Zorrilla a bien vu lui-même que là était la grande orig i
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lutte; la foi ne l’illurpine pas subitement; il attribue d’abord à quelque illusion les phénomènes merveilleux dont ses yeux ont été frappés; les objurgations de la statue qui lui accorde un dernier délai pour se convertir ne lui semblent pas convaincantes : il doute encore de Dieu, de son indulgence; l’apparition même de l’ombre d’Inès, qui le conjure de songer aux paroles de son père, le laisse hésitant ; il croit à une mystification de ses compagnons de plaisirs. Le scepticisme moderne s’associe là aux manifestations les plus fantastiques du surnaturel. Cependant, les témoignages les plus irrécusables l’entourent : comme Don Juan de Maraha, il voit meme passer son propre enterrement. Il comprend alors le néant de sa vie antérieure'; mais il est trop tard pour que son repentir soit efficace, pour que Dieu lui pardonne. Déjà, le délai accordé expire, la statue le saisit, quand, fléchissant les genoux, il tend vers le ciel la main que le commandeur laisse libre. Doua Inès s’en empare et lui apporte le pardon céleste. « De l’amertume de son âme, elle a purifié l’âme impure de son amant, et Dieu a accordé à son angoisse le salut de Don Juan. » Tous deux retombent ensuite sur un lit de fleurs, au milieu d’un chœur d’anges et d’une musique céleste.
La vie intense de l’action, la fougue et la douceur du héros, les contrastes violents de sa nature, l’exquise pureté de doua Inès, dont la candeur a eu plus de force pour guérir le vice que toutes les menaces, la soumission subite d’un débauché sans scrupule à un vierge innocente, le symbolisme moral qui se dégage de ce triomphe du bien, tout donne à la pièce de Zorrilla
nalité de son œuvre. Alors que les autres sont païennes, la sienne est d’essence profondément chrétienne : son Inès est, suivant sa propre expression, « remblèine de l’amour chaste, la hile d’Eva avant la sortie du paradis terrestre. »
'4ft ' LA LÉGENDE DE DON JUAN.
une valeur qui la met hors de pair parmi les innombrables Don Juan du xix® siècle. Si elle a eu, étant donné son caractère très local, plus de succès en Espagne que dans les autres pays, elle a cependant inspiré, -comme nous le verrons, maint dramaturge étranger b
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La conversion de Don Juan, grâce à la prière de la femme qui a souffert par lui et offre à Dieu ses propres douleurs pour le racheter, semble être née de la foi en Marie, la vierge douloureuse qui apporte ses souffrances à son divin fils, comme rançon des péchés des hommes. C’est une conception plus religieuse qu’humaine. Ce n’est point par un effet de sa volonté,
1. La pièce a été jouée en France en 1898 par la Compagnie du théâtre Espagnol de Madrid. Traduite une première foi:? par M. Achille Fou(iuier dans la Revue Britannique, en 1882, elle l’a été de nouveau par M. Henri de Curzon, Paris, Fischbacher. Dans un drame en cinq actes, représenté pour la première fois à Barcelone, le 24 octobre 1897, El Audaz Don Juan Tenorio, M. Antonio Careta y Vidal a repris la pièce de Zorrilla en donnant plus d’importance au rôle de doua Ana. La Biblioteca moderna, bibliothèque populaire (Madrid, Imprenta Universal de Francisco Hérnandez)a publié aussi un conte intitulé Nueva historia de Don Juan Tenorio qui n’est guère qu’un résumé en prose du Don Juan de Zorrilla. L’auteur a cependant ajouté un premier chapitre consacré aux frasques du héros enfant. On y voit celui-ci s’amuser un jour, tout en se confessant, à tresser contre les grilles du confessionnal la longue barbe du capucin, et laisser ensuite le pauvre moine dans une situation ridicule.
Sous le titre : les Amours de Don Juan, MM. E. Lepelletier et Clément Bochel ont publié en 1898, à la librairie Nilsson, Per Lamm, successeur, une longue nouvelle qui n’est guère qu’une adaptation en prose avec quelques souvenirs de Molière et de Mallefille du Don Juan de Zorrilla. — En 1850, à Leipzig, Don Juan Tenorio avait été déjà adapté de l’espagnol à l’allemand par Wilde.
