‹ La légende de Don JuanChapitre 32 sur 58 · Paris, A. Lemerre · texte numérisé non relu

Paris, A. Lemerre

beau représentant de l’espèce, et il détaille les éléments de cette beauté. Depuis l’expression du regard jusqu’au pli de la bouche, à la souplesse des muscles, aucun caractère physique n’est omis. Le portrait moral du personnage n’est pas moins complet : Don Juan est un homme d’action qui possède la force sûre d'ellemême, le sang-froid et le coup d’œil nécessaires à la victoire; c’est aussi un homme de goût, un artiste, épris d’harmonie, de lignes, de belles formes; c’est enfin un psychologue qui connaît le cœur féminin et sait les moyens de s’en rendre maître.

A l’inverse des vulgaires hommes à femmes, il ne met pas dans le ptaisir physique, mais dans l’art de séduire, la vraie fin de l’amour. L’amour est sa religion et il n’est jamais infidèle à son dieu. Ses trahisons ne sont qu’apparentes. Il trahit l’objet qui a réalisé quelque chose de son idéal, mais non pas son idéal lui-même. S’il passe de femme en femme, c’est que chacune est inférieure à l’image parfaite qu’il porte en lui. Par là, il est romantique et il se rattache au Don Juan de Musset. Comme celui-ci, il poursuit sans se lasser la beauté qu’il a conçue et qu’il désire. A l’inverse du Don Juan classique, ce n’est donc point « un ivrogne de luxure » qui ne demande à la femme qu'une sensation. Mais à l’inverse aussi du romantique, il n’est point l’amant d’une chimère : il aime les réalités. C’est un voluptueux et non pas un rêveur. Son idéalisme naît de la puissance de son imagination. S’il préfère Minerve à Vénus, il a les sens et la constitution d’un grand amoureux. Cependant, s’il ne fait point de l’amour un sentiment mystique, il l’embellit de toute la poésie qui est en lui; il le spiritualise. Le donjuanisme devient avec lui « la forme la plus artiste de l’amour ». Il lui enlève ses vulgarités et ses ridicules ; il le délivre de la prison étroite où la religion et les lois l’ont enfermé.

Il relève et il émancipe la l’emme, en transformant, conformément à la nature, les rapports qui Tunissent à l’homme.

II prend ainsi une ampleur et une complexité qu’il n’avait pas eues encore. 11 n’est plus un lléaii, comme le veut le monde, et comme l’a conçu la littérature classique. Il n’est pas davantage un thème à déclamations lyriques, comme il l’a été chez les romantiques. C’est un phénomène naturel et social que le philosophe et le sociologue ont un égal intérêt à étudier en toute impartialité, sans dénigrement à priori, sans exaltation sentimentale, et dont ils doivent tirer parti pour le plus grand bien de l’individu et de l’humanité. Telle est la sage et forte conclusion qui se dégage de l’étude de M. Barrière ; c’est celle d'un psychologue et d’un moraliste.

M. Jean Aicard et M. Marcel Barrière ont fait en France de Don Juan un être à la fois abstrait et concret, mi-réel, mi-chimérique, plus social qu’individuel. Il porte en lui le présent et l’avenir : c’est l’homme d'aujourd’hui et de demain. C’est la personnification de la socité actuelle dans ses essais et ses tâtonnements pour constituer la société future. En lui seul vit l’âme entière de ses contemporains. Il incarne aussi les aspirations, les idées généreuses, la philosophie des penseurs qui l’ont conçu. Cet élargissement du type primitif qui fait d’un simple débauché le représentant d’un état moral universel, qui transforme le frivole Espagnol en un philosophe, qui substitue au Burlador un Hamlet, mais un Hamlet sain et agissant, cette métamorphose à la fois extraordinaire et logique send3le avoir eu son couronnement en Angleterre dans une des pièces les plus célèbres du philosophe

socialiste Bernard Sliaw, Homme et surhomme {Man and Superman) i.

