces et leur génie à vouloir animer ce fantôme.

Le Don Juan de M. Bruni, comme celui de M. Jean Aicard, commet une erreur commune à tant d’idéalistes : ils placent leur idéal trop loin des contingences humaines. Aussi, ne peuvent-ils le réaliser. Quel que soit le domaine dans lequel ils déploient leurs rares qualités, leurs efforts demeureront vains : ils n’atteindront que des ombres.

C’est cette leçon que semble avoir comprise, après de longues et infructueuses expériences, le Don Juan de M. Barrière, qui incarne non plus seulement l’homme d’hier et d’aujourd’hui, mais, par une audacieuse anticipation, l’homme de demain. Réalisant le vœu de M. Jean Aicard, il met au service des autres ses dons supérieurs, à partir du jour où il a découvert que le bonheur et la vérité sont dans Faction énergique et féconde.

Ses épreuves, ses erreurs et sa rédemption sont le sujet d’une vaste épopée en prose qui embrasse toute la vie intellectuelle, morale et passionnelle de la fin du xix^-* siècle E Étudiant l’état de notre démocratie, Fauteur juge que son avenir dépend du rôle que sauront y jouer les personnages désignés par leur valeur,

1. Marcel Barrière ; Le Nouveau Don Juan {l’Education d’un contemporain; le Roman de l'Ambition; les Ruines de l’Amour). Paris, Lemerre, lOOü.

pour guider le troupeau. La société moderne a développé l’esprit d’individualisme. Fondé sur l’égoïsme, ne poursuivant que des fins personnelles, il est néfaste à la collectivité. Le problème social consiste à le réfréner et à dériver au profit de la masse les forces dont disposent certains êtres d’exception, supérieurs par leurs qualités intellectuelles et physiques. 11 importe donc de connaître ces individualités d’élite, ces « fds de rois » qui régnent sur la foule, de pénétrer leurs sentiments, de les redresser et de leur enseigner leur devoir politique et moral. Telle est l’idée profonde qui inspire l’œuvre de M. Barrière.

Elle se rattache à la philosophie de Nietzsche, mais pour en soutenir la contre-partie. Le point de départ des deux penseurs est le même : tous deux estiment que la société actuelle est mauvaise; tous deux croient qu’une humanité plus vigoureuse et plus saine peut et doit se substituer à elle. Comment s’opérera cette œuvre nécessaire de la régénération humaine? C’est ici que les conclusions des deux philosophes diffèrent. L’Allemand considère que la décadence pour les peuples consiste dans l’affaiblissement de l’instinct et de la force de vie ; il faut donc confier à certains individus sélectionnés le soin de régénérer la race abâtardie. A ces êtres de choix le reste de la multitude sera subordonné; c’est pour eux qu’elle vivra, peinera, leur confiant le rôle superbe de promouvoir la foule anonyme et inferieure vers les hautes destinées où il leur conviendra de l’emporter. Ces individus ne sauraient obéir aux mêmes règles que la tourbe : ils auront leur morale à eux, morale de maîtres, dure et impitoyable pour les faibles et les impuissants. Cette philosophie du surhomme est, au fond, égoïste et anti-sociale; elle exalte les droits du fort au détriment du faible; elle sacrifie le peuple à quelques-uns. Elle développe chez

l’homme les instincts de domination et de brutalité.

Pins morale et pins démocratique est la conception de M. Barrière, qui ne cultive les types supérieurs que pour Taire servir à la masse leurs qualités de force, d’intelligence, de savoir. Le philosophe français, loin de détacher de son milieu le surhomme, l’y incorpore, en éliminant progressivement ce qui l’en sépare, en développant en lui ce qu’il y a de plus humain, ce qui le rattache le plus étroitement à ses semblables. Son héros part de l’individualisme pour aboutir finalement à un altruisme désintéressé et généreux. Au lieu de subordonner à son développement personnel les labeurs du troupeau humain, il identihe ce développement au bonheur et au progrès de la collectivité.