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par un effort continu pour échapper à ses erreurs et une reclierche patiente du remède qui guérira ses misères, que Don Juan est régénéré et purifié. On peut admettre qu’il serait plus moral, sinon plus vrai, d’opérer le salut de Don Jqan non point par une sorte d’illumination surnaturelle, mais par un lent progrès intérieur de l’âme, par une victoire graduelle de la raison sur la passion. Il serait intéressant de peindre le héros déçu par l’amour, ne désespérant pas cependant de trouver le bien absolu que conçoit son imagination et que son cœur désire, et le poursuivant jusqu’à ce qu’il l’ait rencontré, à travers les différents buts offerts à l’activité de l’homme. Don Juan prendrait ainsi pleine conscience de lui-mème et de sa vraie force. Il dégagerait sa personnalité des tares qui l’empêchent de se manifester et de se développer. Il réaliserait sur la terre les Ans auxquelles le destinent ses dons exceptionnels. Non seulement, il créerait en lui un type supérieur, mais il ferait servir cette supériorité au bien de ses semblables. L’ancien débauché deviendrait un surhomme, un agent de moralité et de progrès. C’est en tournant au profit de son pays ou de l’humanité les aspirations ardentes dont il est brûlé qu’il se sauverait lui-même.
Cette idée féconde qui produira le Don Juan moderne est née en Allemagne. Elle n’a pas trouvé aussitôt son expression définitive. Nous la verrons se développer peu à peu jusqu’à nos jours, en France et en Angleterre notamment. Elle se rencontre pour la première fois dans une biographie du héros, moitié en prose, moitié en vers, qui ne paraît avoir reçu que dans quelques-unes de ses parties sa forme définitive. Elle est l’œuvre d’un professeur juif de Francfort, plus tard converti au christianisme, Théodore Creizenaclih
L Don Juan, 1836-1837i L'œuvre a paru dans les Dichtungen,
La conception est originale. Don Juan est un héros romantique qui s’aperçoit à l’expérience du néant de l’idée et du rêve et qui est guéri de son mal, du mal du siècle, par le retour à l’action. Le donjuanisme n’est plus ici seulement une théorie de l’amour : c’est un système plus large qui tend à alïranchir l’homme de toutes les contraintes, dans tous les domaines. Comme le héros de Molière, le Don Juan de Creizenach est un apôtre de l’indépendance morale et intellectuelle. Mais il ne met pas, comme son aîné, ses théories au service de ses passions. Dans la débauche où il vit, il se sent attiré par un idéal indéterminé; des aspirations vers le divin l’agitent confusément et c’est l’imprécision de son désir, le vide de son âme qui l’empêchent tout d’abord de changer de conduite. Le jour où il aura précisé ses vagues tendances, oiè il aura découvert le but vers lequel il doit marcher, il réalisera le bonheur que ses frères romantiques ont conçu sans jamais l’atteindre. Mais ce but, il ne l’aperçoit pas du premier coup; il est longtemps à le chercher, ainsi que les moyens d’y parvenir. Le poème est donc l’histoire de ses recherches, de ses efforts pour trouver sa voie, pour comprendre le sens de la vie.
