Cf. l’épîtro dédicatoire à Arthur Bingliain Walkley
p. XXVII-XXVIII.
2. Of ail Iiuman struggles lhere is noue so treachefrous as tlu* strugg'le between tho arlist man and Lhe niotherman. (A.I.)
IJÉP O Q UE CONTEMPORA INE.
l’Empire britannique, les entreprises commerciales lointaines, le développement de la vie maritime compliquent pour riiomme la fondation d’une famille. D’autre part, les excédents de natalité féminine ont rendu plus incertaines pour les femmes les chances du mariage et établi entre elles une véritable course à l’époux. Le phénomène, d’ailleurs, n’est pas spécial à l’Angleterre, et, pour des causes différentes, les autres pays, la France notamment, n’y échappent point. 11 y a là un danger dont les États ne semblent pas se préoccuper. M. Shaw se flatte que sa pièce pourra apporter quelques observations utiles à la solution du problème.
Cette question du mariage, qui est le sujet principal de l’œuvre, se rattache à des théories plus générales,^ d’une portée sociale et morale. L’auteur constaté que le premier besoin de l’homme, après celui d’assurer son existence, est de continuer l’espèce. Mais la satisfaction de l’instinct spécifique n’est pas la lin dernière de l’être. Quand l’individu a ol)éi à cette loi, il lui reste un supplément d’énergie qui lui donne d’autres aspirations : aspirations vers le Beau, vers le Bien, vers l’Art, vers la Science, en un mot, tout cet ensemble de désirs qui nous élèvent au-dessus des autres créatures et sont la condition nécessaire du progrès. Pour les réaliser, l’homme doit dispenser un maximum de forces et secouer toutes les entraves extérieures qui font obstacle à son développement. Malheureusement, il est enserré dans les filets tendus autour de lui par la société. 11 ne peut arriver à donner sa vraie mesure que s’il prend conscience de lui-même et affranchit sa personnalité de toute tyrannie extérieure.
Telle est l’attitude de Tanner envœrs ses semblables : enchaîné par le lien social, il prétend rompre sa chaîne. Ayant mordu une fois à l’arbre de la science, il a vu
le mensonge des sentiments sous lesquels étouffe et succombe l’individu ; devoir, honneur, patriotisme, religion, mots hypocrites qui tiennent les hommes dans l’esclavage; mots dangereux qui, en empêchant le développement de l’individu, arrêtent aussi celui de l’espèce. Cependant, Tanner n’est pas capable encore de se libérer : il succombe dans sa lutte contre Ann.
Nous atteignons ici le point le plus original de la pensée de M. Bernard Shaw; nous touchons à l’essence même de sa philosophie. Le monde lui apparaît comme mené par une force inconsciente, la Force de vie, qui doit aboutir à la formation d’un être parfait. L’homme actuel n’est pas cet ètrer, comme il le croit dans son orgueil. Il n’est qu’un essai, qu’une étape qui doit être dépassée. Mais il peut aider au progrès général en se développant lui-même, en réalisant en lui le surhomme. Pour que cette création soit possible, il est nécessaire qu’il se délivre de toute sujétion déprimante, et affirme son individualité. La force de vie, c’est en effet d’abord l’instinct qui, prenant peu à peu conscience de luimême, devient successivement le désir et la volonté. Or, instinct, désir, volonté sont encore comprimés par les forces sociales hostiles à l’effort de la vie universelle vers la perfection.
La victoire de l’homme aidant la force vitale dans sa marche ascensionnelle vers un monde supérieur, c’est l’élan de Don Juan vers le ciel. Mais Tanner n’est qu’en puissance le vrai Don Juan. La victoire ne sera possible que le jour où à l’àge de la Raison aura succédé l’âge de la Volonté. En attendant, c’est Ann, la force mauvaise, qui triomphe.
Ainsi, se dégage de cette œuvre vigoureuse une triple leçon ; Lune intéresse les rapports des deux sexes et cherche à montrer l’erreur de la société et de la
religion qui les fonde sur le mariage ^ L’autre, plus générale, s’adresse à l’organisation sociale tout entière, aux mœurs, aux idées et aux sentiments qui sont devenus, par une tradition plusieurs fois millénaire, les soutiens même de l’humanité. Une troisième enfin concerne le rôle de l’hoinme dans l’Univers. Substituant à la théorie anthropomorphique qui en fait le roi et le but de la création, une conception qui ne voit en lui qu’un degré dans l’échelle des vivants entre le mammouth primitif et l’être supérieur de l’avenir, M. Shaw l’invite à activer, au lieu de retarder comme il l’a fait jusqu’ici, le lent processus de la force universelle.
