DON JUAN ET LE
kl
Romantisme.
entré dans son cœur, comme h la vue de Marthe, il est
entré dans l’âme de Don Juan de Marana. La vertu de la jeune fille opère le miracle de convertir Don Juan :
« ce que juges ni évêques n’ont pu faire de moi avec prisons et sermons, sa candeur Fa fait; son amour m’a changé en un autre homme, a régénéré mon être : elle a pu faire un ange de qui était un démon L » Le brutal débauché de naguère, devenu soudain un amant respectueux, fait entendre à l’oreille de la jeune fille un chant vibrant de tendresse et de poésie : de ses lèvres coulent en strophes frémissantes les mots d’amour passionnés et purs Mais l’arrivée de Don Luis et du commandeur interrompt sa déclaration. Le premier vient lui demander raison de l’outrage fait à sa fiancée; le second de l’enlèvement de sa fille. Et l’on voit alors le fier castillan, domptant pour la première fois son orgueil, s’humilier au point de tomber aux genoux du père de celle qu’il aime et qui ne répond que par des insultes à ses prières. C’est en vain : menacé dans sa vie par Don Gonzalo et Don Luis, il doit, pour se sauver, les tuer l’un et l’autre. Serré de près par des alguazils, il fuit loin de son château, laissant dofia Inès plus émue de son départ que du meurtre de son père.
Ici finit la partie humaine du drame. Dans la seconde partie, nous sommes en plein surnaturel. Suivant toujours la conception de Dumas, le poète espagnol va nous montrer le coupable sauvé par la femme aimée, dont le ciel écoutera la prière. Mais pour arracher
L r® partie, acte IV.
2. Cf. l"^® partie, acte IV, les strophes si harmonieuses et si délicieusement passionnées de Don Juan :
Cülmale, pues vida mia!
Reposa aqui, y un momento Olvida de tu convento La triste cdrcel sombria.
Etc.
Don Juan à Fèiifer, Dieu attend de lui une parole de repentir. La pièce se conlorme de nouveau sur ce point à la vieille morale espagnole et catholique, fidèlement adoptée par tous les dramaturges de la grande époque, que le salut du pécheur tient tout entier dans un acte
de foi. Le dénouement du Buiiador, que Zamora le premier avait modifié, sans justifier le pardon du criminel, est une fois de plus retourné suivant la tradition imaginée par Blaze de Bùry, et la leçon du drame rappelle celle de la Dévotion à la croix et du Condamné pour manque de foi.
Cependant, le Romantisme introduit ici un élément qui n’est pas dans les vieilles pièces espagnoles : ce n’est plus de lui-mème, par un acte spontané de repentir, que le pécheur fait son salut : il faut l’intervention d’une femme. C’est celle-ci qui agira sur le libertin par la vertu toute-puissante de l’amour et obtiendra de Dieu son pardon. Ainsi, même dans la catholique Espagne, le salut de Don Juan sera moins un effet de la foi religieuse que de l’amour humain, en dépit des précautions ciue le dramaturge prendra pour subordonner l’action de la femme à la grâce divine. C’est à quoi tend le déploiement de merveilleux qui se substitue à la réalité dans la dernière partie. Il faut d’ailleurs observer que si les nombreux squelettes qui apparaissent, si l’ombre de dona Inès sortant de son tombeau pour éclairer Don Juan, si cet appareil macabre, qui exagère singulièrement le surnaturel de Tirso, rappelle le dénouement des pièces de Blaze et de Dumas, il est d’une sincérité autrement émouvante que le clinquant artificiel et tout extérieur de nos romantiques.
Chez Zorrilla, l’élément religieux devient vraiment l’âme du drame: il le pénètre et le vivifie L Don Juan