Il est d’abord séduit par les théories antireligieuses d’un vieux savant, le docteur Albanus, dont il devient le disciple et qu’il suit en prison. Remis en liberté, il quitte l’Espagne intolérante, le cœur plein de généreux desseins, avide de détruire l’escfavage et l’injustice, d’établir le règne du droit et de la liberté. En France, où il se rend, il se mêle à une société dégagée de tout principe d’autorité, qui a depuis longtemps
Mannheim, 1839. Le début qui raconte la vie de débauche de Don Juan à TUniversité de Salamanque est sans doute un souvenir des Ames du Purgatoire,
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admis et fait siennes ses propres idées, mais qui ne s’en sert que pour légitimer ses déportements. Cette constatation le désenchante. Il ne croit plus à son rêve, à la valeur de son idéal; de nouveau, il cherche à s’étourdir dans la débauche. Les voyages même ne le guérissent pas et il arrive désemparé en Allemagne. Ce pays vient d’être bouleversé et en même temps rajeuni par la Réforme. 11 croit y trouver le sol favorable à ses théories, mais il s’est étrangement trompé sur le caractère de l’émancipation allemande. Son audace effraye, et on éprouve devant lui un pénible sentiment de terreur ; les femmes, au lieu d’être séduites par son regard, le fuient et il impute naïvement leur froideur à un raffinement de coquetterie. Il rencontre enfin Luther, salue avec enthousiasme ce libérateur de la pensée humaine; mais ses théories sur l’affranchissement de l’homme et de la femme révoltent le rigide réformateur, qui le compare à Caïn et lui jette à la face son indignation et son mépris.
Ainsi repoussé. Don Juan court à de nouvelles aventures ; il a sauvé la vie à la nièce du comte de Reckenau, Mathilde, et il vit maintenant auprès d’elle, éprouvant pour la première fois à son contact le respect de la femme. Il devient meilleur, son âme s’ouvre à de plus nobles sentiments; il voudrait mener une vie utile; mais rien ne sollicite son activité. Un moment pourtant, il croit avoir trouvé un but : le pays où il vit est le théâtre de révoltes sanglantes et de guerres religieuses; on massacre les juifs. Don Juan veut combattre le fanatisme et faire triompher la liberté de conscience. Il fait la connaissance du Juif Ahasver, ennemi juré des chrétiens, avec lequel il songe un moment à renverser les autels du Dieu maudit. Mais cette fièvre est passagère ; il sent bien que le vrai but de sa vie est ailleurs, qu’il ne l’a pas trouvé encore
et il souffre toujours de ce vide intérieur qu’il ne réussit pas à combler. Il s’est retiré sur les bords du Rhin et vit là seul avec ses pensées. Or un jour, un convoi de bateaux descendant le fleuve passe devant lui. Les chants joyeux des passagers résonnent à ses oreilles. « Où allez-vous? leur demande-t-il. — En Amérique », répondent les voyageurs, qui l’invitent à se joindre à eux. L’espérance anime le cœur de tous et Don Juan lui-même, le solitaire désabusé, sent sourdre en lui une vie nouvelle. Il part rajeuni, et trouve en Amérique le bonheur dans l’action.
Don Juan, après de longues et vaines recherches, réalise donc hors du rêve stérile le véritable idéal de l'homme. Parti d’un Romantisme nébuleux, il aboutit à la vie pratique et féconde. Son évolution enferme une leçon morale d’autant plus intéressante qu’elle correspond à un état d'esprit qui commence à naître à cette époque en Allemagne. C’est une des premières manifestations de la tendance qui, à partir de 1835, détache la littérature de la spéculation philosophique et de l’Hégélianisme pour la faire entrer dans la réalité, pour la mêler au mouvement social. Creizenach, dans son Don Juan, est à certains égards le prédécesseur de Freiligrath, et il développe la théorie que devait reprendre le poète libéral quand, personnifiant l’Allemagne dans Hamlet, il condamnait chez ses compatriotes l’amour de la rêverie impuissante et les conviait à agir.
Une conception analogue se trouve exprimée avec plus de beauté et plus de lyrisme chez un poète argentin de la même époque. L’année même où Zorrilla peignait avec l’afdeur de sa foi la lutte douloureuse de
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la matière et de l’esprit, don Estéban Echeverria se proposait aussi, dans son poème de VAnge déchu b d’exprimer en Don Juan les bonnes et les mauvaises tendances de l’âme. Bien que peu au courant des conceptions modernes du donju'anisme, l’écrivain américain a donné à son héros un caractère nettement romantique 2, Mais s’il a parfois les vagues et douloureux désirs, les rêves, les désillusions et les souffrances de ses frères d’Europe, le Don Juan de la Plata est un homme de son pays et de son milieu, qui trouve dans l’action, dans l’amour de la patrie, dans la lutte contre la tyrannie, un remède à ses désenchantements et un but précis à ses aspirations.
