Id., Siizon
DON JUAN ET LE ROMANTISME. il
ne peut le préciser; il le sent en lui, mais il ne saisit jamais cette ombre vaine
Qu’il aime sans y croire, et que nul ne connaît.
Ce désir vague dont souffre Don Juan est né aussi de cette sentimentalité, de cette soif d’infini, de ces romanesques tendresses que la musique de Gluck et celle de Mozart ont peu à peu substituées à l’amour licencieux des Crébillon et des Laclos.
Don Juan pouvait d’autant moins échapper à cette transformation qu’il en portait en lui-même les germes. Si sensuel qu’il soit, il n’est pas seulement entraîné à séduire toutes les femmes, à connaître toutes les sortes d’amour, par un instinct physique et brutal. Son inconstance procède aussi d’un mobile plus noble ; il a placé le bonheur dans la volupté, et c’est déjà pour ce débauché un idéal que nulle de ses innombrables maîtresses ne peut à elle seule réaliser. Le héros de Molière analyse cet état d’âme : au delà de ses amours passagères, il poursuit l’amour luimême. A travers les beautés dont il s’enorgueillit d’ètre l’ambitieux conquérant, c’est la Beauté même qu’il cherche. De la possession physique Don Juan s’élève ainsi à un sentiment plus pur; aux plaisirs - des sens, il ajoute celui de l’imagination. 11 arrive même à créer une théorie : il devient philosophe. Comme le savant qui rêve d’atteindre, à travers ses recherches, une loi universelle, il voit dans toutes les femmes aimées autant d’expériences qui doivent le conduire à posséder la femme en soi, à trouver un jour la forrtmle définitive du bonheur et de la vérité dans l’amour. Dès lors il devient un idéaliste.
Mais par un curieux phénomène, cet amant de l’idéal ne peut réaliser sa chimère; bien plus, il est fatal aux femmes qu’il aime et à lui-même. Ses amours
sont tragiques et tuent. Dans l’ancienne légende déjà, im meurtre ensanglantait ses aventures galantes; mais il tuait, pour se défendre, un étranger qu’il ne connaissait pas. C’était un accident fâcheux, une de ces équipées malencontreuses, fréquentes dans l’existence des gentilshommes et des étudiants espagnols. Le Don Juan romantique, au contraire, tue sous l’inlluence d’une destinée maligne ; il frappe son propre frère, et la femme qu’il aime est celle-là même que les lois humaines et divines lui défendent d’aimer. Comme René, comme Ruy Rlas, comme Hernani, il va à travers la vie, semant avec l’amour la haine et la mort.
Il fléchit sous le faix des malheurs qu’il cause : à la fois révolté contre l’injustice du sort, déchiré par le mal dont il souffre, triste de ne pouvoir sortir de son enfer terrestre pour entrer dans le paradis entrevu. Don Juan est un désenchanté que ronge la mélancolie : Gautier le peint vieilli et découragé, regrettant d’avoir vécu pour un bien chimérique, dont la poursuite ne lui a causé que déceptions et misères.
Aussi la pitié et la justice ne sauraient permettre que ce misérable, irresponsable du mal qu’il a fait, ennobli par la passion, grandi par son idéal, soit éternellement damné comme le débauché, le meurtrier et l’athée de jadis. C’est dans la fin de Don Juan, mourant converti et sauvé, que le Romantisme impose à la légende sa modification capitale.
Le châtiment de Don Juan a un sens profond : il signifie que l’homme ne saurait tirer sa morale et son idéal de lui-même, que la vérité est dans une règle commune imposée par une volonté supérieure. Le Romantisme qui exalte l’amour-passion aux dépens de l’amour régulier, qui célèbre l’indépendant comme une victime de la sottise humaine, le Romantisme devait sauver Don Juan et le faire mourir dans une
DOy JUAN ET LE ROMANTISME.
apothéose. Il ne pouvait finir comme un criminel, ce héros coupable d’avoir méprisé une humanité imparfaite, incapable de lui offrir la Beauté dont il portait en lui l’image. Les femmes même, à qui il avait demandé la réalisation de son rêve, devaient s’unir pour implorer sa grâce, et le ciel devait être clément à l’homme qui mourait de n’avoir pu satisfaire sur la terre son besoin d’absolu. Anna, Marthe, les âmes des morts s’intéressent à son salut et viennent à l’heure suprême l’emporter dans ce paradis où il obtiendra le bien que la vie ne lui a pas donné.
Dans cette exaltation universelle, seule en France une voix protestataire se fera entendre, la voix d’une femme. Mais, en dépit de l’anathème éloquent que George Sand lancera contre l’éternel Burlador, le Romantisme français continuera à incarner en lui l’amour de rinfini, l’aspiration vers l’inaccessible et la lutte douloureuse de l’homme pour échapper aux misères de la réalité.
Le premier grand' écrivain qui après Hoffmann et Byron ait réhabilité Don Juan est le poète russe Pouchkine, dans un drame simplement ébauché, et qui, demeuré longtemps inédit, n’a pas eu d’inlluence sur les destinées de la légende L Ce Don Juan apparaît comme un personnage de transition entre le frivole et sentimental libertin conçu par Mozart et l’avide chercheur d'un bien suprême imaginé par les romanti({ues.
1. Pouchkine, le Convive de pierre; cf. Tourgiienieiï et Viardot, OEüvres dramatiques de Pouchkine, Paris, Hachette, 1862, pp. 23r3- 279, et Pouchkine, Don Juan (l’Invité de pierre), mis en vers français par le Baron M. de Bervvick, Paris, 1902.
ih LA LÉGENDE DE DON JUAN.
C’est en 1830 que Pouchkine a écrit ce Don Juan qu’il n’a pas publié et dont il n’avait jamais entretenu ses amis. C’est un drame ramassé et puissant qui peut compter parmi les plus vigoureuses et les plus originales productions de son auteur. Par le lyrisme et la force de la passion, par le caractère du héros sincèrement épris de la femme qu’il désire, par les modifications apportées au sujet, l’œuvre rompt avec la tradition.
Don Juan revenu clandestinement à Madrid, se rend avec Léporello dans le cimetière du couvent d’où il enleva jadis dona Inez. Il se remémore avec tristesse le regard mélancolique de la jeune fille, ses lèvres décolorées, sa voix douce et faible comme celle d’une malade. Ce n’est plus le Don Juan avide de formes opulentes et splendides : c’est un Don Juan attendri, non moins épris de Pâme féminine que de la beauté matérielle. Tandis ciu’il rappelle ainsi ses souvenirs, il voit passer une ombre voilée ; c’est dona Anna qui se rend au tombeau du commandeur. Elle n’est plus ici la fille du mort, elle est sa veuve. C’est donc la femme de sa victime que Don Juan va séduire. Mais auparavant, le vieil homme reprenant ses droits, il va passer la nuit chez une courtisane à la mode, une ancienne maîtresse dont le cœur, à défaut du reste, lui est demeuré fidèle. Il rencontre chez elle un amant de fortune, don Carlos, qui le provoque en duel et qu’il tue loyalement. Pour échapper aux conséquences de ce meurtre, il prend les vêtements d’un ermite, et se cache près du sépulcre du commandeur. Là, il peut voir dona Anna dont il ne tarde pas à devenir amoureux. La jeune veuve le remarque aussi, et le prenant pour un vrai moine, lui demande de prier avec elle pour le mort. Don Juan lui avoue alors qu’il n’est pas moine : c’est pour la voir qu’il a pris ce déguisement;
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un ardent amour le brûle; il voudrait être mort lui-même et reposer sous le seuil où passe la jeune femme, pour y être foulé par ses pieds.
