CHAPITRE VIII
CONCLUSION
Coup d'œil rétrospectij sur le développement de la légende de Don Juan. = Les causes de sa diffusion. = Le Donjuanisme à travers les âges.
Arrivés au terme de cette étude, si nous jetons un coup d’œil en arrière sur les destinées de la légende, depuis ses origines jusqu’à nos jours, nous constaterons combien sadilTusion a été rapide et générale. Dès le XVII® siècle, la plupart des jiays de l’Europe l’ont accueillie et adoptée. Chacun se l’est appropriée, en dépit des càractères locaux très spéciaux qui la constituaient à son origine. C’est qu’elle porte en elle des éléments assimilables à tous les lieux età tous les temps, qui lui permettent de traverser indistinctement les âges et les peuples, en s’adaptant à chacun d’eux.
La cause initiale de sa propagation fut la présence de l’élément surnaturel, d’origine incertaine et cosmopolite. Son étrangeté lui servit de véhicule à travers le monde : partout il offrait à /la curiosité un irrésistible attrait. Les aventures de la statue de pierre étaient de nature à intéresser tous les publics, par elles-mêmes, par leur extravagance, en dehors de la
leçon morale qu’elles contenaient. Le merveilleux a tenu dans l’histoire de la légende une place si importante que nombre de pièces reposent sur lui seul et lui empruntent tout leur intérêt, et que, dans les autres, on le conserve, alors même qu’il est devenu artificiel et accessoire. La statue a beau n’être plus dans le drame qu’un Deus ex machina consacré par l’habitude, pendant longtemps, ceux-là même qui ont remplacé le plus délibérément le surnaturel par une peinture de mœurs et de caractères, ont continué à se servir du convive de pierre comme ^d’un appat pour les spectateurs, comme d’un personnage nécessaire, sans lequel le sujet n’aurait plus ni signification ni raison d’ètre, et sans qui la fable cesserait à vrai dire d’exister. Si, avec le Romantisme, la légende a fini par rejeter définitivement cette partie d’abord essentielle d’elle-même, elle lui doit cependant l’existence et son extraordinaire développement.
Nous assistons là à un phénomène curieux, sans doute, mais naturel : dans une fable qui contient la matière d’une peinture psychologique et morale éternellement variée éf riche, qui est comme le miroir où toute une partie de l’humanité peut se réfléchir, c’est précisément l’élément extérieur, factice, étranger à toute vérité et à toute vraisemblance, qui a été la première condition de vie et le support des éléments humains et vrais.
Mais, par un retour nécessaire, si la légende de Don Juan s’est, dès le début, répandue à travers le monde, et si l’histoire de son évolution se pérpétue de nos jours encore, c’est parce que le conte fabuleux qui en est comme l’armature a pu se combiner avec des aventures vraies ou vraisemblables et qu’il enferme des enseignements sans cesse applicables à la vie quotidienne.
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Dès le principe, il en a été ainsi et c’est cette adaptation de la fable à la réalité qui a assuré son succès. Même dans les pièces italiennes et allemandes, une morale très humaine persiste sous les plaisanteries et les lazzi, et dememre l’àme qui fait vivre ces corps artificiels.
Cependant, la légende a dû sa fortune moins encore à la valeur de sa morale qu’à la personne de son héros. Celui-ci est le plus humain, le plus universel peut-être de tous, parce qu’il incarne la passion la plus humaine, la plus universelle, celle dont Bossuet a pu légitimement faire la base de toutes les autres : il donne l’amouT comme fin suprême à toutes ses énergies. Or si l’on y regarde de près, on verra que la façon de comprendre l’amour a toujours été le critérium de la vie sociale et de la morale publique. Les législations et les mœurs qui le condamnent, qui l’asservissent et l’enferment strictement dans le mariage, sont les mêmes qui enchaînent par une série de liens étroits l’individu à la société. Là où il est exalté comme une force et comme une vertu, là aussi, l’individu est affranchi des différentes entraves légales et morales. Dans leur conception des rapports de l’homme et de la femme, les civilisations ont condensé et exprimé toute leur philosophie de la vie.
C’est cette raison surtout qui a rendu si rapidement universelle une simple légende sévillane. Il faut ajouter qu’elle avait assez de souplesse pour s’adapter à tous les milieux. Tout en conservant quelques caractères fondamentaux et fixes, elle n’a cessé d’évoluer suivant les circonstances, les idées, les temps et les pays.
Dans la catholique Espagne, elle contient une leçon religieuse : elle est, entre les mains du moine qui l’a créée, un instrument de lutte contre la corruption résultant de la conquête du Nouveau xMonde et de la
soudaine prospérité du royaume. Elle est peut-être aussi une arme défensive contre l’esprit d’indépendance suscité par la Réforme. Elle pose enfin un problème théologique, dont l’intérêt devait frapper vivement des populations croyantes. En même temps, le héros n’est encore que le fils fougueux des Conquistadores, un caballero au sang ardent, aux passions vives, négligeant les commandements de Dieu et de l’Église.
