‹ La légende de Don JuanChapitre 46 sur 58 · M. Barrière, t'Art des Passions · texte numérisé non relu

M. Barrière, t'Art des Passions

CONCLUSION

vent dans les conceptions les plus opposées, aussi bien chez Tirso de Molina que chez Hoffmann ou chez Zorrilla. Ces traits constituent le fond meme de sa nature, permettent de distinguer des autres la race à laquelle il appartient et de reconnaître dans le Don Juan de Molière ou de Mozart un frère de celui de Byron ou de Lenau. Parfois môme, il a changé de nom; mais qu’il s’appelle Hassan ou Priola, ses mœurs n’ont guère varié; ses principes d’action et sa psychologie sont restés semblables; chacune de ses incarnations n’a fait de lui qu’un individu différent dans une meme espèce.

Quels sont donc ces éléments constitutifs que le donjuanisme nous a présentés dans l’histoire de son évolution, et qui peuvent nous permettre maintenant de ranger dans une même classe des individus en apparence dissemblables?

Si nous résumions les caractères principaux des plus illustres héros du donjuanisme à travers les âges nous trouverions les suivants : inconstance, orgueil, égoïsme, méchanceté, impiété, fourberie; voilà pour les défauts. Voici les qualités : vigueur, beauté, bravoure, esprit, générosité, amour de l’idéal. A cela il faudrait ajouter bien des traits complémentaires : curiosité, audace, amour du rare et de l’imprévu. Ces traits ne constituent pas un tout, un ensemble harmonique et homogène. Suivant les milieux et les temps, les écrivains et les artistes ont mis en relief un certain nombre d’entre eux et négligé les autres. Parmi ces traits variables quel est entre tous le trait vraiment significatif et essentiel? M. Bourget l’a bien vu ^ : le propre des vrais Don Juans, est de vivre surtout pour

1. P. Bourget, Physiologie de Vamour moderne. Lemerre, 1891. Méditation III, Le vrai et le faux homme à femmes.

l’amour, de lui sacrifier tout : amitiés, honneurs, ambitions. L’amour exclusif, débordant de la femme, voilà le caractère distinctif du donjuanisme. Don Juan n’a d’autre but que d’aimer. Aimer est sa fonction. Il est un prodigue de l’amour. 11 le gaspille, mais sans en épuiser jamais la source. C’est pourquoi le donjuanisme est si profondément humain et si répandu, l’amour étant, somme toute, la loi essentielle de la vie. On peut meme dire que le donjuanisme est un instinct inné, primitivement normal, et qu’il n’est devenu une anomalie que par l’institution du mariage, par la force des lois et des mœurs, en meme temps que par l’appauvrissement physique de la race. 11 est contraire à une organisation sociale qui a réglementé et endigué les rapports sexuels, à une conception morale qui a vu dans l’amour le principe de toutes les mauvaises passions.

Il est un produit de la nature dans tout l’épanouissement de sa force et de sa fécondité. 11 suppose d’abord un corps vigoureux, un grand tempérament; si le système musculaire est sain, la circulation active, si les globules rouges l’emportent, s’il y a surabondance de vie, les principaux éléments physiologiques du donjuanisme se trouvent réunis. L’instinctveut que l’homme dirige vers l’amour son excédent de forces.

La santé physique, qui est le fondement du donjuanisme, agit sur l’ensemble de l’individu. Don Juan est beau, il est brave, habile à tous les exercices; c’est un exemplaire parfait du type masculin. TjOus ceux qui l’ont conçu l’ont supposé de grande race : nul n’a osé le faire plébéien. C’est un pur sang.

Mais ces conditions ne suffisent pas. Don Juan nous est apparu aussi comme un imaginatif. C’est l’imagination qui déjà chez Molière, et plus encore chez les Romantiques, relève la bassesse de Ses instinctS}

CONCLUSION

donne un but à son énergie corporelle, et renouvelle sans cesse l’objet de ses désirs. Elle leur propose un champ illimité, les rajeunit, les excite. Cette union est indispensable pour réaliser Don Juan; sans la vigueur des muscles et la chaleur du sang, il n’est que le fantôme de lui-mème. Sans l’imagination qui la dirige, sa vitalité n’est qu’une force grossière elle ne diffère pas de celle de la brute. Il n’est que l’homme à femmes, type vulgaire et commun.