Ces trois leçons sont entre elles dans une dépendance étroite ; l’organisation des relations entre l’homme et la femme se rattache à la question plus générale de leur fonction propre dans la vie, et cette fonction ne peut-être rationnellement établie que si l’esprit s’élève à la conscience de la vie elle-même. C’est donc un des plus graves problèmes de la société anglaise contemporaine que pose l’auteur, et c’est aussi un problème qui intéresse le présent et l’avenir de l’humanité. De la question spéciale du mariage, M. Shaw s’est ainsi élevé jusqu’à une interprétation philosophique de l’univers. Ce faisant, il a exprimé ses idées habituelles sur la régénération de la race par le perfectionnement de l’être, par la suppression de toutes les institutions qui compriment la personnalité. C’est bien là le socialisme
1. 11 est curieux de voir combien les idées de M. 13. Shaw contre le mariage offrent d’analogies avec celles de Byron dans son Don Juan. Le point de départ des deux écrivains est le même : ils regardent le mariage comme une institution antinaturelle. Mais le poète le considère surtout comme te tombeau de l’amour. Le philosophe le condamne comme une atteinte portée à l’indépendance et à l’énergie individuelles.
du membre de la « Fabian Society » qui veut diriger l’activité humaine vers une vie sociale plus large et plus pleine, reposant, non plus sur l’obéissance et le renoncement, mais sur l’indépendance et l’énergie individuelle b
Cette doctrine n’est pas sans analogie avec certains systèmes antérieurs ou contemporains. Mais parmi les nombreux écrivains auxquels M. Shaw rattache sa propre, pensée depuis Bunyan, William Blake, Shelley, jusqu’à Ibsen, Tolstoï et Nietzsche en y ajoutant encore, si l’on veut, les créateurs de la théorie évolutionniste, Lamarck et Darwin, il n’en est pas un de qui dépende réellement l’auteur de « Man and superman. » Pour ne retenir que les modernes, nous rencontrons bien chez Ibsen la même haine des conventions hypocrites, la même tendance à rénover l’homme en l’alTranchissant des servitudes sociales, en développant en lui la volonté, en l’amenant à prendre conscience de son moi. De part et d’autre, la culture individuelle a pour but le bien général de la société. Mais l’im conserve la famille; l’autre la supprime. L’un voit dans l’amour le principe de la rénovation humaine; l’autre n’y voit qu’un piège de la nature. De plus, l’idéalisme d’Ibsen est moins pratique que celui de M. Shaw : il n’est pas fondé sur une adaptation réelle des fins poursuivies aux besoins de l’humanité. L’effort de Bitind pour relever ses ouailles n’est pas seulement surhumain, il est anti-humain. Enfin M. vShaw rattache sa théorie de réforme sociale par l’individu à une conception métaphysique du monde qui lui appartient bien en propre et constitue sa plus grande originalité.
1. Cf. aussi pour les luèines idées : The Devil's Disciple (h', caraclère de Dick Dudgeon); Major Barbara (le caractère d’Andrew Undershafl); The Doctor's dilemma.
Il y a de même une grande différence entre la théorie nietzschéenne du surhomme et celle de M. Shaw : r « Uebermensch » de Fun est un être exceptionnel, un maître créé par une sorte de sélection, en vue de gouverner. C’est un produit de choix, cultivé pour lui-même, comme une belle plante au milieu de rejetons ordinaires, jouissant de privilèges spéciaux et sacriflant les autres à son développement particulier. Dans la philosophie de M. Shaw, le « Superman » n’est pas une exception : il doit être l’humanité tout entière. Au point actuel de notre évolution, nous ne sommes que des hommes ; par une intelligence plus haute de la vie, nous devons tous viser à devenir un jour des surhommes. La conception de M. Shaw ne tend donc pas à créer dans la société une caste d’élite, mais à transformer tous les hommes, créatures inférieures, en des êtres supérieurs. Autant la théorie allemande est aristocratique, autant celle de M. Shaw comme celle de M. Marcel Barrière est démocratique et largement humaine.