Par tempérament et par caractère, le Don Juan de , \

M. Barrière est un conquérant, un dominateur. C’est d’abord un égoïste féroce, plein de mépris pour la multitude, tant qu’il n’a pas pris conscience de son vrai rôle et de son devoir. Mais ce n’est pas seulement un sensuel, c’est aussi un idéaliste. C’est môme son idéalisme qui le sauvera dans la dernière partie de sa carrière.

Il réunit toutes qualités physiques et intellectuelles dont la nature n’a doué que certains êtres d’élite, et il dépasse singulièrement l’homme à bonnes fortunes ordinaire. C’est un poète, un artiste, un philosophe, un sociologue. 11 aime les émotions les i)lus rares que puissent donner l’enchantement des sons, la musique des mots, la magie des couleurs, l’harmonie des formes. 11 n’aime pas moins les idées abstraites; il connaît les systèmes philosophiques et il en a dégagé une conclusion. Il a étudié le droit, l’économie politique, la science du gouvernement et il s’est fait une conception sociale. En art, il est éclecti(|ue, mais de tendances franchement idéalistes. En

religion, il est incroyant, mais respectueux d’un phénomène dont il ne méconnaît pas la valeur historique et morale. En philosophie, il professe un panthéisme matérialiste; en politique, il est républicain, considérant la monarchie « comme une atteinte à la dignité et à la liberté de l’homme »,

Sa supériorité est donc universelle. Elle est faite de sa beauté, de son ascendant sur les femmes et sur les hommes, de la puissance de ses passions, de la curiosité de son esprit, de la pénétration et de la souplesse de son intelligence, de la richesse inépuisable de son imagination.

Ainsi conçu, il n’existe pas dans la réalité. Il réunit un ensemble de qualités que nul être ne saurait posséder, et il porte chacune d’elles à un si haut degré, qu’une seule suffirait à illustrer une vie. Il dépasse donc par la variété de ses aptitudes Don Juan à qui il ne ressemble que par sa capacité de séduction. Il serait plutôt de la famille de Lovelace par l’étendue de son orgueil et sa puissance dominatrice; mais, il ne s’est pas, comme Lovelace, spécialisé dans l’amour. Plus encore, il est de la race de Faust, parce que rien ne peut épuiser ses passions, ni satisfaire son intelligence; et si l’auteur ne lui a pas donné le nom du héros de Gœthe, c’est uniquement parce que celui de Don Juan lui a paru plus « latin et plus près de notre race ».

Cette puissante personnalité no se manifeste pas tout d'un coup; elle se développe et se forme progressivement. Son histoire comprend trois phases : dans la première, le jeune homme s’initie à l’amour : c’est la période de la sensualité, celle de l’enivrement des premières découvertes. Dans la seconde, un autre sentiment s’ajoute au précédent : l’ambition, le désir de dominer les hommes. Dans la troisième, le héros, qui a épuisé toutes les satisfactions de la chair et de

l’esprit, découvre l’amour pur et renonce pour lui à tous les autres biens. Au cours de ces trois étapes, Don Juan, outre les mille et trois victimes qu’il immole à la tradition, aime trois femmes. L’une, l’épouse adultère, qui est sa première initiatrice; la seconde, la femme indépendante, riche, supérieure par le rang, l’intelligence et la beauté, qui sert de point d’appui à son ambition; la troisième enfin est la vierge, avec qui l’amour donjuanesque se transforme, s’idéalise, atteint au sublime.