(^es deux éléments expliquent sa conception de l’amour. Son exubérance physique l’empèche d’être l’homme d’une femme. La puissance superbe de sa virilité exige le nombre. Elle fait de lui un audacieux, souvent même un violent. L’imagination ajoute au besoin de changement, et le pimente. Grâce à elle, l’amour ne peut être fidèle, car elle promet toujours plus qu’il ne donne. Elle offre aux sens l'attrait de séductions merveilleuses. Elle leur ouvre tout grand le domaine de rinconnu et du mystère. La réalité demeurant au-dessous de ses créations, elle ne se dépite pas, elle forge d’autres chimères et court ainsi sans se lasser jamais à la recherche de voluptés nouvelles.

C’est pourquoi l’inconstance nous est presque toujours apparue comme un caractère essentiel du donjuanisme. La plupart des Don-Juans que nous avons rencontrés aimaient toutes les femmes, sans distinction, sans préférence. Ils aimaient dans toutes les conditions et promenaient partout un insatiable désir, une inépuisable curiosité. Tous pouvaient dire, comme le héros de Molière : « J’ai un cœur à aimer toute la terre. » La soif du nouveau, l’attrait de la variété, la prompte lassitude de l’objet possédé, tels sont les traits que nous ont présentés presque tous les Don Juans.

Cependant, si, en général, le donjuanisme est celte

T. II

forme de l’amour qui vit de changement, si Don Juan ignore la passion qui pénètre et torture, s’il fait des conquêtes plus souvent qu’il n’est conquis, il lui arrive de se fixer, quand il rencontre la femme qui suffit à elle seule à satisfaire son imagination, à rassasier ses désirs, si variés et si grands qu’ils soient. Son inconstance résultant' de la comparaison qu’il établit entre la médiocrité delà réalité et la splendeur de son idéal, elle n’a plus sa raison d’etre le jour où cet idéal est atteint. Telle fut du moins la conception moderne de M. de la Hire et de M. Fidao-Justiniani.

Mais rijiiagination, qui joue un si grand rôle dans l’amour donjuanesque, qui l’embellit et le transfigure, par un effet contraire, le dénature aussi. Obéissant à cette déesse fantaisiste et capricieuse. Don Juan poursuit moins le plaisir de la possession que celui des surprises et des découvertes. 11 est à l’affût de l’imprévu et du rare; il a des curiosités perverses. Il préfère à la victoire les intrigues et les combinaisons qui la précèdent. La séduction devient son but; il s’intéresse aux difficultés qu’elle comporte. L’amour est transformé en un art et même en une science : celle de la corruption.

Avec le concours de l’imagination, les sens ne se blasent ni ne se fatiguent jamais. Les séductions qu’elle fait miroiter devant eux les stimulent; mais dès lors, l’amour cherche ailleurs qu’en lui-même sa raison d’être; il ne vit plus que de raffinements. Il aboutissait déjà à cette subtilité dans le Festin de pierre de Molière; il l’a portée plus loin encore au xviii° siècle.

D’autre part, si l’excès de sa vitalité et la richesse de son imagination donnent à Don Juan des désirs insatiables, l’équilibre entre l’individu et la société se trouve rompu à son profit et il est conduit à subordonner ses semblables à lui-même. A ses appétits il

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faut une pâture. Le monde entier concourt à les satisfaire : il en a fait sa proie. Quiconque se trouve à sa portée est une victime. Là est le fondement de son égoïsme. Celui-ci n’est que l’exercice naturel de sa force. 11 est dans la logique de son tempérarnent de dominer.

C’est pourquoi, il ne peut se soumettre à un empire étranger. Dans ses amours même, son moi reste hors de cause. A l’heure de l’abandon, il est maître de sa volonté. Il n’est pas de force extérieure qui ait prise sur lui et puisse le vaincre. On l’a comparé à Prométhée.

De là, son esprit d’indépendance et de révolte. Il ne voit dans les lois que des entraves insupportables au libre développement de son énergie. Mais cette énergie ne tend pas forcément vers le mal comme l’ont cru à tort les premiers interprètes de la légende. Elle peut se proposer, ainsi que nous l’avons vu chez M. Marcel Barrière et chez M. Bernard Shaw, d’élever riiunïanité vers un bien matériel et moral, que sa faiblesse et son ignorance ne lui permettent pas encore d’atteindre.

