Mérimée
DON JUAN ET LE ROMANTISME. , 3
légende traditionnelle une légende différente, tant les événements qui composent la vie de Don Juan s’effacent devant Don Juan lui-méme. Ce n’est plus la séduction d’Elvire, l’émouvante apparition de la statue qui intéressent les écrivains et les lecteurs : c’est la psychologie du héros, ce sont les raisons mystérieuses de son inconstance.
En s’attachant ainsi à la seule personne de Don Juan, on a créé un type abstrait ; le type donjuanesque. A l’inverse de l’ancien p.ersonnage qui est un homme de son temps, si réel et si vivant que l’on a pu parfois l’identifier à quelque modèle contemporain, le Don Juan romantique se présente comme une entité. C’est l’amant de la femme, de la beauté féminine. Dès lors le donjuanisme se constitue : c’est une théorie, une philosophie de l’amour; c’est un ensemble de dispositions physiques, de tendances morales qui trouvent pour la première fois une explication, un nom générique, une formule.
Quelles influences ont produit ce phénomène et pour quelles causes la légende de Don Juan, si complètement délaissée ou dénaturée en P’rance depuis plus d’un siècle, reprend-elle une vie si intense, d’où le héros sort non pas seulement rajeuni, mais transformé?
Il faut noter tout d’abord que le Romantisme n’adopte Dori Juan que dans la seconde phase de son développement, quand, sorti de la période mystico-religieuse, il prend des allures légères et libertines. Le héros de la frivolité, de la débauche et de l’athéisme ne pouvait trouver sa place entre René et Jocelyn. Ces amours où les sens avaient moins de part que l’imagination et le reve, ces amours vagues, mélancoliques n’étaient point de celles auquelles était accoutumé le volage Rurlador. Tant que le Romantisme à ses débuts fut sous l’inlluence de Novalis, de Léopardi, du Werther
de Gœtlie, tant qu’il resta purement Lamartinien, il ne pouvait accueillir le IJon Juan traditionnel. Pour lui donner droit de cité il devait d’abord le transformer et se transformer lui-même. Cette transformation ne se fit qu’après 1830. Elle est due au succès de certains écrivains étrangers et à l’introduction dans notre littérature de sentiments nouveaux.
Une des causes les plus décisives du regain de faveur obtenu par Don Juan fut la vogue dont jouirent à partir de 1820 la personne , et l’œuvre de Byron U Connu dès 1§27 par la traduction de Paulin Paris, le Don Juan anglais était célébré par Mérimée dans le National du 7 .mars 1830. Stendhal s’enthousiasmait pour le poème et Théophile Gautier en traduisait plusieurs strophes dans ses Premières poésies. Cependant, si ce succès remit à la mode le héros délaissé, il est curieux de constater que le portrait tracé par Byron n’a guère inspiré ses admirateurs français.
Sans doute, le pessimisme du Don Juan anglais, ses désespérances, son mépris douloureux des petitesses humaines, et d’autre part, son libertinage élégant et cavalier, sa tendance à exalter les amours libres et faciles, en un mot, le contraste entre la sentimentalité romanesque et la polissonnerie convenaient à l’état d’esprit de certains romantiques. Mais ce qu’il y a en lui de si profondément anglais, de si personnel à B;^ron ne pouvait être compris par un Musset, un Gautier, un Blaze, un Dumas. Ce poème inachevé et déconcertant où se mêlent la satire, le rêve et la réalité, rempli d’intentions obscures, d’arrière-pensées, d’allusions aux aventures privées de l’auteur et tout inspiré de ses sentiments les plus intimes, cette auto-biographie à
1. Cf., pour cette influence de Byron sur les romantiques, Kstève, Byron et le roninntisnie français, Paris, Hachette, 1907.
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demi voilée était peu intelligible à des écrivains ignorant la vie anglaise et mal renseignés sur un grand nombre de faits qui constituent la partie la plus originale peut-être du sujet.
La riche complexité du héros dépassait d’ailleurs la psychologie simpliste et superficielle des romantiques français. Tous les Don Juans qui sont nés entre 1830 et 1830 sont des types conventionnels, peu nuancés, tracés d’après un modèle convenu. Or, ce modèle, c’est moins au Don Juan si vrai et si varié de Byron qu’ils sont allés l’emprunter qu’aux autres personnages fictifs et irréels du poète anglais, au Corsaire, à Manfred, et surtout à Childe Harold.
Ces héros poursuivant sans espoir, à travers des aventures romanesques, des amours imaginaires; ces tristes victimes de leur propre chimère, nous les retrouverons sous le nom de Don Juan dans le chercheur d’idéal qu’a conçu Musset, dans le pécheur tourmenté, avide d’un infini mystique, qu’a peint Blaze de Bury, dans le démon, fatal aux autres et à lui-même, imaginé par Dumas, ou dans le passionné, candide et furieux, esquissé par Gobineau.
Mais ici, nous rencontrons une influence plus décisive encore peut-être que celle de Byron : c’est celle d’Hoffmann. Le contraste perpétuel dans l’œuvre de l’écrivain allemand entre les vulgarités de la vie, la banalité des sentiments humains et les poétiques envolées de l’imagination est, au fond, toute la psychologie du Don Juan romantique.
