Paris. Edit, de la Revue Blanche
muerte triste de M. Echegaray (1885) qui, tel le héros de Mérimée, cède sa maîtresse à un compagnon de débauche, mais qui conserve encore, même dans sa corruption, des sentiments chevaleresques. Un Don Juan de cape et d’épée est Don Juan de Orgaz de En et Puno de la espada (1875), dont la vie se déroule au milieu de rapts, de duels et autres aventures mélodramatiques h
En général, cependant, la littérature espagnole du XIX® siècle n’a guère peint le séducteur. Si Don Juan répond par sa bravoure, sa générosité, son esprit aventureux, à certains côtés du caractère espagnol, il répugne par son tempérament de débauché, par le cynisme avec lequel il se joue de l’honneur féminin, par les désordres qu’il apporte dans l’intérieur de la famille, aux sentiments de courtoisie déférente dont la femme est honorée en Espagne, au respect, quelque peu jaloux, qui protège contre l’insolence des libertins" la pureté du foyer. Si la littérature accepte de peindre le viveur, ce ne sera que dans la mesure où il fréquentera chez les courtisanes, chez les professionnelles de l’amour. Quant au séducteur, on ne l’admet guère que s’il répare finalement la honte qu’il a causée, le désordre qu’il a apporté dans la famille et dans la société. Pour qu’on le tolère, il doit épouser la jeune fille qu’il a séduite. Dans la légende de Don Juan, à l’inverse de ce qui s’est passé en Italie et en France, ce ne sont pas les aventures galantes du
1. Une autre pièce de M. Echegaray, El hijo de Don Juan (1892), n’a guère de rapports avec le donjuanisme : l’auteur, s’inspirant des Revenants d’Ibsen, y traite le problème de la folie héréditaire et montre que le châtiment dans l’ordre moral est tel que l’effet dans l’ordre physique ; le résultat de la cause. Don Juan Mejia est un débauché dont le fils, Lazare, devient ataxique par hérédité.
héros, ce ne sont pas ses mœurs qui ont intéressé ses compatriotes : c’est uniquement le sens religieux de la fable, la leçon théologique qu’elle contient. Alors que dans les autres pays, la légende, dépouillant de plus en plus ses éléments surnaturels, ne servait plus qu’à exprimer les multiples conceptions du séducteur, en Espagne, tous les écrivains qui, depuis Tirso, ont repris le sujet ont subordonné le drame humain au mystère divin qui le domine. Leurs œuvres n’ont cessé d’être des sortes d'auto-sacramentales, dans lesquels, châtié ou pardonné, Don Juan est l’instrument des desseins de la Providence, un exemple vivant destiné à l’édification et à la conversion du public.
D’autre part, alors qu’ailleurs Don Juan, incarnant la philosophie, le sens de la vie des générations
auxquelles il appartenait, ne cessait de se renouveler
avec la pensée même de ces générations, l’Espagne croyante, catholique, ne pouvait admettre que le héros devînt l’interprète des conceptions changeantes de la morale et fût le champion de la liberté de l’esprit. Ainsi s’explique ce fait que les Espagnols, non seulement n’ont jamais dépouillé la légende de son antique signification religieuse et morale, mais ont eu de la peine à comprendre et à admettre les transformations multiples que l’étranger lui a fait subir. Le Don Juan philosophe, libre-penseur, pas plus que le Don Juan paillard, n’a donc sa place dans la littérature espagnole du xix'’ siècle.
En Italie, au contraire, l’amour apparaît comme le fruit normal d’un climat langoureux, comme le sentiment naturel d’une race ardente et sensuelle. Il émane
de la grâce des femmes, du parfum des arbres et des Heurs, de la douceur du ciel. Il jaillit spontanément des êtres et des choses. Il est la loi de la vie, loi impérieuse et douce, contre laquelle n’essaient de lutter ni les préjugés hypocrites du monde, ni les règles arbitraires d’une rigide morale.’ Un regard échangé, un frôlement dd robe le provoquent, et il s’avoue aussitôt franchement, sans hésitation, sans ces refus, ces délais, ces courtes capitulations, sans ce mystère non plus dont l’entoure, comme un sentiment honteux, la pudeur septentrionale. Tel du moins il apparaît dans les romans de M. d’Aiinunzio qui lui a donné son expression la plus franche et la plus intense. Là s’étale sans voiles un donjuanisme sincère, instinctif, presque naïf dans sa corruption. Nul ne l’incarne plus complètement que le héros de VEnfant de Volupté, le comte Andréa Sperelli,ce voluptueux doublé d’un artiste qui demande à l’amour des émotions à la fois esthétiques et charnelles, qui cherche en toute femme la satisfaction de désirs raffinés, la réalisation d’un double idéal sensuel et mystique, la pénétration de l’âme à travers le corps; un imaginatif pervers qui, aimant deux femmes à la fois, incarne l’une en l’autre et possède en pensée la première, tandis qu’il tient la seconde dans ses bras.