Le prince Baratine, le nouveau Don Juan, né d’un gentilhomme russe et d’une française, petite-fille d’un général du premier Empire, se distingue dès son enfance par sa beauté, son charme fascinateur, par la précocité de son intelligence, la force impérieuse de sa volonté, la violence de ses désirs. Ses succès scolaires dans un établissement religieux lui ouvrent sans peine les portes de Saint-Cyr; mais entre temps, dans un séjour à Monte-Carlo, ce chérubin encore novice reçoit le baptême de l’amour d’une belle Américaine, dont un mari jaloux le sépare aussitôt. Ce premier chagrin est bientôt effacé par les rêves ambitieux du jeune homme, impatient de vivre à Paris, d’en connaître les jouissances et d’en dominer les foules. Déjà il poursuit un double idéal : l’amour et la gloire. Ses modèles sont les héros de Balzac, les grands capitaines de la Bévolution et de l’Empire. Son audace, son scepticisme précoce favorisent ses premiers succès. L’amour n’est d'abord pour lui qu’une source de sensations agréables. Mais son initiation le rend difficile. Ses amours sont des amours de choix et dédaignent la courtisane. Il faut sans cesse à son imagination et à sa curiosité un aliment nouveau, « toute femme possédée devenant pour lui un livre une fois lu, qu’il n’a pas envie de relire ». La conquête

de la femme ne suffisant pas à ses désirs, il satisfait par des jouissances d’art ses besoins esthétiques, et, par des études sociologiques, par des visites dans les quartiers populaires, les rêves démocratiques qui le tourmentent. Élève de Saumur, après sa sortie de Saint-Cyr, il l’emporte sur ses camarades, aussi bien par ses succès d’école que par ses triomphes féminins. Puis, il est nommé à Paris dans un régiment de dragons où il arrive avec la réputation d’un officier de premier ordre, destiné à commander en chef et à exercer sur les hommes une action prépondérante.

C'est alors que commence la seconde période de sa vie. Baratine s’installe à Paris, dans un élégant hôtel de la place des États-Unis, où il réunit autour de lui toutes les œuvres d’art qui, par la nature des sujets, le chatoiement des couleurs ou la grâce des formes, peuvent le plus surexciter ses facultés et multiplier les sources de la volupté. 11 fréquente les différents milieux de la société parisienne, renouvelant dans chacun ses expériences amoureuses et cherchant partout la femme qui peut lui donner des sensations encore inconnues. Son don de séduction, sa discrétion lui assurent de prompts et multiples succès, si bien qu’au bout de deux ans, il a possédé les types de femmes les plus variés et les plus désirables de chaque monde. L’originalité de sa manière, sa maîtrise lui permettent de mener de front plusieurs intrigues sans les mêler. C’est un virtuose dans l’art de séduire, un artiste sans rival qui réunit en lui seul toutes les catégories d’amants. « Byronien avec les romanesques, Faublas avec les ingénues, Casanova avec les aventurières, Lauzun avec les rouées, Lovelace avec les dévotes, Richelieu avec les voluptueuses, Werther avec les tendres. Faust avec les simples d’esprit », il a un talent incomparable pour s’adapter

au tempérament et au goût de chacune, provoquer leur curiosité, leur faire soupçonner en lui des passions nouvelles et mystérieuses. Mais, malgré le nombre de ses maîtresses, si ses sens sont assouvis, son imagination ne l’est jamais: il cherche parfois à la satisfaire, en songeant à des femmes qu’il n’a pas eues, le rêve lui fournissant des voluptés supérieures à la réalité. Il s’amuse ainsi à séduire moralement des jeunes filles, à se faire aimer d’elles sans les posséder, goûtant à cette séduction platonique les joies les plus perverses et les plus exquises ^de sa vie amoureuse.

Mais, à l’inverse de la plupart de ses aînés, le Don Juan de M. Barrière ne cherche pas dans l’amour seulement les voluptés de la vie. Son cœur et son intelligence sont trop vastes pour ne puiser qu’à une source de félicités; il les lui faut toutes celles que donnent la poésie, la peinture, la sculpture, la musique, le spectacle tour à tour comique et tragique de l’homme, de ses luttes, de ses passions. Il en arrive môme à trouver fade et banale la conquête des corps et il aspire à faire celle des âmes. 11 veut diriger les foules, corriger les inégalités humaines et guérir les misères, être un maître tout-puissant qui mènerait à son gré l’humanité et l’élèverait de sa bassesse vers un idéal superbe de justice et de bonheur. Mais il lui faut pour être ce conducteur d’hommes, la fortune qui lui manque La rencontre inopinée d’une jeune veuve aussi riche que belle, lui fournira le levier dont il a besoin. Dès qu’elle l’a vu, la duchesse de Chamarande a subi le charme de Baratine, et elle ne tarde pas à devenir sa maîtresse. En possédant cette femme incomparable. Don Juan semblé avoir mis le couronnement à son existence amoureuse : il lui reste à satisfaire son ambition. Un mariage, auquel il a lente-

