CHAPITRE VII
Le Donjuanisme pendant la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire, et la Troisième République. = Le Donjuanisme des héros de Balzac et de Stendhal. = Le Donjuanisme léger des lions et des dandys. = Clairville et de Léris, « les Viveurs »; = Dumanoir et Biéville, « les Fanfarons de vice; » = P. Deslandes et Ch. Potier, « Vingt ans ou la viedhin séducteur; » = E. d' Alton-Shée, « le Mariage du duc Pompée »; = O. Feuillet,
« Monsieur de Camors; « — Arsène Houssaye, « Monsieur Don Juan »; Bourget, « Un cœur de femme »; = Marcel Prévost,
« Femmes »; = Maupassant, « Bel- Ami; » = Maindron, « Saint- Cendre » ; = Le Donjuanisme en Espagne : Echegaray, « Vida alegre y muerte triste » ; = « En el puno de la espada ». = Le Donjuanisme en Italie : d’Annunzio, « V Enfant de volupté ». =:^ Le Donjuanisme en Angleterre : héros donjuanesques chez Dickens, Meredith, Thomas Hardy. = Le Donjuanisme en Allemagne : Sacher Masoch, « le Don Juan de Kolomea » ; = J.-J. Brochet,
« Ein moderner D. Juan » ; = Sudermann, « das Gluck im Winckel. » = Le Don Juan Turc, « Karagheuz ». = Un DoJi Juan Japonais, « le Roman de Genji ».
SI on le considère, non pas seulement comme une tendance de l’homme à vivre pour la chair, à mettre son idéal dans la satisfaction des instincts matériels,
1. Dans les lignes qui vont suivre nous ne nous sommes pas proposé d’étudier à fond le personnage du séducteur et du
mais d’une façon plus profonde, comme une pliilosopiiie individualiste, comme une révolte du moi impatient de briser toute chaîne et de dépenser sans mesure son énergie, d’atteindre par dessus la foule, ses idées et ses croyances, le but qu'il a proposé à son effort, le donjuanisme n’est pas tout entier dans la fable de Don Juan.
Nous avons vu qu’il était épars dans la littérature dramatique espagnole du xvi® et du xvii*^ siècle, qu’il était déjà chez les conteurs italiens du quattrocento et qu’il avait trouvé sa charte dans le De Voluptale de Valla. En France, il existait, avant le Festin de pierre de Molière, dans le Libertinage et dans la littérature qui en est sortie. Au xviii® siècle, il se rencontre beaucoup plus dans le milieu des Roués, dans le Hasard du coin du feu et dans les Egarements de Crébillon fils, dans les Mémoires de Casanova, d’Alexandre de Tilly, de Richelieu, dans les Liaisons dangereuses, que dans les imitations incolores du Convitato di Pietra. En Angleterre, le Libertine de Shadwell n’est pas seul à l’exprimer; il est partout : dans le théâtre de Dryden, de Wycherley, de Congreve, et plus tard dans Clarisse Harlowe.
Au xix*^ siècle, où il renaît d’une vie nouvelle dans des œuvres se rattachant directement à la légende, il se répand plus encore dans d’innombrables écrits en prose ou en vers, qui n’ont aucun lien avec l’histoire dn
débauché au xix" siècle. Une telle étude exigerait un long ouvrage et déborderait les limites de notre sujet. Nous avons voulu simplement signaler quelques ligures caractéristiques que l’on peut rapprocher de Don Juan, et indiciuer sommairement ({uelles inlluences ont agi sur la littérature libertine depuis près d’un siècle.
Pour ces types donjuanesques étrangers à la légende môme de Don Juan, cl', la liste dressée par M. Simone Brouwer, Ancora Don Giovanni, Dassegna critica delta letteralara ilaliana , 1897 , fasc. 7-8, pp. 157 et suiv.
Burlador ^ En France surtout, la littérature la plus étrangère à la fable de Don Juan est toute imprégnée de donjuanisme.