C’est cette tendance à l’oubli des devoirs religieux, au mépris des règles humaines et divines, et par suite à l’individualisme, qui s’affirme dans le passage de la légende à travers l’Italie. En France, au milieu du xvii'^ siècle, sous l’intluence de la philosophie naturiste et athée des Libertins, Don Juan élargit et approfondit son système. Il n’est ],)lus seulement le léger débauché qui songe moins à son salut qu’à son plaisir : il incarne l’esprit de révolte contre la morale et contre la foi. Il en est de même en Angleterre, où il représente sous les derniers Stuarts la réaction du libertinage intellectuel et moral contre le puritanisme de la Révolution.
Au xvm® siècle, la France l’a négligé pour exprimer en Valmont la corruption raffinée et subtile des roués.» L’Allemagne a transporté dans la musique un donjuanisme à la fois pervers et sentimental, qui unit les deux formes de l’amour, au siècle de Gluck et de Crébillon.
.Jusqu’ici Don .luan est considéré comme une force dangereuse, comme un agent de corruption, et c’est naturel : dans un état social fondé sur le principe d’autorité, sur la subordination des opinions, des idées, des actes de l’individu à Dieu et au roi. Don Juan, par son indépendance religieuse et morale, est un réfractaire. 11 est pour la société et pour les prin-
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cipes sur lesquels elle repose un péril redoutable. Il ébranle les lois et les dogmes. Il représente l’amour déréglé, s’insurgeant contre l’amour régulier; la libre pensée, en révolte contre la discipline et contre la foi.
Mais le jour où l’édifice traditionnel s’écroula, où l’indépendance des croyances et la liberté politique succédèrent à la soumission envers le gouvernement divin et royal, la légende, continuant à exprimer l’esprit public, exalta les sentiments et les idées qu’elle avait d’abord condamnés. Don Juan jusqu’alors réprouvé comme rebelle et débauché, fut regardé comme une victime des préjugés étroits, de toutes les forces mauvaises qui contraignent l’épanouissement du moi. Il fut réhabilité. Ce fut roe.uvre de la Révolution et du Romantisme.
Celui-ci exalte l’individu aux dépens de la foule, tourne en dérision ces règles bourgeoises qui sont une entrave au libre essor de la fantaisie et de l’imagination. En morale comme en esthétique, il affirme pour chacun le droit de se soustraire à une conception objective de la vérité et de la beauté, de n’admettre d’autre critérium que son goût et sa vision intérieure. Il dresse sur un pavois quiconque s’insurge contre les règles collectives, se met en dehors de la famille, des traditions, aime ce que les autres méprisent, et méprise ce qu’ils aiment. A la raison dont les jugements sont universels, il substitue la passion qui est individuelle. Il célèbre l’amour, jusqu’alors refréné comme un élément de désorganisation sociale, parce qu’il voit en lui la plus puissante manifestation de l’instinct personnel.
Aussi, devait-il accueillir Don Juan, l’incarnation du sens individuel, comme un de ses héros de prédilection. Déjà, avec Ryron, nous voyons systématiquement
ravaler les vertus dont le donjuanisme est la négation : l’amour légal auquel don Juan se refuse est ridiculisé ; le pacte social qu’il rompt au profit de ses passions est présenté comme une tyrannie contre nature. Son libertinage n’est plus insubordination, ni dérèglement : il est la fière indépendance d'une âme libre. Son scepticisme est l’affrancbissement d’un esprit sincère, épris de vérité.
Dans la vieille légende et dans la légende renouvelée par le Romantisme, ce sont donc les memes forces qui se trouvent en conflit : d’une part l’humanité, de l’autre l’individu. Jusqu’au xixe siècle, la fable défend la morale humaine, c’est-à-dire tout cet ensemble de croyances, de principes, de préjugés même qui constituent la conscience de l’homme, contre la prétention d’un seul à se créer une morale indépendante. Le Romantisme célèbre en Don Juan le héros qui substitue son idéal propre à la règle commune. Cet antagonisme est peut être la cause la plus profonde du succès de la légende.
Cependant, le Romantisme ne transforma Don Juan que dans la mesure où il influa sur la littérature et sur les idées du xix® siècle. Don Juan, qui n’a jamais cessé de refléter les mœurs de son milieu, devait ressentir le contre-coup de la multiplicité et de l’incohérence des systèmes et des croyances, résultant de l’affranchissement de 89. L’unité de son caractère fut désormais brisée; la signification de sa légende ne cessa de changer au gré des idées politiques, religieuses et philosophiques de ses interprètes. Pour les disciples de la tradition, pour les amis de la règle, pour les ultramontains, il incarna toujours le principe du mal, l’esprit d’orgueil et de rébellion. Les catholicfues libéraux, les socialistes chrétiens voulurent concilier en lui la révolte et la foi, l’indépendance et
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Ja soumission. Chaque théorie imposa ainsi sa formule au donjuanisme.
