Paris, Fasquelle
Malicieusement, le héros lui apprend qu’il n’eut jamais de théories, mais que sa vie se compose toute de faits. Le seul livre à écrire sur lui, Sganarelle père l’a déjà composé : c’est la liste de ses victimes. Le fils peut le compléter, en ajoutant la mille et quatrième, une petite baronne qui attend Don Juan sur le balcon.
Dans la deuxième saynète, Vlnconnue, une femme voilée vient s’offrir à Don Juan. C’est une horrible vieille, décharnée, puante, dont le seul aspect fait fuir de dégoût Sganarelle. Pour Don Juan, au contraire, ce spectre vivant c’est enfin la nouveauté si longtemps cherchée. 11 l’entraîne tout heureux, mais en vain, l’amour a rajeuni la vieille; la jeunesse, la vie sortent des bras qui avaient espéré saisir la mort...
Non moins sage et non moins profonde en sa brièveté est la philosophie contenue dans le poème de M. Armand Masson, la Cave de Don JiiaaC Au fond d’une gentilhommière, où il achève dans le calme sa vie aventureuse. Don Juan vieilli cherche à retrouver dans le vin ses ivresses d’antan. Les crus les plus divers lui rappellent chacun quelqu’une de ses conquêtes : c’est le lacryma-christi qui lui livra, pâmée, la nonne sacrilège; c’est le vin froid d’Argenteuil que préférait Elvire, ou la mousse d’Asti qui fit chavirer les vingt ans de vertu de l’austère Mme Dimanche elle-même. Mais parmi tous ces vins, quel est celui dont l’arome évoque les plus capiteux souvenirs? C’est en vain que le vieux séducteur se grise tour à tour de • «
1. Poème paru pour la première fois dans le Supplément littéraire du Figaro, du 23 novembre 1895 et publié à Paris, Léon Vanier, 1896.
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leurs l)ouquets enivrants : aucun ne lui rappelle l’aniour qu’il eût souhaité. Or, un jour, assis auprès d’une source pure, il revoit dans le clair miroir de l’eau la tendre image de la jeune paysanne qui, pour la première fois, lit battre son cœur de quinze ans. Et alors Don Juan transporté absorbe à longs traits, dans l’eau transparente, l’unique souvenir de sa vie qui soit demeuré chaste. Après quoi, il s’affaisse soudain, ayant bu cette seule fois le vrai breuvage d’amour.
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Un symbolisme religieux apparaît dans la pantomime de M. Durel jouée en 1905 aux Folies-Bergères : Pierrot Don Juan. Ici, le héros n’est plus comme dans la vieille légende le contempteur de Dieu : il prétend être Dieu lui-même, prétention ironique de sa part, simple jeu pour duper des paysans naïfs, effrayés par son courage, sa force et son pouvoir surhumain.
Le jour où Don Juan épouse doiia Anna, il s’éprend de la fiancée de son ami Henriquez, dofia Inez, fille du commandeur. Toujours esclave de son caprice, il se jure de posséder cette nuit même la jeune femme, en se substituant à son époux qu’il éloigne sons un faux prétexte. Surpris par le commandeur et souffleté par lui, il le frappe de son épée et se sauve en emportant la double malédiction du vieillard mourant et de dona Inez.
Nous le retrouvons ensuite à la campagne, aux noces de la paysanne Chiquita et du fermier Piquilo. Là, il commence par mettre en fuite à coups de cravache une troupe de bohémiens qui, après avoir pillé la ferme, se disposaient à le détrousser lui-même. Devant sa hère attitude, le chef des bandits, une femme, Jeïla, se sent soudainement troublée. Cette indépendante, habi*
tuée à voir tout plier devant elle, est séduite par l’orgueilleux courage de , Don Juan qui ne plie devant personne. Pour la première fois, elle a trouvé son maître. Don Juan de son côté, amusé par cette nature sauvage, prend plaisir à la dompter. Il se lait d’abord livrer l’argent pris aux paysans et quand ceux-ci, ayant découvert le vol, s’agenouillent en pleurs devant la croix pour implorer l’aide du ciel, il se dresse majestueux devant eux, les narguant de prier un dieu qui n’existe pas. Dieu c’est lui ! Qu’ils s’agenouillent à ses pieds et ils retrouveront leur argent. Les paysans, épouvantés et fascinés, s’inclinent devant cet être surnaturel qui, enivré de son pouvoir, raille le ciel et rend à ses adorateurs les biens qu’on leur a pris. Ce triomphe ne suffît pas à l’audacieux. Tel l’antique Jupiter, Don Juan est un dieu galant qui profite de son ascendant pour séduire la jeune Cliiquita. En vain, Jeïla cherche à i)rovoquer la jalousie du mari : le naïf Piquilo n’ose s’attaquer à la divinité!