A la lois anglaise et humaine, sociale et morale, cette œuvre pose un des plus graves problèmes de l’heure présente : celui des rapports de l’homme et de la femme. Elle démonte cette machine millénaire, ce rouage essentiel des sociétés : le mariage, la famille. Par delà cette institution, peut-être transitoire, elle s’élève à la question plus générale de la fonction de l’homme dans la nature; elle examine quelle est sa place au milieu des autres êtres, quel est le but mystérieux pour lequel il a été créé. Elle cherche la cause de ses maux dans son organisation maladroite de la vie, dans l’inadaptation de ses lois, de ses croyances, de ses mœurs à ses fins naturelles. Cette œuvre n’est pas seulement destructive et négative. C’est aussi et surtout une œuvre de reconstruction et de foi. Et la conception n’est pas, ou du moins prétend ne pas être imaginaire et fantaisiste. Elle se réclame de données positives, de la connaissance des phénomènes sociaux, d’une certaine psychologie individuelle et collective. Conception d’un rêveur peut-être, mais d’un rêveur pratique, qui fonde son rêve sur la réalité.

Sous le nom de Tanner, Fauteur a peint un Anglais moderne placé dans un milieu bourgeois, vivant pour assurer sa position, pour développer ses forces vives, les éléments les plus hauts de sa personnalité, pour réaliser en lui le surhomme, en brisant les liens sociaux qui l’entravent dans son ascension vers le progrès, et plus particulièrement ceux qu’imposent à l’homme la femme et le mariage. Esprit à idées avancées, révolutionnaires même, ennemi des institutions et de toutes les conventions sur lesquelles repose

la société anglaise, Tanner voit dans les lois, dans les mœurs, dans les croyances, des entraves à l’épanouissement de l’individu, au développement de son génie, de son énergie intelle^ctuelle et morale. Impitoyable envers les fausses vertus, les préjugés, le cant, il exalte avec une sorte d’ardeur religieuse l’indépendance de l’homme, la noblesse de ses instincts naturels. Sa haine de la contrainte sociale ne procède pas du libertinage de Don Juan pour qui la rupture du contrat collectif n’est qu’un moyen hypocrite d’autoriser tous les excès de la béte humaine. Tanner est un homme droit, sincère, un idéaliste qui cherche dans l’affranchissement, dans la culture de son moi la réalisation des fins supérieures où tend la vie universelle.

En face de lui, se dresse une femme, Ann, qui unit en elle tous les dons de l’Eve éternellement séductrice et triomphante. Mélange de volonté active et de grâce insinuante, également impulsive et retenue, franche et menteuse, elle incarne une des forces les plus puissantes de la nature. Elle obéit inconsciemment aux lois mystérieuses de l’espèce qui veut que la femme procrée. A ce but elle fait servir sa beauté, son intelligence, sa jeunesse. L’amour est le piège dont elle se sert pour prendre l’homme. Comme un chasseur à l’affût, tout entière à sa proie, elle le poursuit sans merci, et quand elle l’a pris, elle en fait son esclave, ou pour mieux dire, l’agent docile de l’instinct supérieur qui la pousse elle-même.

Tanner lutte, se débat, fuit l’Angleterre, se sauve en Espagne. Escortée d’Octavius, soupirant timide et falot qu’elle dédaigne, de M. Ramsden, son tuteur, vieux bourgeois de la Cité, aux principes « libéralement conservateurs », dont elle a fait sa chose, Ann rejoint le fugitif dans la Sierra Nevada et le retrouve au milieu d’une troupe de brigands. Mais la nuit tombe sur les

voyageurs, et tandis qu’ils cèdent au sommeil, une vision fantastique remplace pour un temps la réalité.

Dans la pénombre nocturne, des fantômes apparaissent : c’est celui dé Don Juan, sous les traits de Tanner; ceux de doua Anna, sous le visage d’Ann; du commandeur, sous le masque de M. Ramsden; de Satan enfin, avec le profil du chef des bandits. Don Juan est ici un personnage sérieux, morose môme, dédaigneux de la beauté, de l’amour, des biens terrestres, à la recherche d’un lieu où, échappant aux mensonges et aux mirages de la vie humaine, il rencontrera enfin la vérité. Le commandeur est au contraire un mort souriant, qui a trouvé l’existence douce et bonne, et qui a d’ailleurs vécu en observant tous les devoirs, tous les préjugés et toutes les conventions qui constituent la morale des hommes. Anna fut une vertueuse et sainte femme aux yeax du monde comme aux siens propres; quant à Satan, c’est un sceptique, qui nie la vertu et le progrès.