Troublée et émue par les accents enflammés de cette passion, Anna donne rendez-vous à Don Juan dans sa propre demeure et se retire, touchée elle-même au cœur. « O veuves, s’écrie ironiquement Leporello, vous êtes toutes les mêmes; mais que dira le commandeur? » Il sera peut-être jaloux, répond en riant Don Juan qui ordonne à son valet de l’inviter à venir le lendemain se mettre en sentinelle, devant la porte même de sa veuve. La statue répond par un mouvement de tête qu’elle répète lorsque Don Juan renouvelle lui-même l’invitation. D’abord troublé, le héros oublie auprès de doua Anna son étrange aventure. La jeune femme lui raconte comment elle a dû épouser, étant pauvre. Don Alvar, beaucoup plus âgé qu’elle. Ces souvenirs excitent la jalousie de Don Juan; il avoue à Anna son véritable nom ; c'est lui qui a tué son époux. Cette révélation bouleverse la malheureuse amante; mais sa passion jusqu’alors contenue n’en éclate qu’avec plus de violence. En dépit de tout ce qui les sépare, elle sera à Don Juan à qui elle donne, pour le lendemain, un deuxième rendez-vous. Un baiser scelle leur union, quand un coup sec résonne à la porte. C’est le commandeur. Il saisit par la main Don Juan et entraîne l’infortuné qui adresse à doua Anna un adieu déchirant.
Ce drame — le nom de Don Alvar, la transformation de Don Juan en un faux ermite en sont la preuve — paraît avoir été inspiré à Pouchkine par le souvenir d’une lecture du Festin de Pierre de Villiers, dont les œuvres étaient depuis longtemps connues en Russie. Le caractère même que le poète a donné à son héros semble une protestation contre la charge caricaturale
IG
de l’écrivain français. Au type brutal, sans élégance et si complètement irréel conçu par celui-ci, Pouchkine a opposé un personnage délicat et vrai. Peut-être meme, a-t-il mis dans ce héros sensible et lyricpie sous son ironie, dans cet amoureux jaloux et sincère, quelque chose de lui-même et de sa conception du gentilhomme.
Quoiqu’il en soit, son Don Juan est un galant homme à qui répugnent les grossièretés des autres amants. Son' ame est faite de tendresse, de douce mélancolie et même de candeur naïve. Quand dona Anna lui a accordé le rendez-vous imploré, il éclate en transports d’une joie puérile : « Je suis heureux comme un enfant, s’écrie-t-il; je chanterais, je voudrais embrasser le monde entier. » Et c’est cette folle gaieté qui le pousse à inviter la statue. L’invitation n’est dans sa bouche que l’espièglerie d'un gamin joyeux et non l’outrage d’un insolent ou d’un athée. 11 a, en effet, l’étourderie et la légèreté de l’adolescence : après de touchants souvenirs accordés à la mémoire d’inez, après avoir senti son cœur battre d’émoi au passage d’Anna, il va chez une courtisane! Puis soudain, revoyant Anna, il est saisi de transports presque mystiques : ce n’est pas la femme qu’il aime en elle, c’est une image de la pureté, dont la présence bienfaisante calme sa conscience agitée de remords. Prompt à s’enflammer, inconstant et fidèle, passionné et sentimental, il a un tempérament de jeune amoureux. Ce n’est plus le trompeur perfide de Tirso, le débauché cruel de Dorimon et de Villiers, ni le libertin redoutable de Molière; mais ce n’est pas encore le rêveur de Musset. Par sa grâce séduisante, par sa sensibilité délicate, par son ardeur juvénile, il rappellerait davantage le Don Juan de Mozart, avec moins de désinvolture et plus d’ingénuité.
DON JUAN ET LE ROMANTISME
C’est avec Musset que la conception romantique du donjuanisme a trouvé son expression la plus profonde. Déjà, développant le fameux exposé de principes du héros de Molière, cette théorie de l’amour insatiable que Don Juan résume en une formule significative : « J’ai un cœur à aimer toute la terre », Byron avait réalisé le type de l’amant qui parcourt le monde en demandant aux femmes de tous les pays de satisfaire les désirs inépuisables de son cœur, comme la curiosité toujours renouvelée de son imagination. Mais ce Don Juan, d’abord candide, devient assez tôt un sceptique, trop averti des réalités pour chercher dans l’amour un idéal dont il serait l’éternelle dupe. C’est un sensuel plus qu’un sentimental. 11 n’est pas, comme le sera le Don Juan romantique, le Don Quichotte de l’amour. Hoffmann le premier a conçu ce rêveur, mais son héros est un mythe, une forme brumeuse entrevue dans un délire musical. Avec Musset le caractère se précise : à la vieille conception d’un Don Juan égoïste et voluptueux, l’auteur de Namoima a substitué un artiste qui cherche la beauté non pas dans l’éclat des couleurs ou dans l’harmonie des sons, mais dans la femme.
C’est dans le deuxième chant de Namouna, publié à la fin de l’année 1832, que le poète a développé sa théorie du donjuanisme. Après avoir exprimé à la façon de Byron, tantôt avec ironie, tantôt avec tristesse, ses rêves’, ses idées, efffeuré mille sujets étrangers à son conte, Musset oubliant son héros. Hassan, oppose à l’ancienne figure de Don Juan, celle que conçoit sa propre imagination. Au libertin français, joyeux vivant qui berne ses créanciers, se moque de son
T. II
père •, au Lovelace anglais froid, sec, cruel, il oppose un roué « plus grand, plus beau, plus poétique » qu’il ^
peint, en lui donnant toutes les grâces de la jeunesse ;
et de la candeur.
Ce Don Juan a vingt ans; il est riche; il est bon; son j
cœur tendre vient de s’ouvrir. Toutes les femmes \
l’aiment, et il les aime toutes, cherchant dans les ;
bouges et dans les chaumières, comme dans les \
palais, la réalisation vivante de la beauté dont il porte en lui l’insaisissable image. L’œil toujours fixé sur l’idéal qui le fuit, il laisse dans son sillon des cadavres -
et des ruines qu’il ne voit pas.- C’est un corrupteur i
candide; un foyer d’amour sincère dévore son âme et j
il parcourt la terre sans rencontrer la femme inconnue j
Qui seule eût mis la main au frein de son coursier. j
Il mourra donc en sacrifiant sa gloire et son génie ^
Pour un être impossible et qui n’éxislait pas. \
Déjà Sainte-Beuve signalait en 1850 ^ ce qu’il y a j
d’irréel dans ce corrupteur à la fois criminel et ver- ^
tueux, rêveur sublime et bourreau impitoyable. Et j
c’est bien, en effet, le caractère le plus original de ce ;
Don Juan : c’est un personnage fictif et chimérique, ^
une création arbitraire et subjective du poète, qui 1
incarne en lui une vision intérieure, une conception V
tout à fait personnelle, sans fondement dans le monde extérieur. Il n’est plus représentatif d’un milieu, d’un ;
état de mœurs : c’est un état d’âme. C’est d’ailleurs ce qui donne sa plus grande valeur et son véritable ■
intérêt à cette abstraction animée. Don Juan était
1. Musset est injuste pour le héros de Molière dont il ne voit pas tous les aspects et dont il ne saisit pas la profondeur.