C’est un Don Juan du Nouveau Monde qui ne porte point sur ses épaules le fardeau et la lassitude de nos antiques civilisations. D’autre part, une intention morale et politique se mêle au récit de ses aventures, en sorte qu’ici le conte dissimule à peine la réalité. L'auteur, en racontant la chute d’une jeune tille aimée par Don Juan, fait une satire de la déchéajace et de la corruption où les guerres civiles et la dictature du Président Posas avaient conduit son pays, après la
1. El Angel Caido, Montevideo, janvier 1844-juin 1846; dans Obras complétas de don Estéban Echeverria, t. 11. Buenos-Aires, Imprenta ylibreria de Mayo, 1870.
2. A en croire une note d’Echeverria, il ne connaissait en composant son œuvre, en dehors des Don Juan classiques, que ceux d’Hoffmann, de Byron, de Balzac et de Dumas. 11 avait lu aussi l'Etudiant de Salamanque d’Espronceda ; mais il ne doit rien à ses prédécesseurs. On trouve seulement dans la 8® et dans la 11® partie une apparition fantomatique des femmes aimées par Don Juan, qui est sans doute un souvenir, assez lointain d'ailleurs et très transformé, de l’apparition des fantômes dans la pièce de Dumas. Un autre détail est emprunté à la légende de Miguel de Manara : dans la 8® partie, Don Juan cherchant à saisir le fantôme d’une femme, découvre sous le voile qui la dissimule un spectre décharnée
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liitte soutenue pour Tindépendance ^ Le poème est donc surtout une œuvre nationale. Un souffle vraiment lyrique, une belle inspiration patriotique l’animent.
Le Don Juan argentin n’est ni un débauché, ni un pur rêveur. Ce n’est point le libertin conçu par les écrivains du xvii*^ siècle; ce n’est pas non plus l’amant platonique, le Don Quichotte épris d’une Dulcinée, imaginé par certains romantiques. C’est un cœur chaud, enthousiaste, tourmenté du besoin de vivre, d’agir, de déborder hors de lui-même. 11 est, dans sa plus belle expression, l’idéalisation de la matière, de l’énergie physique. 11 a d’abord consacré à l’amour son excès de force vitale; mais l’amour l’a déçu ; il lui est apparu inférieur à son désir et à son rêve.
Cependant, à l’inverse des héros romantiques, ses premières désillusions ne l’ont pas conduit au désenchantement et au doute. Bien que ses passions malheureuses aient laissé dans son cœur une blessure, son sang juvénile continue à bouillir, sa douleur même lui est un stimulant. Éclairé sur la vanité des plaisii's mondains, il voit une autre route ouverte à ses espérances. 11 cherche dans la science, dans l’art, dans la politique, un aliment à son activité. 11 voyage, il parcourt toutes les capitales de l’Europe, il étudie les lois, les mœurs des peuples; il revient dans son pays avide de progrès, enivré de liberté.
Mais il n’y trouve qu’une orgie de passions féroces et stupides, une tyrannie sanglante, un avilissant esclavage. C’est de nouveau la ruine de ses aspirations. 11 l)asse par d’horribles souffrances, non point imaginaires et conventionnelles, comme celles de Childe
1. L’indépendance des Provinces Unies du Rio de la Plala avait été proclamée à Buenos-Aires le 81 janvier 181,3. La dictature du président Posas dura de 1829 à 1851. Ses cruautés et ses crimes sont restés célèbres.'