En somme. Don Juan est un composé d’éléments fort nombreux et on le diminue en ne voyant en lui, comme le fait le vulgaire, que l’amant des Mille et trois. Il n’existe entièrement ni dans la réalité, ni même dans la littérature. Le Don Juan type est un mythe dont se rapprochent plus ou moins quelques hommes, par certaines qualités et par certains défauts, et que les différentes conceptions n’ont réalisé qu’en partie. Psychologiquement, c’est un chercheur d’amour, et d’une façon plus générale, un chercheur d’idéal : idéal de beauté, de bonheur, de vérité même. C’est donc un poète, un artiste, très supérieur à l’homme à bonnes fortunes. Socialement, c’est un individualiste, contempteur de la collectivité, mais qui peut tourner au profit de la masse le développement de sa personnalité.

C’est donc un siirliomnic, un représentant supérieur y, de l’espèce humaine. Ou’on le condamne, ainsi que l’a fait le xYii*^ siècle, ou qu’on l’exalte, comme le Roman- 3 tisme, il attire et fascine. Il a une surabondance \dtal 5 qui s’épanche dans toutes les facultés de l’esprit et du ^ corps; quels que soient les milieux politiques et reli- s gieux qui l’aient produit, il s’est partout manifesté | comme une force irrésistible. Dans les sociétés bru- -J taies, conquérantes et militaires, cette force se dépense f en exploits amoureux et en coups d’épée. Dans les sociétés plus cultivées, où s’agitent les problèmes de j l’activité humaine, elle s’intellectualise, se fait raison- g nante, et aboutit aux plus audacieuses conclusions de èa la pensée. Quand les questions sociales se substituent -p aux questions religieuses, elle propose hardiment des ,1 solutions contraires à la tradition et devient révolu- j tionnaire.

- Ainsi, qu’il poursuive des réalités ou des chimères, qu’il mette son idéal dans la beauté, dans Fart, dans la politique. Don Juan manifeste partout une personnalité si puissante qu’il est devenu le plus représen- % tatif de tous les héros. Il a incarné tour à tour un tel ; ensemble d’idées, de sentiments, de mœurs, d’opinions, de doctrines, que sa valeur symbolique est infinie. lia été successivement l’image des sociétés qu’il a traversées; il les a rellétées plus complètement que Faust, ^ parce que celui-ci est dans l’humanité une exception, parce qu’il cherche le bonheur et la vérité dans la science ÿ. qui ne répond qu’aux besoins intellectuels d’une élite.

Don Juan les cherche dans l’amour, c’est-à-dire dans T la satisfaction de l’instinct même de l’espèce.

LISTE DES DON JUANS

XVII“ et XVIIP siècles.

’ Tirso de Molina. — El Burlador de Sevilla, 1627 (?), comédie.

CiGOGNiNi. — Il convitato di pietra, 1650 (?), comédie.

Giliberto . — Il convitato di pietra, 1652, comédie.

Biancolelli. — Il convitato di pietra, scénario.

Dorimon. — Le Festin de Pierre ou le Fils criminel, 1658, tragicomédie.

ViLLiERS. — Le Festin de Pierre ou le Fils criminel, 1659, tragicomédie.

Molière. — Don Juan ou le Festin de Pierre, 1665, comédie.

Rosimosd. — Le nouveau Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé, 1669, comédie.

Thomas Corneille. — Le Festin

• de Pierre, 1673,. comédie.

Tragi-comédie jouée à Zuotz en 1673.

T. SiiADWELL, — The Libertine, 1676, tragédie.

Alonso Cordova y Maldonado.

— La Venganza en et sepulcro, fin du XVII® siècle, dramel

A. Perrucci. — Il Convitato di Pietra, 1678 et 1690, comédie.

Peys. — De Maeltyt van Don Pederos Geest of de Gestrafte Vrygeest, 1699, tragédie.

Van Maater. — Don Juan of de Gestrafte Vrygeest, 1719, tragi-comédie.

Seegers. — De Gestrafte Vrygeest, 1720, tragédie.

Ry'k. — Don Pedroos Geest of de Gestratfe Baldaadigheid, 1721, drame.

Ryndorp. — ,De Gestrafte Vrygeest, 1721, tragi-comédie.

Traductions et imitations allemandes du Don Juan de Molière et du Don Juan de Villiers, xvii"-xviii® siècle.

Puppenspiele et llaùptactionen :

Kurz-Rernardon : das Steinerne Gastmahl, oder die redende Statua, milieu du xviii® siècle.

Pièces viennoises, xviii® siècle.

Le Laüfner — Don Juan, de Salzbourg, tin du xviii® siècle.

Puppenspiele d’Augsbourg, de Strasbourg, d’Ulm et du Tyrol, fin du xviii® siècle.

Pièces des tl>éâtres de la foire :

Le Tellier ; le Festin de

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