2. Causeries du lundi, tome 1, 28 janvier 1858. Cf. aussi Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1833.
DOy JUAN ET LE ROMANTISME.
jadis un document social : c’est maintenant un document intime qui nous renseigne sur les sentiments et les aspirations d’un poète de vingt-deux ans en pleine elTervescence romantique. Quelques mois avant la rencontre fameuse avec George Sand en qui Musset crut naïvement trouver la* réalisation de son rêve d’amour, il venait d’exprimer ce rêve dans Namowia, et il l’avait fait avec une naïveté et aussi une élévation dignès de son âme tendre et enthousiaste.
Ce Don Juan, éphèbe délicat,
Rameau encore tremblant de l’arbre de la vie,
dont les sons d’une lyre et la vue d’une prairie font vibrer le cœur, qui, gonflé de désirs, aspire à embrasser le monde entier, ce mélange de faiblesse, d’innocence et de vastes aspirations, c’est Musset lui-même à la recherche de l’éternel amour, l’adolescent exalté, aux rêves maladifs, qui s’est analysé dans la première partie de la Confession d’un enfant du siècle. C’est aussi l’admirateur de Byron, développant dans ses vers les gémissements de Childe Harold sur l’inanité du véritable amour. C’est enfin le dandy qui cède à l’affectation de passer pour un désabusé de la vie et mêle des accents désenchantés à ceux que lui inspire l’ardeur confiante de ses vingt ans. Le poète sn chante ainsi en chantant Don Juan, et son poème devient l’écho de son propre cœur. C’est déjà le sentiment que l’on retrouvera plus tard dans maintes de ses œuvres, dans le Souvenir notamment : l’amertume de ne pouvoir trouver le bonheur dans la réalité.
En ce sens, il y a une philosophie dans le deuxième chant de Namouna. Que le poète l’ait exprimée à propos de Don Juan, et qu’il ait ainsi transformé les sentiments du héros à l’image des siens propres, il n’y a pas lien de s’en étonner : comme Don Juan, Musset
n’a vécu que pour l’amour, et si, à l’inverse de Don Juan, il n’a vu dans cette passion qu’un mensonge, il a cru que si trompeuse qu’elle fût, elle demeurait encore le seul bien qui valût la peine d’être recherché.
Dans la dédicace de la Coupe et les Lèvres (1832), au cours de ce persiflage, tantôt triste et tantôt comique, de ses propres sentiments, le poète exalte l’amour avec une sorte de ferveur religieuse et, résumant en trois vers la théorie qu’il devait bientôt développer, il s’écrie :
L’amour est tout, l’amour et la vie au soleil.
Aimer est le grand point : qu’importe la maîtresse?
Qu’importe le llacon, pourvu qu’on ait l’ivresse?
Aussi le type de Don Juan l’a-t-il plus d’une fois tenté et à plusieurs reprises le trouve-t-on dans ses œuvres, sous son nom ou sous un nom d'emprunt. Dans les Marrons du feu, écrits en 1829, Rafaël, héros volage, débauché, mêlant le sang, le vin et l’amour, est un Don Juan du xviir^ siècle qui a donné sa vie
A ce Dieu fainéant qu’on nomme fantaisie.
Dans le fragment d’une pièce en prose publiée par la France littéraire en décembre 1833 et intitulée Une matinée de Don Juan, l’auteur représente le séducteur s’éveillant, le corps las et l’âme triste, se faisant lire, pour se distraire, par son valet Leporello, la liste de ses victimes, et constatant avec mélancolie qu’aucune n’a pu épuiser l’ardeur dont il brûle :
<< Que te reste-t-il pour avoir voulu te désaltérer tant de fois? une soif ardente, ô mon Dieu! » Cette douloureuse remarque n’empêche pas Don Juan d’obéir à sa destinée : au seul bruit que font sous ses fenêtres des femmes se rendant à la messe, il dicte à
DON JUAN ET LE ROMANTISME
Leporello un billet doux, avec ordre de le laisser tom-' ber sur le « plus petit pied » qu’il apercevra. C’est une fillette qui reçoit le poulet, lève la tête, sourit.... et Don Juan s'habille pour suivre cette nouvelle conquête.
On citerait aisément dans les Comédies et Proverbes.
dans toute l’œuvre de Musset maint autre personnage ainsi imprégné d’un donjuanisme triste et profond. Et si fantaisiste que soit cette conception, elle a, il faut l’avouer, de la noblesse et de la beauté. Idéaliser Don Juan, c’est idéaliser l’amour; c’est lui rendre la dignité et le respect qu’il a perdus au xviiF siècle. Sans doute, Don Juan ainsi glorifié n’a plus la signification objective et précise qu’il avait jadis. 11 manque aussi de complexité et sa psychologie est assez fausse. Mais il prend une ampleur superbe. 11 ne se contente même pas d’incarner l’Amant éternel, il devient le
Symbole merveilleux de l’homme sur la terre
torturé par la lutte entre une réalité misérable et la splendeur de son rêve.
Don Juan, après avoir si douloureusement poursuivi l’absolu, devait un jour l’atteindre. Le bien que la terre lui refuse, le ciel le lui donnera. Dans Namouna il est réhabilité. Un pas de plus va être fait : il sera sauvé. Cette œuvre de la régénération et du salut a été conçue et réalisée pour la première fois dans le Souper chez le Commandeur de Blaze de Bury, le fils de ce Castil-Blaze qui s’était lui-même occupé de Don Juan dans son Molière musicien et dans ses fantaisistes adapations de l’opéra de Mozart. Dans le numéro du
juin 1834 de la Revue des Deux Mondes Blaze publia) sous le pseudonyme d’Hans Werner, un drame lyrique moitié en prose, moitié en vers, qui aurait pu s’intituler « la Conversion de Don Juan. »
L’auteur prend Don Juan après sa dernière aventure et le transporte dans le sépulcre même du commandeur. Le fameux repas est achevé. Don Juan, enchanté de son hôte, songe à se retirer; mais le commandeur s’intéresse au salut de ce pécheur, dont le charme fascinateur s’exerce même sur les morts, et il l’invite à se repentir. Sur ces entrefaites, entre un parent du commandeur, le connétable Don Bernardo Palenjuez, ou plutôt sa statue animée, bientôt suivie de celle du docteur Don Onufro Palenjuez, jadis médecin à Burgos. Cette double apparition semble d’abord à Don Juan un effet de l’ivresse. Mais une troisième statue vient se joindre aux précédentes : c’est celle du cardinal Bafaël Palenjuez. Cette fois. Don Juan troublé regarde avec une morne stupéfaction ce quatuor de marbres vivants réunis en un conseil de famille solennel. Le cardinal prend le premier la parole et expose qu’à la mort d’un Palenjuez, Dieu envoie plusieurs des membres défunts de la famille annoncer aux autres le deuil qui les frappe. Il vient donc apprendre au commandeur la mort de sa fille Anna, et l’inviter à prier pour elle, car en ce moment Dieu la juge.