Sans doute, on pourrait faire à ce système, examiné du seul point de vue scientifique, bien des objections. Pour qu’il soit acceptable, il faut admettre que les progrès accomplis par l'homme demeureront acquis et profiteront même à une espèce différente, mais qui poussera plus loin le développement dans la vie universelle; ou bien que l’homme donnera naissance à un type supérieur à lui, comme on peut concevoir qu’il est lui-même issu du singe. Or, il semble bien que si la force de vie est illimitée dans l’univers, elle ne l’est pas plus dans les espèces que dans les individus : chacune parcourt un processus qui n’est pas indéfini et au terme duquel elle s’arrête, ne faisant que continuer son existence sur un plan uniforme. Les abeilles ont pu mettre des millions d’années à réaliser leur état
actuel ; mais depuis longtemps, cet état reste immuable. L’homme n’a vraisemblablement pas atteint encore le terme de son développement; mais lui non plus ne dépassera pas une certaine limite. S’il n’est pas impossible de concevoir qu’un être s’élève un jour plus haut dans l’échelle de l’Univers, cet être ne sera pas l’homme : ce sera quelque larve, actuellement en for- ' mation, quelque animal encore inconnu que la loi de son évolution conduira au delà des bornes de l’évolution humaine. Cet être, dont la nature serait différente de la nôtre, ne saurait profiter des progrès accomplis par nous.
Sur ce point, la pensée de M. Shaw paraît manquer de netteté. Estime-t-il que l’espèce humaine se transformera et réalisera dans des conditions d’existence différentes l’idéal vers lequel tend la nature, ou bien au contraire croit-il que la force de l’Univers enfantera une espèce nouvelle qui dépassera autant l’homme qu’il a dépassé lui-même les formes primitives de la vie ?
Quoiqu’il en soit, jamais le donjuanisme n’avait reçu transformation aussi complète et développement aussi large. Le xix® siècle en avait fait la poursuite du bonheur fondé sur l’amour. C’était borner l’idéal, rétrécir les aspirations de l’homme. C’était lui proposer un but à la fois égoïste et incertain. Le jour où la morale est devenue sociale, où l’individu au lieu d’être considéré comme étant à lui-même sa raison d’être, a été subordonné à l’espèce, l’idéal de Don Juan s’est élargi. 11 s’est aperçu que l’amour n’est qu’un plaisir éphémère et trompeur, un divertissement qui détourne l’homme de ses vraies fins. Telle était déjà la haute conception de M. Marcel Barrière. Dès lors. Don Juan a dit adieu aux rêveries romantiques ; au lieu de rechercher la femme, il l’a fuie pour devenir maître de
L’ÉPOQUE CONTEMPORAINE. 2i7
lui, pour élever de plus en plus sa raison et en faire un instrument du progrès universel. La vie intense qu’il avait toujours senti bouillonner en lui ne pouvait plus se dépenser en voluptés vaines': elle devait tendre vers une organisation plus haute de l’être. Désormais il ne concevra rien de supérieur à lui qu’il ne cherche ù réaliser h
Arrivé à cette cime, après être parti de si bas, le donjuanisme semble être devenu la négation de luimême. 11 paraît démentir ses origines et contredire ce qu’il fut pendant deux siècles. Mais, pour qui a suivi son évolution progressive, cette transformation apparaîtra comme une conclusion logique et nécessaire, Don Juan ayant toujours personnifié à travers les âges une élite aristocratique à la poursuite de son idéal.
'‘Cet idéal a changé en même temps que les mœurs et les idées. Don Juan devait changer avec lui.
1. I tell you that as long as I can conçoive something botter than myself, I cannot be easy unless I am striving to bring it into existence or clearing the way of it. (A. III.)
eu AP ir RE VI
LES FACÉTIES DONJUANESQUES
Puppenspiele et pièces de la Commedia delV arte : « Don Juan le sauvage ou le Festin nocturne; »' = « La Seconde vie de Don Juan ou les aventures de Kasperl; » == Bàuerle, « Les exploits et les farces du Don Juan moderne ». = Bon, « Il convitato di Pietra. » = Don Juan en Angleterre : Moncrieff, « Don Juan à Londres ou Le Libertin corrigé » ; = Pagne-Collier, « la Tragi-comédie de Punch et Judy. » = Don Juan en France : Rivière, « le Grand Festin de Pierre; » = Barbey d'Aurevilly, « le plus bel amour de Don Juan; » = Ferrand, « le Mariage de Don Juan »; = L’homme des foules, « Don Juan Tenorio » ; = Paul Eudel, « la Statue du commandeur ; » = M. Montégut, « Don Juan à Lesbos’, » = Richepin, « Mille et quatre » ; = « l’Inconnue » ; = A. Masson, « la Cave de Don Juan: » = Durel, « Pierrot Don Juan; » = Henri de Régnier, « les Sciuipules de Sganarelle ».