Byron avait ouvert le siècle, en faisant de Don Juan un esprit audacieux et libre, dégagé des vieux préjugés et des anciennes croyances, partisan d’une morale plus large et plus naturelle. Son héros était, à certains égards, un fils de Rousseau et un frère d’Émile. Mais il était aussi, et surtout, le portrait de son créateur. Après lui, sous son influence et sous l’influence plus générale des Romantiques, Don Juan cesse d’etre un personnage purement objectif. Il devient l’expression d’une idée, d’une croyance chère à ceux qui le conçoivent et le prennent comme interprète de leur moi. Il se transforme en un héros lyrique. La mélancolie de René l’envahit. 11 souffre d’un besoin d’absolu dont il est tourmenté et qu’il ne peut satisfaire.
A ces inffuences littéraires s'ajoutent des influences philosophiques. En Allemagne, l’idéalisme nébuleux de Shelling et de Ilégel condamne en Don Juan le matérialiste grossier,, et montre l’impuissance des sens à donner à l’homme le bonheur. Don Juan, découvrant la contradiction entre la vie et ses aspirations, aboutit à un amer scepticisme, au doute et au suicide.
Plus tard, la réaction contre le subjectivisme philosophique, contre la théorie de l’idée pure, le mouvement social et politique de la Jeane Allemagne, la tendance à substituer l’action au rêve, font sortir Don Juan de son mysticisme et le transforment en un lutteur agissant et pratique. /
En France, la fusion des idées égalitaires et religieuses, le combat pour l’union de l’évangile et de la liberté, mené par Lamennais et Montalembert, et qui se continue jusqu’à nos jours, convertissent Don Juan à une religiosité humanitaire. En Espagne, l’Inquisi-
tion étant morte, le catholicisme libéral de Zorrilla le réconcilie avec l’Église.
L’école réaliste fait de nouveau de Don Juan un personnage objectif, image d’un milieu corrompu, sans élégance, d’une société aux appétits brutaux, cynique, faisant la cliasse aux plaisirs, aux honneurs et à la richesse.
Enfin, le xx‘“ siècle, élargissant la signification symbolique du héros, met en lui ses aspirations vers un ordre social meilleur. On le considère comme un hommeforce qui concentre toutes les énergies de sa race et de son temps, l’homme qui, dégageant des faiblesses et des vices de l’humanité ses éléments de grandeur, doit la conduire à un avenir de bonheur et de justice.
Ainsi, depuis trois siècles. Don Juan n’a cessé d’exprimer avec toutes leurs variations les mœurs des milieux qu’il a traversés. Cette valeur représentative, cette éternelle faculté de rajeunissement et d’adaptation lui assurent une existence illimitée. 11 se trouve être à la fois de tous les temps et toujours de son temps.
Don Juan n’est donc pas de ces héros figés dès le principe dans une attitude définitive. Il a été formé par couches successives. Aussi, éprouve-t-on quelque embarras quand on veut le définir. Sa personnalité est si vaste et si complexe qu’aucune formule ne peut l’embrasser tout entière. S’il est aisé de grouper les traits qui composent la figure de l’avare, de l’ambitieux ou de l’hypocrite, il est beaucoup plus difficile de réunir les éléments spécifiques du donjuanisme, de fondre et de concilier les multiples interprétations qui en ont été données à travers les âges.
Si l’on essaie une classification, on est déconcerté non seulement par la multiplicité des caractères, mais aussi par leurs contradictions. Ici, Don Juan est athée ;
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là, il est croyant; chez les uns, c’est un voluptueux, matériel et grossier; chez les autres, une âme élevée, mystique. Aussi, lorsqu’au xix® siècle les théoriciens de l’amour ont analysé son âme et ont prétendu ramener à l’unité les principes constitutil's de son moi, ontils abouti à des définitions incomplètes et opposées. Les })sychologues et les physiologistes qui ont cherché à l’expliquer, à découvrir le fondement de sa mentalité l’ont compris et interprété différemment. Stendhal voit en lui la victime 'de l’imagination et de désirs dupés par la platitude de la vie. C’est un superbe égoïste qui croit dans sa ieunesse « avoir trouvé le grand art de vivre » et qui s’aperçoit au milieu même de son triomphe que la vie lui manque; dégoûté de plaisirs toujours semblables, il s’agite pour en changer l’objet et ne peut que « changer de peine ‘ ». A Pierre Leroux il apparaît comme une « âme forte qui méprise les superstitions et ne veut pas qu’on lui impose d’entraves ^ ». Ce qui est intéressant en lui, ce n’est pas l’objet auquel il applique son caractère, à savoir l’amour, mais son caractère meme, « mélange de grandeur et de ténèbres, de courage et de lâcheté, de vertu et de crime ». Péladan le considère comme a un alchimiste de la sensation, un chevalier de la passion, voué à une grande œuvre animique, cherchant le creuset où réaliser son prodigieux désir ». Pour Alexandre Dumas fils, c’est un innocent qui a la naïveté de croire à la durée du plaisir Pour Théophile
1. Stendhal, Mémoires d^un touriste, t. I, p. 332; — De l’Amour, p. 21I-22G.
2. Pierre Leroux, D® lettre sur le Fouriérisme, Revue Sociale, juin 1846.
3. Péladan, la Décadence latine. Modestie et Vanité, p. 104 et suiv.