Les quatre statues adressent à la Vierge et au Christ une ardente oraison pour le salut de la jeune fille. La prière achevée, on frappe de nouveau : c’est la morte qui arrive dans sa robe blanche et se précipite en pleurant dans les bras de son père. A sa vue, les statues poussent un cri de douleur : elle ne porte pas
1. Le souper chez le comuiandcur a élé publié depuis dans les Poésies complètes de l’auteur, Paris, Charpenlier, 1842.
DON JUAN ET LE ROMANTISME
sur le front le signe des élus. Surprise par un cavalier, une nuit qu’elle priait pour la santé de son père elle a subi le pouvoir de rinconnu et ne lui a pas résisté. Son bon ange l’a abandonnée, en lui annonçant qu’elle expierait sa faute par dix mille ans de Purgatoire. Toutefois, cette peine serait rachetée, si un vivant consentait à participer sur la terre à son expiation et à remplir de ses pleurs son urne funéraire. Aces mots, le commandeur saisit Don Juan par la main et lui demande d’effacer ses propres crimes en sauvant l’âme de sa fille. Le libertin refuse d’abord. Mais restée seule avec lui, Anna lui révèle que les bienheureux ne souffrent pas ces désirs ardents, ces tourments d’amour inassouvi qui dévorent le cœur des hommes. Ils connaissent l’amour parfait. Si Don Juan, qui a inutilement cherché cet amour, veut pleurer pour la morte et la racheter, tous deux se fondront en un séraphin céleste, et ainsi transfigurées, leurs âmes goûteront l’absolue félicité.
Cette vision enchanteresse, l’espoir d’atteindre enfin son idéal tentent Don Juan. Autour de lui les statues font entendre un hosanna de gloire et de résurrection, tandis que le héros transfiguré entonne un hymne de reconnaissance à la nature, à la terre, au ciel, sorte de magnificat glorieux où le catéchumène exhale toute la joie de son âme purifiée : « Tout un éden, s’écrie-t-il dans un transport lyrique, fleurit autour de moi. Auréoles, sons, parfums, tout cela tinte et flotte et tremble dans l’espace.... Terre, enivre-moi de tes parfums, laisse Don Juan ouvrir sur toi ses ailes d’ange! » Et Don Juan converti attend ainsi l’apothéose prochaine dans laquelle il ira rejoindre au Paradis son amante sauvée par lui.
11 n’y a pas lieu d’insister sur les critiques que l’on pourrait adi-esser à ce drame où la plus extravagante
fantaisie, le sentiment religieux, les intentions philosophiques et morales se mêlent et s’expriment en une langue poétique assez plate ou en une prose déclamatoire. Qu’il y ait dans l’œuvre trop de développements lyriques, trop de chœurs, de prières, de récits fastidieux, peu ou pas d’action et d’intérêt dramatique, la chose est si manifeste que dans la préface de son édition de 1842 l’auteur lui-même en convenait d’assez bonne grâce. ^
11 faut retenir seulement l’originalité de Blazequi, le premier, arrache Don Juan à la damnation et lui ouvre les portes jusqu’alors fermées du bonheur. 11 complète ainsi logiquement l’idée indiquée par Hoffmann et par Musset, glorifie le héros et modifie le dénouement traditionnel de la fable. Cette modification audacieuse, que la transformation du caractère de Don Juan rendait nécessaire, était justifiée aux yeux de Blaze par une autre raison. A l’inverse d’Hamlet et de Faust qui sont chacun l’homme de Shakespeare et de Goethe, Don Juan n’appartient en propre à personne : chaque génération, chaque écrivain le conçoit à sa guise. Blaze a vu en lui l’homme qui poursuit successivement un double idéal : il a cherché d’abord à satisfaire dans l’amour charnel la flamme intérieure qui le brûlait. Il n’a trouvé dans les voluptés ainsi goûtées que désillusion et dégoût. C’est alors qu’il s’est élevé à un amour plus pur, exempt des souillures et des imperfections humaines, à l’amour angélique et divin.
L’auteur nécessaire de cette purification est la femme aimée. Molière le premier avait deviné l’infiuence heureuse que celle-ci pouvait exercer sur la destinée de Don Juan. Si Elvire ne convertit pas son amant, du moins elle tente de le faire, et plus tard, Hoffmann, s’inspirant de cette indication, voit en dona Anna l’être de choix qui doit réaliser le rêve de l’éter
DON JUAN ET LE ROMANTISME
nel chercheur d’amour. Mais Hoffmann n’a pas osé encore concevoir Don Juan régénéré et sauvé par la femme. Cette évolution décisive de la légende, c’est Blaze qui l’a réalisée. Par la bouche d’Anna, il fait parler la voix mystérieuse et divine qui touche l’inhdèle, opère le miracle de sa conversion, et le réconcilie avec le ciel. Grâce à Anna, Don Juan comprend le vrai but et la signification de la vie.
Il prend ainsi, une fois de plus, une valeur symbolique nouvelle ; il représente l’amour terrestre s’épurant peu à peu sous une influence supérieure et aboutissant à l’amour céleste. Cette conception est toute imprégnée de la théorie de la purification, de l’idée catholique du rachat des coupables par la souffrance et les prières des justes. Elle a aussi un sens mystique et se ressent de cette religiosité un peu vague, de cette sentimentalité lyrique qui constituent le fond de l’âme romantique. Don Juan devient un poète sensible, un croyant enthousiaste, un amant de la nature, de la vérité et du bien. Il atteint le bonheur parce qu’il le cherche au-dessus de l’humanité, dans la foi et dans le ciel.
Cette conception de Don Juan racheté et sauvé a été féconde : les successeurs de Blaze devaient d’autant plus l’adopter qu’elle se trouvait déjà dans une ’ ' le espa|?nole, qui, par un phénomène fréquent de convergence littéraire, allait se confondre avec celle du Burlador. C’est la légende de Don Juan de Malrana. Bien que les éléments qui la constituent diffèrent sensiblement des précédents, que le surnaturel y ait un tout autre caractère, et que la fin édifiante du pécheur absous ne rappelle guère le châtiment de Don Juan Tenorio,
certains traits communs expliquent la fusion des deux fables. Connue depuis longtemps en Espagne, l’histoire moitié réelle, moitié fantaisiste, du comte de Marana a été pour la première fois répandue dans la littérature par Prosper Mérimée avec maints embellissements dûs les uns à des récits antérieurs, les autres à l’imagination mélodramatique de l’auteur.
Elle est le sujet d’une nouvelle intitulée les Ames du Purgatoire qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1834. On connaît ce conte étrange : Don Juan de Marana, fieffé libertin, après maintes aventures, maintes débauches, se dispose un jour, par bravade, pour tromper Dieu lui-même, à enlever de son couvent une religieuse, quand il rencontre son propre cercueil porté par des pénitents. Ce sont des pécheurs dont les âmes ont été tirées du Purgatoire parles prières de sa mère. S’étant converti à la suite de ce miracle, il a dû, quoique moine, tuer pour se défendre le frère d’une jeune fille f{u’il a jadis déshonorée. Après ce dernier crime, il redouble de mortifications et meurt vénéré comme un Saint.