Le donjuanisme au xix^ et au xx® siècle a tendu de plus en plus à prendre un caractère moral et social. Il est devenu grave. Les auteurs dramatiques ont philosophé plus ou moins profondément à son sujet, et les penseurs l’ont pris pour thème de leurs méditations- On pourrait croire que l’antique veine est tarie, qui, issue du joyeux Burlador, a produit les farces légères de la Commedia dell’ Arte, du théâtre delà foire et des Puppenspiele. Mais Don Juan est comme l’amour dont il est le grand-prétre. Souvent sérieux et tragique, il
LES FACÉTIES DONJUANESQUES.
n’aime pas moins les gais propos elles folles polissonneries. Pour être vraiment lui-même, il doit mêler le vin au sang, le rire aux larmes, la gaudriole à la philosophie. Aussi, tandis que morose et sceptique, il meurt de lassitude et de dégoût avec Grabbe et Lenau, que brûlé par une sorte de flamme divine, il conquiert le Paradis avec Blaze et Zorrilla, ou que, transporté d’un zèle humanitaire il régénère le monde avec M. Marcel Barrière, il continue encore en Italie, en Allemagne, en Angleterre et en France, à festoyer joyeusement au son delà musique, sous le regard courroucé de la statue de pierre.
En Autriche, les Puppenspiele ou marionnettes, qui avaient eu tant de succès au xviii® siècle, continuent à amuser les enfants et les gens du peuple, sans renouveler sensiblement la matière de leurs plaisanteries. Cependant, sous l’inlluence de la pièce de Vogt, la légende de Don Juan s’incorpore de plus en plus la fable de Faust. On voit ^ le diable apparaître à l’appel de Hans Wûrst, le valet niais et facétieux, et chercher à le tenter en offrant à sa gourmandise l’appât d’un saucisson. Le laquais change parfois de nom et prend celui d’un autre bouffon populaire, Kasperl 2. Plus sot qu’il ne le fut jamais, il a des réponses d’une niaiserie puérile : « Qui est là dehors? lui demande Don Pedro, à la porte de qui il s’obstine à frai)per. — Quelqu’un qui n’est pas dedans, répond-il. — A qui appartienstu? — A mon père. — Qui est ton père? — Un homme.
1 . Don Juhn ou le Convié de pierre {D. Juan oder der steinerne Gast) Cr. Engel, Deutsche Puppenkornodien. OJdenburg, 1875,
t. III.
2. Don Juan le Sauvage ou le Festin nocturne, ou l'Hôte de pierre ou le jeune Jean de Pierre (Don Juan der Wilde oder das nachtliche Gcrichl oder der steinerne Gast, oder Junker Hans voin Stein). Cf. Richard Ivralik u, Joseph Winter, Deutsche Puppenspiele. Vienne, 1885.
— Comment s’appelle-t-il? — Comme moi. Et toi? — Comme lui. »
La légende continue ainsi son évolution en se déformant davantage avec les années. Les œuvres innombrables qu’elle ne cesse de produire à Vienne, dans le Tyrol, ne diffèrent pas plus entre elles que ne diffèrent sur nos théâtres d’enfants les aventures de Guignol et de Polichinelle L Toutefois le Don Juan de Mozart a inspiré différentes bouffonneries dont l’une,
L Notamment les représentations de l’acteur Schviegerling (mort en 1891) qui jouait un Don Juan oder der steinerne Gast; : — celles de la troupe de Wiepking dan» l’Allemagne du Nord et le Holstein; — celles plus récentes encore et tout à fait contemporaines d’un Don Juan oder der geladene Gast iim Mitternacht (Don Juan ou l’Ilôte de minuit).
Cf. encore dans l'Euphorion, 1900, t. VII, p. 139 et suiv. : Beitrage zur Kenntnis des Puppentheaters, les listes de représentations suivantes :
En 1885, au théâtre de Rudolph Storch, un Don Juan oder das Todtengastmahl am Friedhofe (Don Juan ou le Festin des morts au cimetière).
En 1886-87, chez Albin K., un Don Juan.
En 1886-89, chez Karoline Kirsch, un Don Juan oder der Tod als Gast (Don Juan ou le Mort invité)
En 1898, chez la même, un Don Juan oder das Todtengastniald am Friedhofe (Don Juan ou le Festin des morts au cimetière).
En 1898, chez Franz Leipert, un Don Juan.