Musset ne s’y est point trompé : ce n’est pas au Don Juan anglais, c’est au Don Juan germanique qu’il rattache sa conception du libertin,
Qu’IIolîmann a vu passer au son <lc la musique Sous un éclair divin de sa nuit l'anlastique.
C’est d’Hoffmann aussi qu’est née la tendance à substituer un surnaturel de fantaisie au surnaturel religieux de la vieille légende. Balzac a introduit une sorte de folie macabre dans cet Élixir de longue vie qu’il prétend inspiré d’Hoffmann, et après lui Dumas fera de son Don Juan de Marana un spectacle fantasmagorique dont l’étrangeté rappelle les rêves les plus extravagants de l’auteur des Elixire des Teüfels, et des Nachtstücke.
Cette influence d’Hoffmann se doublait vers 1830 de celle du Don Juan de Mozart considéré, depuis l’interprétation qu’en avait donnée le rêveur de Kœnigsberg, comme la première incarnation romantique du héros. L’Europe entière et l’Amérique avaient frissonné, sans toujours la comprendre, à la suave création du maître autrichien. En France notamment, l’opéra bouffe avait été transformé dès 1805 par Thurigny et Baillot en un drame lyrique en trois actes, et plus récemment, en 1822, le grand arrangeur de la scène française, Castil- Blaze, en avait fait un opéra en quatre actes. En 1825 le chanteur Garcia interpréta la pièce à Paris avec un prodigieux succès, et en 1829, la Malibran y obtenait de tu.multueux applaudissements. Ce Don Juan que (( Mozart a rêvé » ou que, plus exactement, Hoffmann a imaginé, c’est précisément celui que Musset allait réaliser dans Namouna.
A cet engouement pour les littératures allemande et anglaise qui devait être la cause première de la renaissance en France de la légende, s’ajoutait encore la mode de l’Espagne et de l’Italie. En 1830, toute femme digne d’être aimée est Andalouse ou Vénitienne. Elle a les cheveux et les sourcils noirs, le teint mat; elle est embrasée des passions violentes du Midi, de ces pays aux drames mystérieux, aux jalousies féroces, aux aventures romanesques. De son côté, le héros roman-
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tique doit avoir des yeux sombres, la peau olivâtre, une chevelure abondante et brune b II s’appelle don Paez, Hernani, Ruy Blas. Ces personnages, Espagnols comme Don Juan, devaient ramener avec eux en France le héros sévillan.
Celui-ci trouvait d’ailleurs chez nous un milieu disposé à lui faire bon accueil. L’heure même n’avait jamais été plus favorable au développement du donjuanisme. La littératuçe romantique est une réhabilitation, une exaltation de l’amour sous toutes ses formes ; amour chaste et amour adultère, amour passionné et amour volage, l’amour, quel qu’il soit, est chanté- sur toutes les cordes de la poésie lyrique et dramatique. C’est l’antique Eros qui renaît, et de nouveau le chœur des poètes célèbre ses mystèrês sacrés 2.
Le dieu est l’objet de divers cultes : c’est celui des Jeune-France et des Dandys qui honorent en lui l’enfant polisson de Cypris, l’adorent indifféremment dans les bouges, dans les boudoirs des courtisanes, ou dans l’alcôve de l’épouse. Ils affectent, comme Mardoche, le vice et l’impiété; ils nient la vertu, déclarent sur un ton tranchant qu’ « il est indécent et mauvais ton d’être vertueux ^ » et ils mettent cette maxime en pratique. Tous également pleins de mépris pour les femmes, ils ne varient que par l’élégance ou la grossièreté de leurs procédés : les uns sont des viveurs crapuleux, dont les amours orgiaques se vautrent sous
1. Cf. la description de l’acteur Bocage, Th. Gautier, Notices romantiques. Cf. aussi la description de Rodolphe dans les Jeune- France, Celle-ci et celle-là.
2. Cf. l’hymne à l’amour dans Albertus, strophes 47 et suivantes.
3. Th. Gautier, les Jeune-France, Sous la table. Cf. aussi le monologue en vers sur la Vertu qui sert de prologue à cette nouvelle.
les tables au milieu des flacons de vin renversés b Les autres mêlent le meurtre à l’ivresse Ceux-ci sont des scélérats aimables et charmants, experts en l’art d’imaginer de machiavéliques roueries L Ceux-là, moins débraillés, plus dignes et peut-être plus pervers, aiment, comme Hassan, dans le mystère d’un intérieur voluptueux, de passagères inconnues qu’ils renvoient sans façon leur caprice assouvi De toutes parts, c’est l’atmosphère qu’aime à respirer Don Juan : scepticisme, ironie, débauche, cruauté, tôus les vices aimables et répugnants qui volent autour du séducteur d’Elvire, l’invitent à venir prendre sa place au banquet où festoient Rodolphe. Roderîck, Mardoclie et Garuci.
Il ne faut cependant pas être la dupe de ce libertinage et le prendre trop au sérieux. 11 est plus superficiel que profond ; c’est un libertinage de mode destiné 8 étonner le public bourgeois et à le faire crier d’horreur; un libertinage de dandys qui s’amusent et veulent se faire passer pour plus corrompus et plus démoniaques qu’ils ne sont.
A côté d’eux, il est une autre catégorie de Jeune- France qui incarnent plus véritablement l’idéal romantique de l’amour : ce sont les Jeune France passionnés Ceux-là se réclament des héros byroniens; ce sont les