Cette nouvelle n’est pas une des meilleures de Mérimée. Sans doute, on y retrouve ce mélange de merveilleux et de. réalisme, d’aventures atroces, mystérieuses et de mœurs vraies, prises sur le vif, ce contraste saisissant entre les scènes de la vie et les fantaisies extravagantes de l’imagination où excelle l’auteur de la Vénus d'Ille. Sans doute l’enterrement de Don Juan est traité avec une grande puissance de coloris etuneirare justesse de traits: les détails sont combinés de telle sorte C{u’il est difficile de discerner si le héros voit réellement la scène, ou s’il est le jouet d’une hallucination. Pour le lecteur l’impression est terrifiante. Sans doute enfin, les passions des personnages sont peintes avec une extrême vigueur. Mais il faut reconnaître
DON JUAN ET LE ROMANTISME
qu'en dépit de ces mérites, le conte est beaucoup trop long : les détails inutiles, les aventures compliquées y abondent et nuisent à la force de l’émotion. Cette sobriété, cette condensation qui donnent à Matteo Falcone, à Tainangd, à V Enlèvement de la redoute un si fort caractère dramatique, font ici défaut. Comme l’a fort justement noté M. A. Filon, les Ames du purgatoire appartiennent à la plus mauvaise époque littéraire de la vie de Mérimée. Ce sont ces années de dissipation qui vont de 1830 à 1834 au cours desquelles le futur auteur de Colomba, tout entier à ses plaisirs, n’a produit, outre notre conte, qu’une assez mauvaise nouvelle, la Double méprise.
Mais si elle ne vaut pas toujours par les mérites de l’exécution, l’œuvre est curieuse par le sujet meme, par la combinaison d’éléments empruntés à deux légendes, dont l’une, celle du comte de Marafia, a un fondement historique.
Nous savons en effet qu’en 1626, don Miguel Manara, Vicentelo de Leca, « vingt-quatre » de Séville et chevalier de Calatrava, naissait à Séville et était baptisé à l’église de San Bartolome. Don Miguel eut une jeunesse orageuse et désordonnée sur laquelle ses historiens ne s’étendent guère, ne retenant de ses aventures que celles où ils ont vu le doigt de la Providence. Un jour qu’on avait intercepté à la douane plusieurs jambons qui lui étaient destinés, il résolut de punir le téméraire qui avait osé retenir ses provisions. Mais le chemin de la douane fut son chemin de Damas. Réfléchissant à l’acte qu’il allait commettre, et repassant en quelques minutes son existence si troublée, il fut saisi de remords et il prit le parti de « suivre la voie du Seigneur ». 11 se maria et donna l’exemple d’une très vive piété, consacrant sa fortune, qui était considérable, aux bonnes œuvres. 11 créa notamment
un cimetière pour qu’on y enterrât les corps des suppliciés. On lui doit aussi la fondation de l’hôpital St Georges. En 1661, après la mort de sa femme, il entra dans une confrérie charitable, la « Hermandad de la Caridad », dont ses vertus le firent peu après nommer supérieur, « Hermano mayor. » H y vécut jusqu’à sa mort qui survint en 1679. Son humilité était telle qu’il demanda à être enterré sous le seuil de la chapelle, dans l’hôpital qu’il avait fondé, afin que chaque fidèle foulât aux pieds son cadavre. Sur son tombeau on grava cette épitaphe, que certains disent avoir été composée par lui-même : « Ici reposent les os et les cendres du plus méchant homme qui fut jamais au monde. » Les voyageurs peuvent encore voir à Séville, près de son tombeau, le crucifix qu’il tenait en mourant, et l’on conserve son épée dans une des salles de l’hôpital de la Charité K
Cette histoire authentique de Don Miguel de Mafiara nous a été conservée par un de ses contemporains et amis, un jésuite, le père Juan de Cardenas 2, Elle ne diffère en rien de ces histoires de jeunes débauchés, soudainement touchés de la grâce, si nombreuses en tous pays, et plus particulièrement en Espagne. Mais la légende qui aime à embellir les événements les plus simples, s’est vite emparée de la vie de Don Miguel et
1. Cf. le récit d’une visite que raconte M. Barrés dans son livre Du sang, de la volupté, et de la mort. Une visite à Don Juan. — Dans son Voyage en Espagne, chap. xiv (1840), Th. Gautier raconte aussi une visite qu’il a faite au couvent de la Caridad, et à ce propos rappelle l’histoire de Don' Juan de Marana.
2. Breve relaciôn de la muerte, de la vida y virtudes de don Miguel de Manara. Séville, Diego Lope/ de Haro, 1680. La Chroni(}ue du P. Cardenas a servi à M. de Latour à écrire une vie du héros : Don Miguel de Manara, sa vie, son discours sur la vérité, son testament, sa profession de foi, par Antoine de Latour, Paris, Michel Lévy, 1857, et Charles Donniol, 1860.
DON JUAN ET LE ROMANTISME
l’a ornée d’événements mei*Teilleux, forgés de toutes pièces. Elle a raconté que, s’étant épris de la statue qui surmonte la Giralda à Séville, il lui adressa des propositions auxquelles le bronze répondit. Elle raconte aussi qu’ayant vu sur une rive du Guadalquivir, opposée à celle sur laquelle il se trouvait, un promeneur qui fumait, il lui demanda du feu. L’autre, qui était le Diable, lui tendit son bras par dessus le neuve, et Don Miguel, sans s’émouvoir, alluma son cigare. Un soir qu’il poursuivit une femme jusque dans la cathédrale et que, devenant pressant il la saisit par la taille, il découvrit sous la mantille une tète de mort grimaçante. De même, une autre fois ,qu’il avait pénétré par une échelle de soie chez une jeune fille, il n’aperçut dans la chambre qu’un cadavre entouré de quatre cierges. Mais l’événement le plus extraordinaire de son existence, celui-là précisément qui a inspiré le récit de Mérimée, c’est l’aventure miraculeuse qu’il eut une nuit dans l’église de Santiago où il assista vivant à son propre enterrement.
Cette dernière aventure, que la légende a gratuitement attribuée à Miguel de Manara, appartient à une assez ancienne tradition et figure dans plusieurs contes où Mérimée a pu la trouver, accompagnée des circonstances essentielles dont il a entouré son propre récit.
En l’année 1570, un prêtre nommé Antonio de Torquemada raconta dans un recueil destiné à l’édification des âmes pieuses et intitulé las Flores cariosas^, l’histoire d’un chevalier qu’il ne nomme pas, qui s’étant épris d’une religieuse imagina pour pénétrer
1. Traduit en 1579 à Lyon chez Bérard par Gabriel Ghappuys, Tourangeau, sous le litre de Hexameron ou les fleurs curieuses. Le récit est dans la IIP journée, pp. 218-221 de l’éd. de 1582.
auprès d’elle, de fabriquer de fausses clés. Il entra donc de nuit dans le couvent afin d’enlever son amante ; mais il s’aperçut que la porte de l’église, était ouverte, que l’église elle-même était toute illuminée et que des chants funèbres en sortaient. Poussé par la curijosité il entra, vit un grand nombre de moines et de prêtres tous inconnus de lui, qui, un cierge allumé à la main, chantaient l’oflice des morts autour d’un catafalque tendu de noir. Comme il demandait le nom du défunt <à l’un des officiants, celui-ci lui répondit en lui donnant le sien. Il se mit à rire en déclarant que c’était là un mort bien vivant. Mais un second prêtre interrogé lui fît la môme réponse. Effrayé, il sortit alors de l’église, monta à cheval et s’en revint chez lui suivi de deux gros matins qui étaient des démons. Quand il entra dans sa maison, ses domestiques furent frappés du changement survenu dans sa physionomie; ils l’interrogèrent et il leur raconta son aventiïre. Puis, il se retira dans sa chambre pour se reposer. Mais alors, les deux chiens qui ne l’avaient pas quitté se jetèrent sur lui et le mirent en pièces. Le narrateur laisse cependant entendre qu’il eut le temps de se repentir et que son âme fut sauvée.