En 1898, chez Emma Grüttner, un Don Juan oder der Sohn der IlÔlle (Don Juan ou le fils de l’Enfer).
Cf. aussi les représentations signalées par Engel (t. III, Préface, p. 21), en 1874, à Dresde, dans la baraque foraine de la veuve Magnus : Die Rückkehr von Barcellona oder das Todtengastmahl (Le Retour de Barcelone ou le Festin des morts), grande pièce chevaleresque en 4 actes, suivie d’une danse espagnole. Les personnages sont les mômes que dans les pièces antérieures : Don Pedro, Don Juan, Don Philippo, Dona Amaryllis, Don Alvaro, un ermite; le valet s’appelle Franz.
Cf. enfin la fantaisie burlesque de Trautmann : Ein Don Juan wider Willen (Un Don Juan malgré lui), Berlin, 1856; la farce de N. llurte : Wahrhaflige Historié vom ai'gerlichen Leben des Spanischen Ritters 7). Juan und wie ihn zuletzt der TeufelgehoU (1856)
LES FACÉTIES DONJUANESQUES. 221
conservée par Karl Engel est assez plaisante. Elle transforme la légende en une sorte de turquerie fantaisiste. C’est une féerie dramatique en trois actes, en prose mêlée de vers, intitulée la seconde vie de Don Juan, ou les aventures de Kasperl. » [Don Juans zweites Lehen oder Kasperles Gefahren). Elle a été représentée à Munich sur un théâtre de marionnettes. Don Juan, qui expie dans les enfers les crimes de sa vie, obtient l’autorisation de retourner sur la terre à condition de livrer, dans l’espace d’un an, mille et trois victimes à Satan. A peine revenu parmi les vivants, il rencontre Kasperl qui le reconnaît aussitôt. « C’est la faute de Mozart, s‘écrie-t-il dépité; depuis qu’il m’a mis en musique on me reconnaît comme la fausse monnaie. » 11 propose cependant à Kasperl de le prendre à son service, à la place du fidèle Leporello, en souvenir duquel il recevra le nom de Kasparello.
Le marché conclu, le maître et son nouveau serviteur partent en campagne, car Don Juan n’a pas de temps à p^erdre, s’il veut en un an remplir les conditions de son pacte avec le diable. Mais la fée Innocentia, mise au courant de ses projets, se propose de les entraver. Don Juan et Kasparello se rendent d’abord à Barcelone où ils rencontrent Zerline, vieillie et ratatinée. Elle voudrait bien entrer au service de Don Juan; mais ses rides effrayent le galant. Elle se console de son dédain, en chantant avec Kasparello le menuet de Mozart, sur des paroles à la fois plaisantes et grossières. Émue par ce vieux souvenir, Zerline veut
(Histoire véritable de la vie lamentable du chevalier espagnol D. Juan, et comment, (inalement, le Diable l’a emporté); celle de IL Stemplle, Ein moderner D. Juan, Leipzig, 1886; celle de Franz lleld : der abenteuerliche Pfcijje D. Juan (D. Juan, le prêtre aventurier), Leipzig, 1889, etc., etc.
li Munich, 1858; CL K. Engel. Deutsche P uppenk. t. Xll.
embrasser Kasparello, quand Innoceiitia intervient, la touche de sa baguette et la change en un moulin à vent dont les ailes en tournant renversent le valet, qui est ensuite transporté dans la grande salle d’un château. Il y satisfait sa gourmandise devant une table chargée de vins et de mets délicats; puis, les fumées de l’ivresse l’endorment et Innoceiitia transforme la table sur laquelle il repose en une cage où il se trouve enfermé.
Don Juan qui survient, le délivre et l’emmène à Stamboul. Ils y rencontrent Fatime, l’esclave d’un vieux cadi ventru, Mustapha. Profitant du sommeil du Turc, Don Juan enlève la jeune fille; mais les moustiques et les puces éveillent le vieillard qui s’empare d’abord de Kasparello, et lance ses eunuques à la poursuite des fugitifs. Le valet est enfermé dans un cachot où Don Juan ne tarde pas à le rejoindre. Mustapha vient peu après leur annoncer à tous deux que leur dernière heure est venue. Kasperl a beau protester de son innocence et déclarer qu’il en appellera à son ambassadeur ; Don Juan a beau offrir de se racheter avec une lettre de change sur son banquier- de Francfort, Mustapha reste inflexible. Mais un coup de tonnerre se fait entendre; des flammes jaillissent, et Lucifer paraît. Il demande ses comptes à Don Juan. Celui-ci doit avouer qu’il n’a pu tenir sa parole. Ce n’est pas sa faute, d’ailleurs; le monde s’est amélioré. Cette explication laisse le diable sceptique, et il emporte sa victime. Tandis que le héros retourne dans les enfers , une apothéose montre dans un nuage les femmes qu’lnnocentia a sauvées de ses poursuites. Kasperl reparaît en même temps et la fée l’épouse, après lui avoir donné la moitié de son royaume.
