‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 11 sur 64 · JEAN- JACQUES ET L'OPINION PUBLIQUE. H · texte numérisé non relu

JEAN- JACQUES ET L'OPINION PUBLIQUE. H

•■iiihirnt un soupir de la tombe. Il revient, il ressuscite, plus puis- 'iiil . plus admire, plas adoré que januiisK

Os lignes furent écrites trois ans avant que la fameuse ilii.ise de Sainte-Beuve annonçât le revirement des idées, t liHloption par les critiques, pénétrés de la véracité ~s(iilielle de Mme d'Epinay, d'une théorie qui présentait 'au leur des Confessions comme un menteur éhonté.

\i)us concluons donc :

I" Que, mesurées à l'étalon moral et littéraire de 'époque où elles furent écrites, les Confessions n'ont point )aru un ouvrage révoltant, où s'accuse la dépravation le leur auteur, mais, au contraire, « un chef-d'œuvre de fénie, de sincérité et de courage )> (expression de Dorât, 770);

2° Aux yeux des critiques ayant pour conlempoains les hommes accusés par Rousseau de l'avoir secrèement persécuté et calomnié, ses déclarations ne sem- )laient ni extravagantes ni exagérées, mais absolument ignés de créance et confirmées par des actes qui suivirent a mort de Rousseau (cxp. (linguené, 1791).

En un mot, le sentiment des juges les mieux (jualifiés 'écarte de l'opinion moderne, qui voit dans les Confesions une preuve que leur auteur était un monstre lépravé, et un iiypocrite dans ses rapports avec ses 1 anciens amis » (irimm et Diderot. Mais le verdict de ces uges laisse intacte cette théorie que la vie et le caractère le Rousseau donnaient de l'autorité h ses écrits.

1. llist. de 1,1 H,'m>l. h-ruiir. Prcfiicc il Pcd. ili' Isi".

Comment il est, tantôt « un artificieux scélérat •, tantôt maniaque atrabiliaire et fou d'orgueil ». Comme quoi ce jupci fut forgé par Diderot et par Grimm, répudié par les l'onlcmporams, remis au jour, entre 1812 et 1818, par les éditeurs de la Correspow dance LHléruire et des Mémoires de Mme d'Ëpinay.

Si nous remontons à la source du revirement de l'opinion publique à l'i^gard de Rousseau, à la résurrection victorieuse de la formule de Diderot : « Trop d'honnêtes gens auraient eu tort si Rousseau avait eu raison », nous voyons ce changement inauguré par une série de publications réparties, à de courts intervalles, sur une période de six ans, de 1812 à 1818. Les deux plus importantes furent : l'impression du journal jusque-là manus crit de (îrimm, la Corresjwiulancf /JUrraire o[ l'édition d'un ouvrage posthume, inexactement intitulé Mriudin's cl Mmi: iTA'jjiiiiiii. Il faut y joindre rinlluence j)arallèle d( la première édition de la B\o<irapliie ('iiivcrsellc, dont le: articles d'Epinay, (îrimm, Keitli et Rousseau, remiren au jour un certain nombre de calomnies périmées; et celli du Moiieiunt Siij)i)li''iiiciil au cours de Lillératurc de L( llaijii: (|ui reproduisait les anciennes attaques de ci dernier contre Rousseau dans le Mercure de France L'examen des auspices sous lesquels se firent ces pulili calions, nous révèle un groupe irédileurs et de biblio grajilies tjui ont rendu par ailleurs de grands services au historiens du xMii' siècle frai^'ais. Parmi eux, (jualr

mires principales se détaclient, qui avaient liérité des iJii\clopédistes non seulement leurs sympathies et leurs

iilipathies, mais leur penchant à mal user de l'autorité |n ils s'étaient acquise pour satisfaire les anciennes ranuiics contre Rousseau ou pour servir l'affection léguée "111 ses détracteurs. Comme les éditeurs de VEncuclo- "■iln' et de la Correspondance Littéraire dans leur temps, \r iiu'me L.G. Michaud, J.-C. Brunet, A. -A. Barbier, II. Suard constituaient l'état-major d'une immense Il iiMc de publicistes qui semblaient, aux yeux du public, iiil.iiit de tirailleurs isolés. — Quel était donc le rôle de ;es quatre éditeurs principaux?