Cependant, doua liiez, Anna, Henriquez, poursuivant chacun leur vengeance, ont rejoint Don Juan. Les deux rivaux mettent l’épée à la main. Don Juan est désarmé par son adversaire qui lui ordonne de s’agenouiller devant la croix et de se repentir avant de mourir. Mais à ce moment, Jeïla, toujours amoureuse, fait saisir Henriquez par ses bohémiens. Don Juan triomphe une fois de plus. 11 gravit orgueilleusement les marches du calvaire : c’est bien lui décidément qui est dieu!
Pour mjeux prouver son pouvoir, il défie la statue élevée au commandeur, et l’invite à un dîner orgiaque. Le festin touche déjà à sa fin : Don Juan, gris et brisé de fatigue, s’endort. Anna qui l’aime toujours, vient le supplier de renoncer à sa vie de débauche. Elle est prête à lui pardonner. Pour toute réponse, il lui
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conseille insolemment de se consoler avec son domestique. Sous cet outrage, la malheureuse chancelle et maudit son époux. Cette fois, Dieu va la venger. Le commandeur, que Don Juan n’attendait plus, arrive sur le coup de minuit. A sa vue, le héros blêmit; mais par orgueil, il surmonte son émotion, il tend une coupe à son hôte qui la rejette et ordonne à Henriquez de châtier le coupable. Un duel sans merci s’engage entre les deux hommes. Cette fois. Don Juan est vainqueur de son adversaire. Il va le transpercer, quand la statue, de sa main d’airain, saisit son poignet. Don Juan écrasé meurt, le défi à la bouche, châtié pour avoir voulu s’égaler à Dieu b
Il y a moins de symbolisme et plus de philosophie dans la comédie où M. de Régnier nous raconte comment Don Juan, passant par le petit village de Verrières, après la mort du commandeur, ravit, aidé de Leporello, et malgré les scrupuleuses protestations de Sganarelle, la fille du bonhomme Géronte 2. Ce rapt s’accompagne du meurtre d’un timide soupirant de la belle, le sage, trop sage Léandre, dont le mérite n’a pu balancer aux yeux d’Angélique la fière mine du galant espagnol.
A cette aventure mi-comique, mi-tragique et surtout libertine, sont mêlés d’autres personnages de notre vieille scène : le prudent et dévot Anselme, frère de Géronte, la femme de Sganarelle, Dorine, une sou-
1. On a pu noter dans cette fantaisie, d’ailleurs fort originale et où l’acteur Séverin a obtenu dans le personnage de Don Juan un vif succès, les souvenirs de Tirso, de Mozart et de Zorrilla.
2. Henri de Régnier, Les scrupules de Sganarelle. Paris, Société du Mercure de France, 1908.
brette délurée, échappée de quelque comédie de Regnard ou de Dancourt. Quant au héros de Thistoire. il est fidèle à la tradition. L’auteur lui a conservé les traits dont l’avait marqué Molière, en les nuançant cependant de quelques touches originales.
Ce grand seigneur égoïste et sceptique, tout entier au plaisir du moment et peu enclin à admettre d’obstacle à son caprice, devient, à l’occasion, un Epicurien enjoué, qui parle avec esprit de la folie des passions, et met la suprême sagesse dans un bon somme ou dans un bon repas. Cette aimable philosophie se teinte d’ailleurs, à l’occasion, de malice et d’ironie. Il professe que le bonheur est la récompense du vice et il aime à tirer argument de la perfidie des femmes pour excuser ses propres trahisons. C’est une matière où, à vrai dire, il est sans égal, ayant, plus qu’aucun autre, le génie des tromperies, des beaux tours et des subtils stratagèmes.
A l’époque des Don Juans rêveurs, malades, vieillis et repentants, il se dresse comme un représentant égaré du donjuanisme jeune, ardent et redoutable. En face des discoureurs subtils, des fins psychologues, des manieurs d’àmes, il incarne la toute-puissance de la séduction par la beauté et par la force. Il est l’amant que toute fille a rêvé : « O Don Juan, lui dit sa victime, je sais que par toi je souffrirai, et que je pleurerai, que je connaîtrai l’angoisse, le désespoir et l’abandon, mais aussi je connaîtrai l’ivresse du cœur, je connaîtrai l’amour... »