Entre ces formes spectrales s’engage une conversation mélaphysico-sociale sur le sens et le but de la vie, sur la place de l’homme dans l’Univers, sur ses fins dernières, sur la valeur de sa moralité et de son intelligence. A Satan, qui raille les inventions meurtrières de l’homme, son génie tourné sans cesse vers la destruction et la mort. Don Juan oppose la grandeur de son esprit, la puissance de ses conceptions. Mais c’est un malheureux que dupent des formules, que compriment des obligations chimériques et antinaturelles. Qu’il secoue une fois le joug, qu’il découvre la volonté intime de l’Univers et les moyens de l’exécuter! Pour lui, il l’a longtemps cherchée en vain : sur la foi des poètes, des prêtres, des politiciens, il a cru tour à tour trouver le sens de la vie dans la beauté féminine, dans les douceurs de la poésie, dans les

renoncements de la foi, dans le gouvernement des hommes. Chaque fois, il a percé le mensonge de l’idéal proposé. Alors il a cherché à prendre conscience de lui-mcme; il a élevé sa pensée pour être de plus en plus lai et réaliser ainsi une organisation plus haute, une forme supérieure de l’être. La terre ne lui a montré que des ébauches, des essais imparfaits. Dans l’enfer où il est actuellement, il ne voit que le fantôme de la vérité. C’est pourquoi il va au ciel, où il saisira la vérité elle-meme.

Cette vision évanouie, nous revenons à la réalité : nous voyons une sœur d’Octavius conquérir de haute lutte un mari, malgré l’hostilité de son futur beaupère, et Tanner, en dépit d’une vaine résistance, céder finalement aux manœuvres d’Ann et consentir malgré lui à l’épouser.

Il n’y a pas lieu d’insister, dans cette pièce plus faite pour la lecture et la méditation que pour la scène, sur le bizarre mélange de vérité et de fantaisie. Cette confusion s’explique, les deux éléments correspondant l’un à la vie telle qu’elle est, l’autre à la vie telle que la rêve l’auteur. Les personnages eux-mêmes ont une double valeur : l’une symbolique et abstraite, l’autre concrète et réelle. Si Don Juan est l’homme de l’avenir, le philosophe qui, dégagé des erreurs et des contingences, est arrivé à la pleine conscience de sa vie et de la vie universelle. Tanner est un Anglais d’aujourd’hui, un écrivain socialiste, un révolutionnaire qui s’est appliqué à résoudre la question des rapports des deux sexes, et voit dans leur état actuel le mal^ principal dont souffre l’humanité. Sous son nom d’emprunt se dissimule à peine M. Bernard Shaw lui-même. Le valet traditionnel, Sganarelle ou Leporello, s’est transformé en un fort moderne chauffeur d’automobile. Le chef des brigands est copié sur un secrétaire de la « West T. il. 14

Iiidian Co ». Quant au personnage d’Ann, suggéré à Fauteur par une moralité allemande du siècle, il est la très vivante expression de son sexe en général et plus particulièrement de l’Anglaise moderne F Tanner, le üon Juan de la pièce, réalise la création la plus nettement opposée à l’antique conception du * personnage, la transformation la plus complète de son caractère traditionnel, de sa conduite, de son attitude vis-à-vis de la femme. Bien loin de chercher à conquérir celle-ci, il l’évite, il en a peur. C’est elle qui le poursuit et le soumet. Les rôles sont renversés. Don Juan est en jupons. Le sexe faible devient le sexe fort. Ce changement correspond à une évolution dans les mœurs. Autant l’Espagnole du xviD siècle vivait retirée dans sa famille, surveillée, obéissante, craintive, autant la femme moderne \dt au dehors, indépendante, cherchant audacieusement à conquérir ellememe sa situation, c’est-à-dire, la plupart du temps, à trouver un mari et à fonder un ménage. En apparence asservie à Fhomme, privée de droits politiques et de nombreux droits civils, la femme est, en réalité, la maîtresse de son maître. Entre elle et lui, entre les exigences de l’épouse et de la mère, et les aspirations du poète et de l’artiste, il y a conllit^, A l’inverse des rêveurs qui célèbrent dans la femme la grande, la belle inspiratrice. Tanner voit en elle une entrave à Fèssor du génie masculin. Si l’homme ne s’arrache pas au joug, c’en est fait de sa force créatrice.

La question ainsi posée dans la pièce est une des plus gra\^es parmi celles qui intéressent la société anglaise contemporaine. L’étendue et la dispersion de

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