1° Michaud, directeur et rédacteur en chef delà fJiograjhie Universelle, prit part également à l'impression des leuf volumes de la première édition de la Correspondance Littéraire de Grimni.

2° J.-C. Brunet, auteur du Manuel du Li/jrairc, acquit e manuscrit d'où sortirent en 1818 les trois volumes 5iibliés sous le titre de Mémoires de Madame d'Épincnj.

3° Antoine-.Alexandre Barbier, le plus notable et le plus actif du groupe, avait été, sous l'Empire, bibliothécaire du Conseil d'Etat et devint, sous la Restaura tien, administrateur de la Bibliothèque du Roy. R est surtout connu de nos jours par son Dictionnaire des Anonymes et des J'seHdonijnies. 11 fut, avec Michaud, lecocditeur le la /iiographie Universelle et l'éditeur d'un supplément 1814) à la Correspondance Littéraire. — nuérard,dans sa France Littéraire, et Boiteau, dans la Préface à la deuxième édition des Mémoires, rapportent que A. -A. Barbier eut la primeur de l'oflre du manuscrit de Mme d'Epinay dont Brunet devait se rendre acquéreur, et que Barbier, l'ayant :onservc chez lui quelque temps, écrivit une analyse' des

1. Il m"n l'U' inipnssililp, on ài'p'd de mes rcnhornlins, iIp reirmivfir •e iliM'illni'lll.

neuf volumes qui le composent. — Barbier, eu tout cai rédigea en tête du Nouveau supplément au cours Lillérature de M. de la Niirpe (1S18) une annonce loua: geuse de l'édition des Mémoires par Brunet.

4° J.B. Suard, membre de l'Académie avant la Révolu' tion, en fut Secrétaire sous l'Empire et la Restauration. Bien qu'en 1812 il fût âgé de plus de soixante-dix ans, Suard devint l'un des plus infatigables éditeurs de la Correspondance Lillércùrc. Il semble, de plus, avoir été le promoteur de l'entreprise de collection et depublication Je cette chronique secrète. C'est Suard qui obtint (on ignore encore de quelle source) la partie de la Correspondanc, ,'\ les lettres privées de Grimm reproduites en supplénu ut de la première édition. On ne doit pasoublierque ce niriin Suard aida, en 1766, d'AIembert à traduire en fran^'.ii- 1 1 à présenter au public V Exposé succinct de la contesta lin qui s'est élevée entre M. Hume et M. /lousseau, et (|iir (îarat, dans sa Biographie de Suard, affirme (|iii' li baron d'Holbach « le chérissait comme un frère ».

Si des preuves sont nécesssaires pour établir un l ii que rend palpable la méthode suivie par les éditiinnous venons d'établir le lien qui unit la coterie littciniv du xvni' siècle par la([uclle Rousseau était traite h charlatan, de scélérat, de calomniateur, avec le groiipr d'éditeurs qui, au début du xix'^', s'est chargé de rassembler, [Hiis de répandre des pamphlets destinés àj persuader le publie i|iic linusseau a\ait bien mérité cesl noms.

Avant d'examiner les plus importantes publications de ce genre et leurs tendances, il faut nous rendre compte d(!s elTorls faits par les éditeurs pour préjiarer l'opinior publique à acceiiter avei^ docilité qu'on lui représenta le V(M'tucux citoyen de (îcnèvc « comme un maniaqut alrabiliairc », un misanthrope aussi malicieux i|U( morose, et surtout un soiihisle et un imposteur, ains

qu'on l'a fait dans la Correspondance Litlérairc, d'une part et dans les Mémoires de l'autre.

Divers articles de la Biographie Universelle et du Manuel des Libraires servirent à remettre au jour de vieux pamphlets sans valeur, réfutés et rejetés par les contemporains le Rousseau. Ressuscites au moment où les discussions ie jadis étaient oubliées, ces pamphlets donnèrent une [orce nouvelle à l'adage « Il n'y a pas de fumée sans feu » t à l'argument que, si Rousseau était innocent, il Hait étrange que tant de personnes se fussent unies pour peindre cet honnête homme sous les traits d'un mposteur.

Parmi ces articles, la notice consacrée à Mme d'Epinay ians la Biographie UniverseUe est d'une importance capitale. Elle démontre (juele manuscrit ayant servi à éditer es Mémoires était en la possession de A. -A. Rarbier avant îjue Rrunct n'en fît l'acquisition.