Dans des farces moins fantaisistes et moins burles-
LES FACÉTIES DONJUANESQUES. 223
qiies, dans celle de Baüerle ‘ notamment, on verra Don Juan faire danser les filles et les écus paternels, trahir sa fiancée et endormir avec un narcotique les belles dont il est épris.
En Italie, il renouvellera sur les petits théâtres les exploits héroïques de son glorieux ancêtre, l’hôte du grand Convitato di Pietra. Le Giornale delle Teatri Comici signale du 11 au 19 novembre 1820 neuf représentations consécutives d’un Convitato di Pietra par la troupe Perotti, au théâtre San-Luca, à Venise. Cette pièce n’était plus une version des anciens scénarios, mais un arrangement de la pièce de Molière et de celle de Thomas Corneille. L’annonce la donne comme une représentation nouvelle de l’acteur Bon et comme une version « tirée du théâtre français ». L’arrangeur, au dire du journal, a su tirer de Molière et de Thomas Corneille les parties les plus intéressantes, et en faire une bonne comédie qui réussit -.
En Angleterre, après la pantomime qu’avait jadis applaudie Byron, on joua en 1820 une sorte de vaudeville en deux actes, où le dialogue en prose est mêlé de chansons souvent grivoises et cyniques. Il a pour titre a Don Giovanni in London or the libertine reclaimed
1. Moderne Wirtschaft und Don Juans Streiche, Posse mitGesang in 2 Akt. Vienne, 1818.
2. Cf. aussi la farce florentine de G. Vestri, Un nuovo Don Giovanni; — le Gran Convitato di pietra, tragicomedia in tre atti. Novare. Ditta libraria crotti di G. Miglio, qui n’est qu’une nouvelle imitation du Convitato de Gicognini; — le Gran convitato di pietra, dramnia tragico in tre atti, ad uso di piccoli teatrini. Milano, Tip. Motta di M. Carrera.
(Don Juan à Londres, ou le libertin corrigé). Son auteur est William Thomas, plus connu sous le pseudonyme de Moncrieff. On y distingue çà et là une intention satirique, à l’adresse des hommes de loi notamment. C’est d’ailleurs, comme l’indique le titre : « operatic extravagant », une fantaisie extravagante, qui mêle la mythologie à la réalité. Don Giovanni apparaît d’abord dans les enfers où, grâce à la politesse de ses manières on s’est contenté de le rôtir légèrement. 11 a séduit toutes les diablesses, et Proserpine elle-même. Les jalousies et les querelles dont il est cause finissent par être telles que Pluton le renvoie sur la terre. 11 croise dans la barque de Caron trois femmes de boutiquiers, avec lesquelles il se sauve et qu’il ramène à Londres, au grand désespoir de leurs maris. 11 retrouve dans cette ville son ancien domestique, Leporello. Celui-ci a épousé la plus fameuse des victimes de son maître, donna Anna, dont il a plusieurs enfants. Quant à la jeune mariée, enlevée jadis le jour de ses noces, elle est maintenant fruitière, et crie du matin au soir « Greens! Greens! » (Légumes verts!) Ses rides et son teint jaune épouvantent son ex-ravisseur qui songeà de plus fraîches amours. Ayant justement rencontré dans une mascarade, au Leicester Square, la pupille d’un magistrat, la jeune Constantia, fiancée à un M. Finnikin, qu’elle déteste, il l’enlève avec son consentement; mais les deux fugitifs sont arrêtés et séparés.