Non seulement le théâtre et le roman ont peint à maintes reprises le type banal du séducteur, du débauché, mais sous l’influence de certains romantiques, de Byron et de Chateaubriand, notamment, il s’est formé un type d’homme superbement égoïste qui, dans son dédain du vulgaire, s’est créé une morale, une conception de la vie à son usage, qui a fait servir le troupeau des humains, et plus particulièrement les femmes, au développement de son moi débordant. Ce surhomme orgueilleux, enflé de lui-même, n’est souvent qu’un imaginatif, un rêveur malade ou dégoûté, un fils de René, de Manfred, de Childe Harold, ou une sorte d’intellectuel, un égotiste, qui cherche à cultiver toutes les forces du moi sans arriver à lui assigner une fin précise : c’est un parent d’Obermann.
D’autres fois, ce sera un ambitieux, avide de sou-
1. L’historien doit être mis en garde contre certains titres trompeurs où le nom de Don Juan de\dent un terme générique et désigne des libertins dont les aventures n’ont aucun rapport avec la légende.
Tels entre autres : Ein Berliner Don Juan de Jonas (Berlin, 1851). — Don Juans erste and letzte Liehe d’Alvensleben (1861). — Ein don Juan auf deux Rückwege (Leipzig, 1872). — Don Juan auf dem Tarnfest de Ritter (1893). — Der Bauern Don Juan de Barsony (1893). — La polissonnerie de A. Zapp, Lieutenant Don Jiian^ erbauliche Zeitbilder {BeT\\n, 1896).
En France ; Bazard, Don Juan ou un Orphelin, comédie (1832). — G. et M. Sand, les Don Juans de cù/agfe (1866). — A. Theuriet, le Don Juan de Virloup (1877). — Dash, la Fin d’un Don- Juan. Paris, 1882, (11 s’agit de la fln de Bussy-Rabutin.) — Rose, Don Juan de Montmartre, vaudeville (1902). — Héros, Don Juan moderne, vaudeville (1907).
En Espagne et en Portugal ; D. Adelardo Lôpez de Ayala, El nuevo Don Juan (Madrid, 1885). — Guerra Junquero, A morte de D. Juan (Lisboa, 1904). — Fernandez y Gonzalez, Los Tenorios de hoy (Madrid, 1872).
mettre et de diriger les autres, un dompteur d’àmes, curieux d’exercer sa volonté, son énergie, son amour do l’action. Ce Don Juan s’appelle Julien Sorel. Il conservera sous la Monarchie de Juillet, et plus encore, sous le Second Empire, ce même amour du pouvoir, de l’or, de l’influence, ces mêmes convoitises, ce même besoin de dominer ses semblables et de goûter jusqu’à l’ivresse toutes les jouissances de la vie. Ce n’est plus seulement l’homme à femmes : c’est l’homme fort, ou pour mieux dire, un coquin sans scrupules, pour qui l’amour est bien plus un métier lucratif qu’une volupté. Ses maîtresses servent moins à ses plaisirs qu’à sa fortune. C’est un lutteur qui a jeté bas toutes les entraves morales que dresse devant lui la société. Audacieux, brutal, il va droit son chemin, profitant de ses dons naturels, de son intelligence, de la séduction qu’il exerce sur les femmes, de son ascendant sur les hommes, avec des allures de conquérant. Ce personnage redoutable, pour qui la vie est un champ de bataille sur lequel il faut vaincre ou mourir sans songer à la fuite, a revêtu des noms multiples : Vernouillet, d’Estrigaud, M. Alphonse, Paul Astier, combien d’autres encore! 11 est issu de la Révolution française et Balzac a été le premier à le peindre. Sous les traits de Marsay, du baron Hulot, l’auteur de la Comédie humaine nous a montré comment, obéissant au déchaînement d’appétits provoqué par le renversement du vieil ordre social, par la constitution d’une nouvelle aristocratie, fondée non plus sur la naissance, mais sur la fortune et sur le mérite, par conséquent accessible au plus intelligent, au plus énergique, au plus fort, le Don Juan du xix® siècle est devenu un lutteur féroce, moins soucieux d’enjôler les cœurs que d’acquérir places, honneurs et richesses.