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Harold et de René. Ce sont des douleurs réelles, les plus cruelles que puisse endurer une âme généreuse. Mais une fois encore, son énergie prend le dessus. Ses l)reiniers instincts jaillissent de nouveau, comme une lave comprimée. Il cherche dans les distractions du monde, dans les voluptés de la chair un dérivatif à ses misères de patriote. Il courtise simultanément deux jeunes filles, Estela et Cesarina : celle-ci, pratique, habile, devine en lui un mari avantageux, ^qui lui apportera la fortune et un nom. Écœuré, il l’abandonne. L’autre, aimante et sincère, découvre sa duplicité et meurt de désespoir. Voilà donc où l’a mené sa poursuite du bonheur ; à une passion intéressée et à une tombe! Tout lui a fait faillite ; l’amour comme la patrie. Il ne sent plus en lui que dégoût, qu’impuissance. « Créature misérable et solitaire dans la nature, s’écrie-t-il douloureusement, je ne suis rien, je ne peux rien, quoique je conçoive, que je sente, que j’ambitionne beaucoup plus que je ne possède : je ne vis que dans l’impuissance d’atteindre l’objet de mes désirs. » Il a des livres autour de lui; mais ils lui semblent la voix d’oracles morts : c’est la vie active qu’il lui faudrait, et ce n’est pas en eux qu’il la trouve.
Il se réfugie alors dans la Nature; il lui demande l’oubli de ses peines; il songe à briser son corps, à étourdir sa pensée dans des courses folles à travers les pampas. Mais il sent que seul, un amour pur le consolerait et rafraîchirait son âme. Il voit passer dans une vision les femmes qu’il a aimées; l’une d’elles l’interpelle et l’invite à chérir avec foi une vierge qui fera renaître ses espérances, qui lui ouvrira enfin ce ciel auquel il aspire vainement.
Or, il est une femme qu’il a depuis longtemps distinguée, un ange qui aurait pu le sauver, s’il n’était un ange déchu. Belle et candide jeune fille, Angela a peu
à peu fané sa fraîcheur et altéré sa pureté au contact du monde. Elle n’a pas su, malgré les avertissements de Don Juan, résister aux séductions de la vie ; les hommages de nombreux adorateurs, l’amour du bal, des plaisirs, et plus encore, la dépravation des mœurs contemporaines lui ont enlevé son auréole : à la couronne divine elle a préféré celle de la terre. Tendrement aimée par un ardent et généreux poète, Don Luis, elle l’a trahi pour épouser un riche Brésilien qui lui donnera toutes les joies matérielles de l’existence, sauf l’amour. Don Luis s’est tué de désespoir; une lettre qu’il a adressée avant de mourir à l’inOdèle est tombée entre les mains de l’époux. Celui-ci outragé a abandonné sa femme le lendemain même de leurs noces; et elle, abîmée de douleur, ruinée, malade, ayant perdu sa mère, cherche une consolation auprès de Don Jean, le seul homme qu’elle ait toujours et vraiment aimé. Un moment elle croit pouvoir l’épouser ; elle lui a fait partager son amour, et l’espérance du bonheur la ressaisit.
Mais il est trop tard : au moment où, tout à leurs illusions, ils oublient ce qui les sépare, le Brésilien reparaît, semblable à la sinistre figure du commandeur. Avide de vengeance, il cherche à tuer Don Juan. Il succombe lui-même sous le poignard de son rival; mais son arrivée inattendue dessille les yeux du jeune homme. Seul, un amour immaculé eût pu réaliser son haut idéal. Angola n’est plus la chaste créature dont il a rêvé : elle porte le poids de son passé, de la corruption du monde; ses fautes ne s’effaceront pas; l’ange tombé ne peut se relever de sa chute, sauver son amant et se sauver avec lui.
Don Juan est-il donc destiné à un irrémédiable désespoir? Ne pourra-t-il jamais, âme toujours déçue, échapper au destin qui lui arrache sans cesse le
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bonheur entrevu? Ira-t-il éternellement de désenchantement en désenchantement? Tel était le sort misérable que le Romantisme réservait habituellement à ses héros. Mais le Don Juan argentin échappe par l’action aux rêves vains et morbides. Il se ressaisit. Il comprend qu’il a perdu sa jeunesse; mais l’avenir est là, plein de germes féconds. Il contient ce bien suprême qu’il a vainement cherché d’un bout à l’autre du monde : l’indépendance pour son pays; pour lui, les palmes de la gloire. Vivre, c'est agir pour la justice, pour le progrès. Jusqu’alors, son âme a sommeillé ; elle va s’éveiller à l’appel douloureux de la Patrie :
« O mon âme insatiable! — Éveille-toi et entonnant — un chant d’allégresse — élance-toi d’un coup, droite et ferme — dans l’arène commune où en luttant — se conquiert un laurier ou une noble mort h »
Le poème s’achève sur ce chant d’enthousiasme et d’espérance. Don Juan a donc trouvé, en dehors de l’amour, la vérité et le bonheur. Les romantiques européens n’avaient vu aucune issue à son incurable amertume, ou bien l’avaient sauvé par la foi. Le nouveau monde lui ouvre une autre porte de salut : le patriotisme et la lutte pour la liberté.