Don Juan doit rendre raison à M. Finnikin avec qui il a un duel bouffon. L’honneur satisfait, notre héros, toujours volage, courtise la femme même du tuteur de Constantia. Cette sage personne, très dévouée à sa pupille, imagine un stratagème qui doit réformer le libertin, et lui inspirer pour la jeune fille un amour fidèle : elle se laisse surprendre par son mari en con-
LES FACÉTIES DONJUANESQUES. 225
versatioii galante avec Don Juan, et, l’époux outragé, se prêtant à la ruse, poursuit pour adultère le coupable, à qui il réclame dix mille livres de dommages et intérêts. Leporello lui-mème, désireux de corriger son maître, se met du complot. Habillé en avocat, ainsi que Constantin, il s’entend avec celle-ci pour extorquer à Don Juan ses économies et il lui annonce ensuite qu’en dépit de l’habileté de ses défenseurs, il a été condamné à payer les dix mille livres. Comme il est insolvable, le pauvre héros doit faire trois mois de prison; après quoi il jure de se dédommager largement de ses longs jours d’abstinence. Mais Leporello veille, et un soir que Don Juan passe à Charing Cross devant la statue équestre du roi Charles, il enfourche le cheval et menace le libertin de le renvoyer en enfer. Don Juan, qui a cru reconnaître le commandeur, promet de s’amender, et épouse finalement Constantin.
En dehors de cette pièce héroï-comique, le succès de la légende du Burlador auprès du public anglais a eu une répercussion assez curieuse ; un héros anglais aussi fameux sur les théâtres forains que le sont Polichinelle en Italie et Guignol en France, Punch, s’est lui-même transformé au contact de Don Juan. Dans le drame de Punch and Jiidy publié en 1828 par Pagne- Collier sous le titre de The tragical comedy of Punch and Jiidy, Punch est devenu une sorte de Don Juan populaire. Il ne se contente plus, suivant ses anciennes habitudes, de s’enivrer et de rosser les gens : il tourne au libertinage. La seule Judy ne lui suffit pas, et il se déclare capable de tenir tête à vingt- deux femmes. Ce dévergondage n’étant pas du goût de son épouse légitime, il lui fend le crâne, bat ses parents qui ont l’imprudence de la défendre, et quitte le domicile conjugal, pour courir les aventures. Toutes les femmes, sauf trois, cèdent à ses désirs. Il en séduit dans tous les T. II. 15
pays, dans le Nord et dans le Midi. Ses exploits galants s’accompagnent, comme ceux de Don Juan, de sanglantes équipées : il occit les frères, les pères et les maris de ses victimes, jusqu’au jour où, arreté et.sur le point d’être exécuté, ils éduit la maîtresse meme du bourreau, pend ce dernier et tue à coups de bâton le Diable qui veut s’emparer de lui.
En France le succès des bouffonneries donjuanesques sur les théâtres des boulevards ne finit pas avec le XVIII® siècle. Le Convive de pierre survécut à l’ancien régime, et, dès les premières années du xix® siècle, on le retrouve encore au Théâtre des jeux forains, salle Montansier, dans ces galeries du Palais-Royal, élevées, ù la fin du siècle précédent, par le duc de Chartres et devenues bien vite le rendez-vous de la société élégante. Les marionnettes des boulevards s’y installèrent et ne tardèrent pas à remplacer les poupées de bois par des enfants qui mimaien-t la pièce tandis que de grandes personnes disaient les paroles dans la coulisse. Un moment abandonné, ce spectacle redevint à la mode en 1810. Le 11 avril 1811, on y joua un Grand festin de pierre, scène foraine ei> trois parties et à grand spectacle, par M. Rivière. L*a mise en scène était faite par M. Brunei qui jouait en même temps le rôle de Don Juan et la musique était arrangée par âl. Cunissy. Cette pièce n’est guère que la reproduction des Festin de pierre de Dorimon et de Villiers avec plusieurs emprunts à Molière, à Thomas Corneille et à LeTellier. Dans la première partie, on voit Don Juan pénétrer par la ruse chez Elvire, qui vient sous les auspices de son père, Don Pierre, de célébrer ses fiançailles avec Don Carlos. Le traître découvert n’échapiie qu’en tuant
LES FACÉTIES DONJUANESQUES.