Rarbier, ne l'oublions pas, était l'un des éditeurs de la Bioijraphie Universelle. La première édition (t. XIII, I8i;i) nous fait deviner Rarbier dans les meilleurs termes ivec Laportc (qui signe L.-l'.-E.), auteur de la notice sur Vlme d'Epinay. Il lui fournissait les matériaux, et prépaait les voies à la publication des Mémoires, postérieure ie trois années.

On peut affirmer (pi'cii I.Sll) personne ne cimiiaissait 'existence de cet ouvrage destiné à répondre à l'auteur les Confessions. Voici la preuve de la fausseté de l'asser- JOM (jue Mme d'Epinay avaitcoutume de lire ses y)A;moireilans l'intimité et f|ue leur existence n'était un mystère lour |)ersoiine : Quand la seconde partie des Confessions 'ut publiée on 17S',), Ciinguctié mit, dans ses Lellres (1791) jfimm et son amie au dé(i de se défendre contre les iccusalions de Rousseau, l'eut-on supposer que, si le secret d'une réponse de Mme d'Epinay aux Confessions ivait élé connu, il ne se serait pas trouvé un défenseur

(le (irimm, pour rappeler à (iingiiené l'exislence de cet ouvrage ? Cependant l'auteur de l'artiple sur Mme d'Épinay dans la Biofjvaphic Univcrsrn,e ignore ces faits.

Quelques-uns de ses contemporains, écrit en effet Laporte dans sa notice, assurent avoir connu des mémoires de sa vie, destinés apparemment à détruire les fàclieuses impressions données par Rousseau, dans la seconde partie de ses Confessions, longtemps manuscrite, mais dont elle faisait lecture à un certain nombre d'affidés. On ajoute que ces Mémoires, fort intéressants, furent supprimés, soit par elle-même, soit par le baron de Grimni. Il est permis de les regretter : en elTet, qui ne voudrait entendre à leur tour les deux femmes de la société, sur lesquelles cet écrivain célèbre a le plus indiscrètement fixé nos regards, non pas se justifier (ni l'une ni l'autre ne paraissent en avoir besoin), mais répondre à un homme qui a ])our lui l'un des plus grands avantages de ce monde, celui de parler tout seul dans sa propre cause, et de parler avec II' cliaiinc tic diilion !i^ [ilus entraînant?

On remar(juora ici (|ue Laporte n'essaie en aucune fa(;on de spécifier quels sont ces contemporains (iiii aflirrnaienl avoir connu les Mi';moh-es de Mme d'h'piiifiy. L''ie:i\oraiicc même où l'on était des intentions de l'auteur fil que son assertion ne i)rovo(iua ni commentaire ni enquête. Ce n'est que trois ans plus tard que le but de ces allégations aurait pu être découvert, si quelque criti(iuc avait élé sur ses gardes. Dans la préface à l'édition de Brunet, l'auteur de la notice sur Mmed'Epinaydans la JUar/rapliie /'iiivcrsnttn est donné comme garant — et c'est la seule autorité que l'on trouve à citer — de l'assertion ([ue des conlempornins de Mme d'ICpinay ontsu qu'elleavail écrit des Mriiiilirrs. Il est dit dans cette prt'face :

l'iusieur.s iicrsonncs ([ui .savaient que Mme d'iipinay avait écrit les mémoires de sa vie, et qu'il sa mort le man\isci'it en était r<'sté entre les mains de (îriinm, avaient paru craindre ipii; ccdiii-ci ne I'imiI sii|iprinié; lidlc est en partiiulicr l'o|ii-

11' Il lie l'auteur de l'article consacré à Mme d'Épinay, dans la

fi" iiiiphie Universelle.

Il faut noter encore une autre publicalion. En 1818, juelques mois après l'apparition des Mémoires de Mme i'Eiiinmj, k.-k. Barbier publiait son Nouveau Supplé- ■nent au Cours de Littérature de M. de La Harpe.

Ce prétendu Supplément n'était, comme je l'ai dit, qu'une réimpression des pampiilets de La Harpe contre Rousseau. Mais le volume prend de l'importance par sa Préface oii nous trouvons cet aveu de Barbier dépourvu d'artifice qa'avec l'aide des « Mémoires de Mine d'Epinay » et de la «. Correspondance » de Grimm, ce Supplément a pour but de retourner le jugement formulé sur Rousseau par SCS contemporains .

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