L’année même où paraissait le drame de Zorrilla et où Echeverria écrivait son Ange déchu, en France, un débutant, qui devait s’illustrer plus tard par des
J. Alma insaciable mia!
Despierta y entonando
Un canto de alegria
Lânzate de una vez, erguida y fuerte,
En la arena comun, do batallando Se conquisla un laurel ô noble muerte.
( Vita nova)
œuvres crime tout autre nature, réalisait une fois cle plus la conception romantique du Don Juan passionné, fatal, entraîné par l'amour dans des aventures et des catastrophes de mélodrame.
Dans son poème des Adieux de Don Juan le comte de Gobineau met en scène un éphèbe à peine sorti des bancs de l’Université, et cjui se prend d’une passion furieuse pour Glauciia, la femme de son frère aîné. Il a recours pour l’enlever au vieux procédé du Don Juan de Rosimond ; il met le feu au château de son frère. Mais au moment où il fuit avec son amante, on apporte sur une civière le cadavre calciné de sa propre mère. Son frère se dresse devant lui, farouche, l’épée à la main. Excités par une même haine et par un même amour, ils vont tous deux terminer leur querelle dans le sang; mais à la vue de cette lutte fratricide, Claudia s’élance entre les combattants et l’épée de Don Juan la transperce.
Cette œuvre, où se combinent avec incohérence des éléments comiques et tragiques, ne conserve plus guère de la primitive légende que les noms de Don Juan et d’un valet bouffon et pleutre, Leporello. Le ’ sujet n’est plus l’histoire des équipées amoureuses et du châtiment d’un libertin, mais un conllit entre deux frères épris de la même femme. Ce conllit se trouve déjà daiis le Don Juan de Marana d’Alexandre Dumas.
Les personnages sont profondément imprégnés des mauirs du théâtre romantique : Don Juan offre tous
1. Les Adieux de Don Juan, poème dramatique par Arthur de Gobineau. Paris, Jules Labitte, 1844. Le drame est en vers et en trois actes, précédé d’un prologue moral, dans lequel le précepteur de Don Juan tire prétexte d’une aventure d’étudiant pour adresser une sage leçon à son éléve, sur les fâcheuses conséquences de l’inconduite.
les contrastes des grands amoureux de 1830. Sa jeunesse, ses naïvetés, ses tendresses d'enfant gâté s’opposent à l’ardeur' de ses sentiments, à ses folles et criminelles audaces. Cet écolier imberbe, ce gamin au visage rose, a un cœur brûlé par tous les tourments de la plus violente passion. Comme les héros de Dumas et de Hugo, il aime la seule femme dont tout le sépare; il ne connaît aucun obstacle matériel ni moral, n’écoute aucun devoir, n’admet aucune résistance. Tour à tour candide, espiègle, terrible et fatal, il a seize ans et sème déjà autour de lui le désespoir et la mort.
L’amante de ce chérubin de mélodrame est ellemême ' une Rosine, mais une Rosine romantique. Entraînée par une force mystérieuse contre laquelle elle se débat en vain, elle semble inspirée de la donna Anna d’Hoffmann, qui, incapable d’aimer son fiancé, le fade Octavio, ne peut résister au sentiment tendre qui la ijousse vers Don Juan. Elle est aussi une sœur cadette de l’Adèle de Dumas, par ses luttes, ses déchirements, son amour adultère, sa tin dramatique de la main même de son amant. ,
Non moins romantique est son époux, l’infortuné Don Sanche, victime de la haine de tous les siens. Ce personnage manque d’ailleurs d’unité et les contradictions de son caractère dénotent l’inexpérience du dramaturge. H apparaît à la fin presque grand dans sa douleur, dans sa révolte contre le destin et dans sa fureur contre son frère, après n’avoir été au début qu’un mari ridicule et odieux, un Georges Dandin violent et niais.