ment décidé son amante, va réaliser ce deuxième rêve de sa vie, quand, la veille même de ses noces, il perd sa fiancée, accidentellement noyée dans le Léman.

Brusquement déçu dans ses projets, Baratine va demander au métier militaire les satisfactions ambitieuses dont son malheur imprévu vient de le priver. Avant de se rendre dans sa nouvelle garnison, il parcourt l’Europe pour oublier sa douleur, et il est, dans un harem des bords du Pont-Euxin, le héros galant d’une aventure qui semble inspirée des succès du Don .luan de Byron, au sérail du sultan. Après avoir renouvelé les exploits d’Hercule auprès des neuf femmes d’un pacha. Baratine part pour Venise où il voit chez un peintre le portrait d’une jeune fille inconnue dont il s’éprend aussitôt. Arrivé à Burdigala, sa garnison, le hasard le met, au cours d’une fête, en présence d’une cantatrice en qui il reconnaît le modèle du portrait de Venise. 11 enlève à son père la jeune fille, donne sa démission, renonçant désormais à toute ambition et à tout autre idéal que celui de vivre pour un amour pur, sublime, où les joies de l’âme remplaceront les voluptés grossières des sens.

Mais en oubliant pour une existence, en somme égoïste, ce qu’il doit à l’humanité, en immolant à ses instincts individualistes les dons supérieurs qu’il aurait dû mettre au service de tous, Don Juan entre en révolte contre les volontés de la nature et la logique des choses. En s’affranchissant du devoir social, il manque à sa véritable mission. Aussi, la destinée qui n’est pas autre chose que cet enchaînement nécessaire des faits, dont la succession échappe souvent à la vue inattentive de l’homme, prend-elle sur lui une cruelle revanche. Il perd son amante; sa fortune est emportée dans la faillite d’un banquier. Pour la relever, il essaye de demander au jeu les ressources que le

travail devrait lui fournir. Cette nouvelle erreur précipite sa chute. Baratine est vaincu pour n’avoir pas compris que l’amour ne saurait être l’unique but des hommes d’élite. Au sortir de la maison de jeu de Monaco, où, après un premier gain, il a perdu tout son argent, il est ramassé affamé, épuisé, sur la route de Fréjus, par un pâtre, tandis qu’il va demander un asile à ses premiers maîtres, les Oratoriens de la Seyne.

A cette aventure s’arrête la troisième partie de la vie du Don Juan moderne. Mais ce n’est là qu’une épreuve suprême dont le héros sortira régénéré, pour entrer définitivement dans la voie de la vérité et du salut. Il la trouvera dans l’action utile et créatrice; et c’est le sujet d’un quatrième livre : le Monde Noir ^, qui contient ses dernières aventures, et où se précise la haute pensée morale et philosophique que l’auteur a mise dans le récit épique de sa vie. C’est en Afrique que Baratine va se régénérer, prendre vraiment conscience de lui-même, et mettre au service de son pays et de l’humanité les forces qu’il a jusqu’alors employées à l’encontre de leur véritable objet. Sur ce sol vierge, il se refera une existence, il comprendra enfin sa mission; ses facultés, auparavant détournées de leur exercice normal, trouveront un emploi fécond. 11 contribuera, par son énergie et son intelligence, à créer sur le continent noir une France nouvelle.

L’épopée de M. Barrière apparaît ainsi comme un large et puissant tableau qui tire sa couleur et sa vie à la fois de la réalité et de l’imagination. Le personnage de Don Juan y devient l’homme type des temps modernes. Par son individualisme, par son besoin

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