A cette forme sensuelle et toute physique du donjuanisme s’oppose en Angleterre un donjuanisme plus chaste, plus réservé du moins, et qui substitue aux faiblesses du cœur, au déchaînement de l’instinct l’empire de la volonté et la maîtrise de soi. Le coureur de femmes, le héros volage qui n’aime dans l’amour que le changement, l’artiste en l’art d’aimer, ce per-
sonnage si banal en France et en Italie, ne se rencontre pas dans la littérature anglaise. Mais le donjuanisme ne consiste pas seulement à passer sans cesse de la brune à la blonde et à enrichir chaque jour d’une unité nouvelle la liste des femmes séduites. Don Juan est un dominateur, un homme supérieur par la volonté, par l’intelligence, non moins que par la fougue des sens. C’est aussi un égoïste qui sacrifie l’humanité à son plaisir. La force de vie qui est en lui, dont il déborde et qui se répand sur les créatures plus faibles, fait de cet être d’exception un maître. Pour cette âme énergique et indomptable, soumettre à sa loi, réduire à la merci de son caprice une femme défendue par sa vertu, par son amour pour un autre, est une joie plus rare, plus savoureuse que la conquête de beautés sans défense. La qualité lui est plus précieuse que le nombre.
Ce Don Juan à la fois volontaire et raffiné, cet aristocrate du vice est plus anglais que le frivole débauché. Dickens l’a peint dans son David Copperfield sous les traits du beau Steerforth, un élégant gentleman au ton protecteur, aux manières dédaigneuses, à qui sa distinction, son aisance, son courage, son esprit assurent un irrésistible et dangereux ascendant. Sous des dehors calmes, il cache un cœur plein de feu. Il met au service de violentes passions un sang-froid que rien ne trouble et qui le mène sûrement au but qu’il s’est proposé : la séduction d’une jeune fille déjà fiancée à un brave pêcheur. Égoïste autant que cruel, il n’a cure des déchirements et des malheurs qu’il va causer, à la fois dans une famille d’étrangers et dans la sienne propre. Son caprice satisfait, il offre dédaigneusement à son domestique la femme qui s’est perdue pour lui.
Moins grand seigneur, moins maître de lui, mais
non moins passionné, ni moins brutal est le cousin Alec, dans le roman de Thomas Hardy : Tessd'Urberville. Ce gentilhomme campagnard, beau garçon, peu habitué aux résistances, s’amourache d’une pauvre fille, la prend une première fois par suprise, la conserve quelque temps par l’ascendant de ses belles manières, puis, quand il l’a perdue, dérive un moment vers la religion l’ardeur de son tempérament. Son ancien libertinage devient du fanatisme dévot; le débauché orgueilleux et implacable se transforme en un prêtre dur et sans pitié pour les péchés d’autrui. Mais son zèle de néophyte ne tient pas devant une rencontre imprévue de son ancienne maîtresse, maintenant mariée et abandonnée par son mari. A sa vue, sa passion morte renaît et ressaisit son âme volontaire avec d’autant plus de violence, que la femme le fuit, lui résiste, lui crie sa haine et son mépris. 11 la dompte de nouveau par son ascendant, par son insistance, en profitant de sa détresse morale et matérielle.
Mais le personnage le plus représentatif peut-être du donjuanisme anglais moderne est sir Willoughby Patterne, dans VÉgoïste de G. Meredith. Ce Don Juan n’appartient pas à la race proprement dite des séducteurs. Sans doute, il est profondément persuadé que toutes les femmes le recherchent, le désirent et lui appartiendraient, s’il le voulait; mais il ne le veut pas : il reste un Don Juan chaste. Son originalité est dans la nature de son égoïsme, dans la bonne opinion qu’il a de lui-même et qui lui fait croire que le ciel lui doit une femme créée et formée tout exprès à son usage. Riche, noble, distingué, instruit, possédant toutes les qualités du gentilhomme, il a été, dès sa naissance, préparé à son rôle futur de dominateur par l’admiration de sa mère et le culte idolâtre de deux vieilles
tantes. Son donjuanisme n’est autre chose que la conception primitive du mâle qui voit dans l’amour une satisfaction personnelle et ne s’occupe pas des sentiments de la femme désirée. L’objet de son désir n’est qu’un instrument sans personnalité et il ne se reconnaît envers lui aucune obligation. Cette façon très donjuanesque d’envisager les rapports des sexes est le renversement de la morale sociale et la destruction de la famille, qui exige de l’homme un grand nombre de servitudes et de devoirs. Le Don Juan de Meredith, dans son interprétation égoïste de l’amour, n’en admet aucun. C’est l’homme qui reçoit toujours et ne donne jamais. La femme lui doit sa beauté, sa fidélité, son corps et son âme. 11 est son soleil, son dieu; elle doit vivre dans son adoration, et comme un dieu, en échange du culte qu’elle lui rend, il veut bien l’honorer de ses faveurs.