Une versification généralement inharmonique et plate, parfois bourSoullée et déclamatoire, rend plus sensibles encore ces défauts. Ce drame puéril est ainsi composé suivant les formules et les procédés les plus
artificiels de FEcole : fatalité, contrastes, pathétique brutal, invraisemblances surtout, toute la défroque d’Antony s’y étale, avec autant d’ingénuité que de maladresse.
Gobineau avait vingt-huit ans quand il écrivit sa pièce. Elle révèle plus d’ambitions que de dispositions dramatiques, comme d’ailleurs la tragédie ô.’’ Alexandre le Macédonien qui parut peu après. D’autre part, on y chercherait en vain quelques-unes des idées qui devaient illustrer plus tard l’auteur de VEssai sur Vinégalité des races humaines. Les Adieux de Don Juan appartiennent à cette période où Gobineau, encore incertain de sa voie, soumis, en littérature, à l’inlluence romantique et hésitant, en politique, entre les tendances libérales de son milieu et les tendances conservatrices de sa famille, écrit en 1841 une étude sur Capodistrias, imprégnée de libéralisme et en 1846 la Chronique rimée de Jean Chouan, apologie de la légitimité et de la révolte vendéenne. C’est à cette meme époque qu’il s’inspirait d’Alexandre Dumas dans les Avenlures de Nicolas Belavoir, imitées de la Dame de Montsoreau. Ces œuvres sont surtout significatives des goûts littéraires de Gobineau avant sa trentième année. La plupart nous montrent l’écrivain cédant dès le début à un attrait irrésistible pour la poésie, qui lui fut cependant toujours cruelle. A maintes reprises, il s’est, dans la suite, distrait de ses sévères études pour écrire des vers. Il ne faut donc voir dans les Adieux de Don Juan qn’un amusement, une fantaisie de débutant qui ne sait pas résister aux premiers appels de la muse.
Tout au plus pourrait-on reconnaître dans le choix du héros cette prédilection qui de bonne heure attira Gobineau vers les fortes individualités. Don Juan est un aristocrate, un de ces esprits énergiques, dominateurs, destinés, par leur naissance comme par leur
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caractère, à dompter la foule vulgaire. Il est vraiuient un de ces « Fils de Rois » dont l’auteur des Pléiades devait plus tard analyser la supériorité, un de ces êtres « au tempérament hardi et généreux, étrangers aux suggestions ordinaires des naturels communs, tellement à part de leur entourage que cet entourage les sent étrangers à lui et ne leur en porte qu’une bienveillance des plus médiocres ^ »
C’est là, si l’on veut, tout ce que l’on peut retrouver dans notre drame de la philosophie générale de Gobineau. Restée inconnue, l’œuvre n’a exercé et ne pouvait exercer aucune influence sur l’évolution ultérieure de la légende. Seul, le nom de son auteur peut la sauver d’un légitime oubli.
Si le Romantisme s’étale avec ses procédés les plus artificiels dans le Don Juan de Gobineau, il tourne au délire dans le petit drame du poète suédois Almqwist, Ramido Marinesco (1854). On y voit le fils de Don Juan, Ramidd, s’éprendre successivement de quatre jeunes filles : Estella, Ximena, Ormesinda, Juana. Mais il doit renoncer à leur amour : au moment où chacune d’elles va se donner à lui, il découvre avec désespoir qu’elle est la fille de son propre père. Finalement, il concentre sa passion sur un portrait de femme, peint jadis par Don Juan et dans lequel l’artiste-amant a condensé l'essence de toutes les beautés féminines. Ramido s’est si violemment épris de cette image qu’il la couvre un jour de ses baisers. Soudain, il pâlit et meurt sous les yeux de sa mère, doua Rianca, et de son précepteur, le père Anselme. Le tableau avait été