Ce récit ainsi que plusieurs autres dans lesquels il est intercalé a pour but de montrer combien grand est le péché de violer les couvents de religieuses et quelle terrible vengeance le Seigneur en tire. Le pieux narrateur veut aussi prouver par ce miracle que les diables prennent souvent forme d’animaux pour châtier les coupables.
Deux ans plus tard, en 1572, Cristobal Bravo, de Cordoue, mettait en vers cette aventure sans y changer aucun détail. Plus tard, en 1663, le licencié don Gaspar Lozano, recteur du collège de Notre-Dame de l’Anunciata de Murcie reprenait avec quelques variantes le
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même conte dans ses Soledades de la Vida y desenganos del Miindo V Ici le chevalier s’appelait Lisardo et la religieuse Teodora; cette histoire se retrouve, mise en vers et résumée, dans deux romances recueillis par Durai! dans son Romancero general et intitulés Lisardo el estudiante de Côrdoba h II s’agit d’un étudiant de Salamanque, Lisardo de Gordoue, qui s’est épris de la •sœur d’un de ses camarades, doua Teodora. Une nuit qu’il a pénétré auprès de la jeune fille, celle-ci lui déclare qu’elle ne peut l’épouser, car elle doit se faire religieuse; elle l’engage donc à renoncer à elle et à se retirer. Il lui obéit quand il est accosté par un fantôme recouvert d’un sombre manteau, qui l’invite à le suivre à l’extrémité de la ville, auprès d’un vieux mur en ruines où après lui avoir dit ces seuls mots : « Lisardo, amende-toi, répare le mal que tu as fait », il disparaît. Lisardo reste d’abord glacé d’effroi, mais il se remet peu à peu et va voir plusieurs fois Teodora à son couvent. La religieuse, que les démons embrasent de tous les feux de l’amour, s’offre à son amant s’il consent à l’enlever. Tous deux conviennent d’une nuit et Lisardo se dirige à l’heure dite vers le lieu du rendezvous, quand il rencontre un cortège funèbre. Il s’informe à plusieurs reprises du nom du défunt et, chaque fois, on lui répond : C’est Lisardo, l’étudiant. » Finalement, l'officiant lui donne un soufllet en lui disant :
« Chevalier, tous ceux que tu vois là sont les âmes du Purgatoire que Lisardo a secourues par ses prières et ses offrandes ; elles viennent prier Dieu pour son âme qui est en grand péril. » Sur ces paroles les lumières s’éteignent, et Lisardo s’évanouit. Quand il revient à
L Madrid, Matteo Fernandez, 1663, p. 1 à 182 et Barcelone, Pablo Cainpins, éd. de 1722 p. 99 et suiv.
2. Durai!, Romancero general, 1, pages 264-268. Le romance est anonyme; il est divisé en deux parties.
lui, il fait part à Teodora de sa vision, lui recommande
de ne plus vivre que pour Dieu et lui-même se retire
loin du monde pour faire pénitence K
Ces récits historiques ou légendaires contiennent la pliq)art des éléments dont s’est inspiré Mérimée 11 a pris à l’histoire véridique de Miguel de Mafiara, outre sa conversion, le trait d’humilité qui le pousse à se faire inhumer sous le porche de l’église. 11 a ajouté l’outrage fait à Don Juan converti par le père de sa maîtresse et le duel mortel qui en résulte. La tentative d’enlèvement de la religieuse, la rencontre que fait Don Juan de son propre convoi funèbre sont tirés du récit de Torquemada ou de celui de Lozano. C’est à ce dernier que Mérimée a emprunté un des détails merveilleux les plus curieux de son conte, l’intervention des âmes du Purgatoire en faveur du pécheur repentant.
D’autres traits appartiennent à la légende du Burlador et pour la première fois ont été amalgamés avec les précédents : Don Juan, dissimulé sous le man-
1. Le conte est beaucoup plus long- et plus détaillé dans le récit de Lozano; mais le fond ne diffère guère. La même histoire de rhomme qui assiste à son propre enterrement se trouve aussi dans une pièce de Lope de Vega, El Vaso de elecciôn. San Pablo.
2. Ils ont aussi inspiré Espronceda dans El Estadiante de Salamanca. L’auteur esquisse en la personne de don Félix de Montemar une sorte de^Don Juan qui, ayant perfidement trompé et fait mourir son amante, dona Elvire de Pastrana, tue dans un duel son père don Diego. Comme dans la légende de Lisardo le meurtrier est conduit par un fantôme jusqu’en un lieu mystérieux où il assiste à son enterrement. Il doit ensuite épouser le fantôme qui est le squelette d’Elvire.
Zorrilla de son côté, dans El capitdn Montoya, a raconté les amours d’un capitaine avec une religieuse et la rencontre qu’il fait, une nuit où il se rend au couvent de son amante, du cortège de ses funérailles.
Cf. aussi Cano y Cueto la Ültima aventura de don Miguel de MaJïara dans Tradiciones sevillanas, tome VU, p. 101 et suiv.
DON JUAN ET LE ROMANTISME
teaii d’un autre, fait violence à une jeune fille et perce (le son épée le père accouru aux cris de son enfant. On trouve enfin dans une nouvelle des Contes fantastiques d’Hoffmann, Bonheur au jeu, la première idée de la femme jouée à l’hombre A ces éléments empruntés, Mérimée a ajouté des scènes de la vie d’étudiant et de la vie militaire ainsi qu’un personnage mystérieux, don Garcia, qui exerce sur Don Juan une influence fatale. Ces détails nouveaux ne font qu’atténuer la vive impression de terreur religieuse qui se dégage des récits de Torquemada et de Lozano.
La véritable originalité dé Mérimée est d’avoir, en introduisant dans la vie de Miguel de Mafiara des détails de la vie de Don Juan Tenorio, en mêlant aussi certains traits de caractère des deux personnages, et en associant le prénom de l’un au nom de l’autre, donné à ses imitateurs l’idée de réunir en une seule les deux légendes. Chez Dumas, cette union est déjà plus étroite ; après lui, la diversité d’origine des deux fables étant oubliée, les deux héros ont été pris indifféremment l’un pour l’autre, et leurs aventures définitivement confondues -.
La légende de Don Juan de Marana ainsi rattachée par Mérimée à celle de Don Juan Tenorio a été mise deux ans plus tard sur la scène, ~avec d’assez nom-
1. Dans les Marrons du feu de Musset, Rafaël et l’abbé ont aussi ridée de changer d’habits pour tromper la Camargo.
2. Pour l’histoire de la légende de Miguel de Manara devenu par une interposition frérpiente, Marana, cf., outre les récits déjà cités, don Joariuin llazanas y la Rua. Génesis y desarrollo de la leyenda de Don Juan Tenorio; Gano y Cueto, op. cité pp. 240- 251 ; — G. Reynier. Les origines de la légende de Don Juan. Revue de Paris, 15 mai 190G.