le commandeur. Les facéties d’Arlequiii déroutent les archers lancés à sa poursuite et les deux fugitifs arrivent dans un bois où vit un ermite. Don Juan change d’habits avec celui-ci et, rencontrant ensuite don Carlos qui le recherche, il se débarrasse de son adversaire, en lui dérobant par surprise son épée. Dans la deuxième partie, l’auteur a placé la scène du naufrage qu’il a enrichie de facéties nouvelles : c’est ainsi qu’Arlequin arrive en nageant et en tenant à la main un parapluie. Cette partie contient aussi la séduction de la pêcheuse, l’enlèvement de la femme de Pierrot, la rencontre de la statue dans une foret, l’invitation et le premier dîner accompagné des lazzi d’Arlequin : la statue frappe à intervalles réguliers trois coups à la porte; à chaque coup. Arlequin sursaute et retire brusquement un biscuit qu’il portait à sa bouche. Dans la troisièqie partie. Don Juan commence par chercher à violenter une jeune bergère, dont Arlequin tient la mère occupée. Mais des flammes qui sortent de tous côtés sauvent l’innocente. C’est ensuite le repas chez le commandeur qui a subi quelques modifications ; Elvire revient d’abord déposer des Heurs sur la tombe de son père. Don Juan l’aperçoit et, touché par son abandon, cherche à la séduire. La jeune fille se sauve en l’accablant de reproches, et, comme le galant veut la poursuivre, la statue l’arrête, descend de son tombeau et l’invite à prendre part au repas qu’elle lui a préparé. Don Juan refuse, et à la vue de celte inscription que la statue fait apparaître : « Tremble, scélérat, ta dernière heure est arrivée », il s’élance sur le commandeur l’épée à la main; mais l’arme lui échappe et il est entraîné dans un gouffre. Une scène finale, inspirée des Italiens, re})résente les enfers avec des diables et des monstres vomissant des llammes. Le commandeur arrive en poussant devant
lui Don Juan qui tombe d’abord évanoui. Revenu à lui, il cherche à se sauver; mais les diables l’arrêtent et c’est en vain qu’il implore le pardon de ses fautes. Les démons le tourmentent et il est englouti sous une pluie de feu.
Cette œuvre qui mêle, comme ses devancières, la féerie, la musique, le drame et la bouffonnerie, clôt en France la série des pièces foraines sur la fable du Festin de pierre. Dans la suite, ces pièces facétieuses changent de caractère. Elles ne s’adressent plus aux gens du peuple, elles n’ont plus rien d’enfantin et sont assaisonnées d’un sel plus délicat. C’est ainsi qu’est née une littérature donjuanesque légère et polissonne, mais en même temps spirituelle et fine, qui cache parfois sous des dehors badins une philosophie grave et même triste.
Dans une nouvelle de ses Diaboliques sorte de Musée Dupuytren de l’aine féminine, recueil d’aventures impures, où s’étale avec une immoralité candide le diabolisme de la femme, Barbey d’Aurevilly a analysé l’extravagante perturbation physique et morale apportée chez une enfant de treize ans, à moitié hystérique, par le dangereux séducteur.
Dans un souper que lui offrent douze grandes dames, qui furent ses maîtresses, pour fêter l’adieu suprême à la jeunesse, à la beauté, à la joie, souper du commandeur, sans la statué. Don Juan raconte à ses hôtesses sa plus glorieuse aventure. Il lui semblait avoir inspiré une répulsion haineuse à la fille d’une marquise dont il était l’amant, lorsqu’un jour, le con-
1. Les Diaboliques, Le plus bel amour de Don Juan, Paris, Dentu,
LES FACÉTIES DONJUANESQUES. 229
lesseur de la petite vint tout effaré révéler à la mère que son enfant se disait enceinte. Bientôt après, ellemême, au milieu de sanglots, renouvela cet aveu. Invitée à préciser, elle raconta que, s’étant assise sur un fauteuil que Don Juan venait de quitter, elle fut embrasée d’un feu soudain et elle sentit alors qu’elle avait en elle un enfant! La naïveté de sa fille fit rire la marquise ; elle émut davantage l’involontaire perturbateur de ce cœur candide et malade, et ce fut, assure-t-il, le plus bel amour de sa carrière galante.
Moitié sévère et moitié comique est aussi le conte en vers, souvent inspiré et parfois même traduit deTirso, où M. Ferrand nous peint un Don Juan polisson, batailleur, joueur et coureur de filles L II tue en duel son propre père qu’il a d’abord fait enfermer dans un asile pour le dépouiller de son héritage et finalement il est tué lui-même par la femme qu'il a été contraint d’^îpouser et qui, abandonnée par lui, venge ainsi son honneur et son amour trahi. L’ancien valet, conseiller pusillanime et trop peu écouté, est remplacé par le précepteur du jeune homme, moine pansu et trognonnant, qui favorise les débauches de son élève.
La nouvelle ^ parue dans La Vie Moderne (S mai 1886, pp. 292-295) , sous la signature de « l’homme des foules » a un tour moins léger, et affecte un sens mystérieux. Après plusieurs siècles. Don Juan est
1. J. Ferrand. Le Mariage de Don Juan, conte espagnol. Lemerre,