Pénétré de cette théorie, il a fait choix de deux jeunes filles, l’une tendre, douce, aimante, l’autre fière, indépendante, entre lesquelles il oscille, bien décidé à sacrifier à ses commodités, à soumettre à sa personnalité, à ses goûts, à ses manies celle qu’il daigne honorer de son choix. Cet égoïsme incommensurable transparaît si bien qu’il inspire bientôt à l’une de ses élues autant de répulsion que de haine. Abandonné par elle, il se retourne vers l’autre, et lui apporte son cœur dédaigné comme un présent flatteur. Mais celle-ci, découvrant à son tour quel rôle de victime elle a joué jusqu’alors, prend sa revanche en le repoussant. Elle ne l’épousera que plus tard, quand, démasqué, vieilli, les rôles étant désormais changés, il obtiendra de la pitié une main que son orgueil avait d’abord repoussée L
1. On trouverait encore dans la littérature anglaise moderne d’autres cousins plus ou moins éloignés de Don Juan : tels dans
En dehors des Don Juans philosophes, convertis ou châtiés que nous avons étudiés, la littérature allemande, par un hommage rendu à la morale, par respect des scrupules dp public, peut-être aussi parfois par excès de pudibonderie, a rarement peint le séducteur, et quand elle l’a fait, elle a représenté en général moins un libertin de race et d’instinct qu’un débauché de circonstance, victime d’une sorte de fatalité. Tel est ce Don Juan de Kolomea dont les aventures soulèvent un grave problème de morale sociale et naturelle. Etrangère à la légende, à sa signification, à la leçon qu’elle contient, la nouvelle de Sacher- INIasoch ^ met en scène un gentilhomme dont les événements ont fait sur le tard un coureur de femmes. Ce Don Juan galicien n’est devenu libertin que pour s’étourdir, par pis-aller, pour échapper à lui-même, à la misère de son foyer. Son cas se rattache à tout un système, développé dans plusieurs contes et fondé sur cette idée que l’amour et la propriété ' sont les deux plus grands maux légués par Caïn à ses descendants.
L’amour n'est qu’une occasion de tourments, un supplice aux formes multiples. Mais ce ne sont point la réglementation et la contrainte légale qui le corrompent et l’empoisonnent comme le proclament les
Woodstock de Walter Scott, le Prétendant; dans Henry Esmond de Thackeray, le jeune Stuart; dans V Histoire des Gadsby de R. Kipling-, le séducteur de l’Inde. Un Don Juan bouffon qui serait répugnant, s’il n’était grotesque, est l’Italien Mantalini dans Nicolas Nickleby.
1. Das Vermachtnis des Kain (Le legs de Caïn), t. 1, Die Liebe, 1864. — Cf. Le legs de Caïn, Contes galiciens, Paris, Hachette, 1876. Don Juan de Koloniéa est la première nouvelle du recueib
apôtres modernes de l’union libre, comme a voulu le l)rouver Byron dans son Don Juan. La vraie coupable est la Nature elle-meme, qui, par les voluptés dont elle l’embellit, l'ait croire à l’homme qu’elle a en vue sa félicité et le prend au piège. En réalité, elle se propose uniquement de propager l’espèce; l’amour est son appât. Du jour où l’enfant arrive, tout bonheur disparaît. La femme et l’homme restent en présence, séparés par le nouveau venu « comme deux marchands qui ont fait chacun une mauvaise affaire ». Son but atteint, la nature substitue à l’amour un sentiment plus tenace et plus profond : l’affection pour les enfants.
C’est la thèse que démontre la triste et banale histoire d’un gentilhomme de Kolomea ‘ qui, ayant épousé une jeune fille dont il est épris, goûte l’illusion du bonheur jusqu’au jour où lui naît un fils. Celui-ci prend aussitôt sa place dans le cœur de sa femme. L’épouse devient mère : les occupations, les soucis, la santé même du mari sont sacrifiés aux caprices de l’enfant, et progressivement, l’amour conjugal s’en va. Entre les deux époux se dresse un tiers. Le désaccord naît; les propos aigres, les reproches réciproques l’entretiennent. Chacun impute à l’autre un changement d’humeur et de conduite inexplicable, sans s’apercevoir que le coupable est l’enfant. Et chacun cherche au dehors les consolations auxquelles il croit avoir droit. C’est ainsi que, trompé par sa femme, l’époux la trompe ù son tour et comme il est beau, séduisant, il essaye d’adoucir par des amours faciles la plaie de son cœur. Voilà donc un homme jadis loyal, fidèle, devenu par l’effet du mariage, par le fait