T. II
breuses modifications, par A. Dumas père, dans un drame fantastique, intitulé Don Juan de Marana ou la chute d'un ange, mystère en 5 actes et 7 tableaux. La pièce fut jouée pour ïa première fois le 30 avril 1836 au théâtre de la Porte-SaintAlartin.
Elle est peut-être, avec le drame de Vogt, l’œuvre la plus extravagante qu’aient inspirée'les aventures de Don Juan. Féerie, mystère, mélodrame, mélange disparate d’événements humains et de fantasmagorie, d’apparitions, de changements à vue, de scènes terribles et ridicules, avec des prétentions symboliques, elle constitue un des amalgames les plus bizarres et les plus déconcertants qu’ait jamais conçus l’art romantique. En outre, elle est faite de nombreux emprunts, de détails pris à Balzac, à Mérimée, à Musset, à Shakespeare meme et à Walter Scott, le tout à peine transformé et plus ou moins heureusement combiné et fondu 1.
Tandis que se meurt le vieux comte de Marana veillé par deux anges, — le bon et le mauvais génie de sa famille, — son fils cadet, Don Juan, festoie avec des compagnons de plaisir et des courtisanes. Cette orgie d’un côté, cette agonie de l’autre, dramatiquement opposées, rappellent le début de V Elixir de longue vie. Comme dans le conte de Balzac, les conviés se retirent en apprenant que la mort va frapper à côté d’eux. Don
1. Dans le feuilleton des Débats consacré à la première représentation de la pièce, Loève-Veimars signalait déjà avec ironie les emprunts de l’auteur : il voyait notamment dans la scène des statues une imitation de la scène des spectres dans le Richard III de Shakespeare; il attribuait à Walter Scott « avec son diable et son vieux laird qui donne des quittances dans son tombeau », fidée de la visite de Don José allant demander à la statue de son frère de signer l’acte qui le légitime. Il est certain que l’auteur, la mémoire toute pleine de ses innombrables lectures, a fabriqué sa pièce de divers morceaux empruntés et qu’il n’a souvent pas pris la peine de transformer sensiblement.
DON JUAN ET LE ROMANTISME. 35
Juan, avide de puissance et de fortune, cherche à empêcher son père de légitimer in extremis son frère aîné, Don José, et il frappe dïm poignard le confesseur du mourant qui refuse de se prêter à ses projets. Le comte meurt en effet, sans avoir eu le temps d’apposer sa signature à l’acte de légitimation, tandis que le bon ange fuit à tire d’ailes, laissant la place au mauvais génie des Marana.
Ce crime ne suffît pas à satisfaire la haine de DcTn Juan. Il enlève à son frère sa fiancée, doîia Teresina, le fait enfermer lui-même et fouetter ignominieusement comme bâtard et serf. Puis, comme le Don Juan de Mérimée, il joue sur un coup de dés à un autre débauché. Don Luis de Sandoval, sa maîtresse, dona Inès. Et de même que dans les Marrons du feu d’Alfred de Musset, la Camargo indignée de la trahison de Raphaël fait poignarder son amant par l’abbé Annibal, Inès fait tuer Sandoval par Don Juan, qu’elle cherche ensuite à empoisonner; mais c’est elle-même qui est victime de sa vengeance.
Cependant, Don José descend au tombeau de son père, pour demander au mort de signer l’acte qui le légitime, et le rétablir ainsi dans ses droits. La statue du comte se soulève en effet sur sa tombe et appose son nom sur le parchemin. Ce miracle est suivi d’autres prodiges : comme dans les Ames du purgaloire, Don Juan cherche à séduire une religieuse, Marthe, sœur d’Inès, en qui s’est incarné le bon ange de sa famille ; mais ses nombreuses victimes, dont les mausolées sont réunis dans l’église où il pénètre, se dressent soudain devant lui, tandis que la statue d’Inès le saisit par les cheveux. Cette évocation est un lointain souvenir de la statue du commandeur; mais la statue qui emportait aux enfers Don Juan Tenorio est ici multipliée, et Don Juan de Marana, moins ferme que son aîné devant
cette manifestation surnaturelle de la colère divine, se convertit et entre dans un couvent.
Suivant toujours le thème fourni par Mérimée, l’auteur nous le montre occupé à des exercices d’une austère piété, quand Don José, enllammé de haine et avide de vengeance, vient l’obliger par un sanglant outrage à se battre contre lui. Don Juan transperce son frère de son épée; mais au lieu de faire pénitence pour racheter ce nouveau crime, il estime que le Diable lui-même ne veut pas qu’il se fasse ermite et il enlève sœur Marthe. Un coursier diabolique l’emporte avec son amante au milieu d’un ballet de spectres et de fantômes : ce sont ses victimes qui l’attendent. Une d’elles se dresse devant lui l’épée à la main : c’est Sandoval. Cette fois, Don Juan touché tombe, en poussant un cri; mais au moment d’expirer il entend la voix de Marthe qui lui dit : « Repens-toi, Don Juan, repenstoi! » A ces mots, le coupable lève les bras au ciel et s’écrie : « Pardonnez-moi, mon Dieu! Je me repens. » Et son âme monte au Paradis, au son des chants des séraphins.
Cette fin du héros dgns une apothéose; sa conversion sous l’influence de la seule femme qu’il ait vraiment aimée; ce triomphe du bon ange incarné en sœur Marthe, rappellent la victoire remportée par Anna sur le démon, dans le poème de Blaze de Bury. Ce n’était pas cependant la conclusion que Dumas songeait à donner à sa pièce. 11 avait d’abord damné Don Juan et c’est Méry qui, revoyant le dénouement, a sauvé le pécheur.
Le héros se ressent de l’incohérence du drame. Il est lui-mème un composé hétérogène de personnages multiples. On retrouve sous ses traits le débauché espagnol volage et persifleur, qui demande à l’amour, au jeu, à la richesse, de satisfaire son immense besoin de jouissances; le roué froid, maître de lui, égoïste et
DON JUAN ET LE ROMANTISME
cruel; le condottiere, le Borgia habile à jouer de toutes les armes, depuis le poignard jusqu’au poison, pour débarrasser sa route de quiconque le gêne; l’illuminé qui, dans les macérations du couvent, cherche à calmer et à satisfaire encore les ardeurs de sa chair; le rêveur romantique, à la poursuite d’un idéal d’amour et de beauté. C’est aussi un héros fatal, instrument d’une puissance mystérieuse qui le pousse à accomplir sa destinée de séductions et de crimes. Véritable incarnation diabolique, il va, broyant les cœurs, sacrifiant les vies, perdant les âmes. Un sort maléfique le suit, émane de lui et s’attache à tout ce qui l’approche : « Tout ce que je touche, dit-il, comme épouvanté de lui-même, se brise et se flétrit; ceux à qui je n’ôte pas la vie perdent la raison. » Les femmes, les plus vertueuses comme les plus perverses, cèdent invinciblement au charme mystérieux qu’il répand; c’est la courtisane Vittoria qui poignarde une rivale pour garder son amour; c’est là pure et chaste Teresina, dont la coquetterie innocente ne résiste pas à ses présents et dont le cœur obéit à son regardé C’est la sainte et exquise sœur Marthe, qui devient folle pour l’avoir connu; c’est la farouche Inès qui, vaincue par lui, vide une coupe empoisonnée. Il y a dans ses accents, dans ses gestes, dans ses yeux, une énergie infernale, enivrante, un entraînement ensorceleur, qui enchante, corrompt et tue. Nul, peut-être, parmi les personnages de Hugo, de Vigny, de Musset, de Dumas lui-même, ni Ruy-Blas, ni Didier, ni Antony, ne combine à un plus haut degré ce mélange de symbolisme, de fatalité, d’amour sauvage et mortel qui est la caractéristique des héros romantiques