LE DONJUANISME EN DEHORS DE LA LÉGENDE. Vil
Ainsi s’expriment dans ce donjuanisme liors de la légende la vie française au cours de ces cent dernières années et l’effort des jeunes générations, toujours plus ambitieuses, plus intrigantes, pour s’installer confortablement à la place de leurs aînées. L’étude de cette littérature offrirait à l’iiistorien de curieuses et riches observations sur la psychologie et la moralité du peuple français depuis 1789.
Nous nous contenterons d’indiquer quelles furent les principales étapes de cette évolution. A côté des Don Juans rêveurs, malades de désirs inassouvis, enfants neurasthéniques et épuisés d’une race qui avait dépensé ses forces sur tous les champs de bataille de l’Europe, et plus encore peut-être, produits artificiels et purement littéraires de cerveaux tourmentés, la première génération du siècle donna le jour à deux sortes de surhommes, affamés de jouissances ; les uns, violemment cyniques : ce sont les héros de Balzac: les autres, cauteleux, hypocrites, ayant des attaches avec la Congrégation : Beyle les a immortalisés. En même temps que ces deux espèces également redoutables, la Restauration et la Monarchie de .luillet produisent des Don Juans inoffensifs, élégants ou débraillés, pour qui la vie est une comédie, une farce qu’il s’agit de bien jouer : ce sont ces « Bousingots », ces « Jeune-France » signalés dans FAias Wildemanstadiiis et que nous avons déjà rencontrés chez Musset et chez Gautier. Tandis que les Rastignac et les Sorel vont dans l’existence comme au combat, ces lions et ces dandys s’amusent, fréquentent le cabaret, courent également la femme du monde et la grisette, de même que leurs aînés, les Incroyables, dansaient à côté de la guillotine'.
Ces professionnels du plaisir sont à eux seuls l’objet de toute une littérature : Raymond Dubourdieu, T; II. 16
A. Ricard, dans leurs romans ^ peignent le monde des viveurs, ces « calculateurs profonds, diplomates consommés, vieux loups revêtus d’une peau d’agneau, qui, en fait d’opinions politiques, morales et religieuses, n’ont rien d’arreté dans l’esprit et dans le cœur; race diabolique née dans les dernières années de la Restauration, vieillards sans barbe, dont l’égoïsme dirige toutes les actions » Dans un drame en six actes, les Viveurs, joué en 1845, Clairville définissait ainsi l’idéal de vie pour les lions du jour : « La vie c’est le plaisir, c’est le luxe, c’est l’amour, un amour facile, capricieux... c’est l’orgie qui choque les verres, le jeu qui entraîne, qui fascine; c’est l’imprévu; c’est le tumulte; la vie c’est un tourbillon qui vous enlève au milieu d’amis, de femmes, de viveurs; c’est le feu des diamants, la flamme du punch, le bruit de la roulette; la vie enfin, c’est l’or qui donne tous les plaisirs »
Mais l’âge d’or de ce donjuanisme bruyant et licencieux allait se lever avec le Second Empire. Toute occupée de questions sociales, tourmentée par la crainte de voir passer dans la réalité les systèmes des philosophes, la société de 1848 n’eut guère le temps de se divertir. Après 1851, le public français se détendit, et pour réagir contre les préoccupations qui l’avaient quelque temps tenu comprimé, il entra dans une crise d’amusement qui dura vingt ans. Ce fut le triomphe du luxe, de la sensualité, du plaisir sous toutes ses formes.
La littérature s’en ressentit : Paul de Kock, Eugène
1. R. Dubourdieu, Un viveur, 1842. — A. Ricard, Le viveur, 1839.