1. La séduction de Teresina par Don Juan rappelle la séduction de Marguerite par Faust.
2. Je signale une assez curieuse parodie de la pièce de Dumas
Mais le plus grand mérite, peut-être, du Don Juan de Dumas est d’avoir inspiré le Don Juan de José Zorrilla y Moral. Cet illustre rénovateur de la scène espagnole, au XIX® siècle a fait représenter pour la première fois à Madrid, en Mars 1844, un Don Juan Tenorio, dont le succès, peut-être sans précédent, a fait oublier au public le Don Juan de Zamora et la pièce mère elle-même, l’antique Burlador. Par une pieuse tradition ininterrompue depuis un demi-siècle, ce drame, moitié humain, moitié religieux, est chaque année représenté le jour des morts dans toute l’Espagne. Le caractère surnaturel de la pièce, dont la seconde partie rappelle les anciens Auto-sacramentales, la belle leçon qui s’en dégage, leçon de charité et de pardon, la rapidité dramatique de l’action, les superbes envolées lyriques, la noble fierté du héros, grand jusque dans le mal et sublime quand l’amour et le repentir ont transformé son cœur, un mélange original de mystère et de réalité, de violence brutale et de grâce poétique, tous ces éléments semblent faire revivre en cette œuvre d’une
parue en cette même année 1836 à Paris chez Bezou. Elle est intitulée Don Juan de Marana ou la chute d’un ange, drame en 10 tableaux raconté par Robert Macaire et Bertrand, par l’auteur des parodies de Marie Tudor, à’Angcle, des Malcontents, dAngelo, etc. L’auteur imagine de faire raconter par Robert Macaire à des amis de son espèce le drame fantasti(iue de Dumas. Le héros de VAuberge des Adrets résume fidèlement la pièce en termes d’argot et en insistant sur tontes les extravagances qui ont pu intéresser un bandit aussi imaginatif ({u’il l’était luimême. Robert Macaire en eiïet semble fait mieux (jue personne pour comprendre le don Juan de Dumas. Son ami Bertrand, liomme plus sensé, fait à mesure la critique de l’œuvre et souligne assez comiquement tout ce qu’elle contient d’invraisemblance et de ridicule.
DON JUAN ET LE ROMANTISME
couleur si castillane et d’une allure si romantique l’iime du vieux théâtre espagnol.
Toutefois, le drame de Zorrilla est loin d’être original dans toutes ses parties : les souvenirs très voisins des Ames du Purgatoire de Mérimée, ceux surtout du Don Juan de Marana d’Alexandre Dumas ‘ ont manifestement influé sur le sens de la pièce, sur sa morale, sur sa conduite générale et sur le caractère même du héros. Ici encore Don Juan est sauvé, et sauvé par l’amour. C’est une femme, la seule qu’il ait aimée d’amour vrai, qui intercède pour lui auprès de Dieu, et arrache son âme au châtiment infernal. L’extraordinaire brutalité de Don Juan dans la première partie du drame, sa lutte contre le surnaturel dans la seconde, sont aussi des emprunts à la pièce de Dumas. Ainsi, non seulement le dramaturge espagnol a pris au romantisme français une conception du donjuanisme contraire à celle qui était née en Espagne, mais il a fait passer dans son œuvre tout ce que le génie tumultueux de Dumas a mis de violence dans les sentiments et d’étrangeté dans le surnaturel.
1. Dans ses Recuerdos del tiempo viejo où il se montre si sévère pour sa pièce, presque jaloux du succès qu’elle a obtenu dans les pays de langue espagnole, Zorrilla raconte que Don Juan fut une œuvre improvisée ; l’imprésario Carlos Latorre lui demanda en février une pièce qui devait être prête sans tarder, le théâtre fermant en avril. Le poète traita le sujet de Don Juan sans savoir au juste comment l’idée lui en vint, peut-être en parcourant le recueil des comédies de Morelo (?) (juoi qu’il en soit, le Burlador de Séville fut son seul modèle. Il fît sa pièce sans connaître aucune des plus célèbres parues en France, en Allemagne et en Italie. Cette affirmation peut à bon droit surprendre, l’inspiration de Dumas étant évidente dans le Don Juan Tenorio.
Quelques personnaj^es épisodiques sont empruntés à la réalité : celui de l’iiôtellier Bultarelli et du valet Giutti. Zorrilla semble d’ailleurs avoir été hanté par le type donjuanesque auquel il est revenu plus d’une fois : cf. le Capitan Montoya et Un Testùjo de Bronce, dans Dos leyendas tradicionales, Madrid, 1845.
Le drame est divisé en deux parties de caractères très différents ; l’une contient le récit des forfaits de Don Juan, auprès desquels les fautes du Burlador semblent peccadilles de novice. Ici, le héros n’est plus simplement un débauché que la folie d’amour entraîne dans les aventures les plus risquées; c’est une incarnation du mal, un être satanique en qui s’unissent dans un effroyable mélange l’audace, la férocité, la fourberie, le mensonge. Il joue avec le vice, avec le crime, insensible à tout sentiment d’amour, de respect, de pudeur : il parie avec un compagnon de plaisirs, Don Luis Mejia, à qui exécutera en une année le plus de meurtres et de rapts; et, non content de triompher dans ce singulier tournoi, il jure, comme le Don Juan de Mérimée et de Dumas, de compléter par une religieuse la liste de ses victimes. Cette religieuse sera la fille môme du commandeur d’Ulloa, que son père a fait enfermer au couvent, pour la soustraire à sa brutalité. Bien plus, exagérant encore le cynisme de Don Juan de Marana, qui jouait à un ami sa maîtresse, il parie à Don Luis de lui ravir en six jours sa fiancée. Pour arriver à ses fins il n’est traîtrise qu’il n’emploie : duègnes, spadassins sont à ses gages et l’aident par la force et par la ruse. Il pénètre ainsi dans le couvent de doua Inès, déjà troublée dans son innocence et à demi séduite par une lettre d’amour, et il enlève la jeune fille évanouie L Avec cet attentat commence la transformation du héros : c’était par une fanfaronnade de libertin, pour braver son père indigné et outrager Dieu lui-même, qu’il avait arraché la novice à son couvent; mais, pour la première fois, à la vue d’Inès, l’amour est
1. Chez Dumas, Inès est la maîtresse de l’ami de Don Juan. Chez Zorrilla, la liancée de Don Luis s’appelle doua Ana. L’Inès de Zorrilla est la Marthe de Dumas.