‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 12 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA . CORRESPONDANCE LITTËRArRE ■■

Jnurn;il secret rte Grimm, rcpanilii dans li's Cours européennes. Hoiisseau y est représenté comme un sophiste dangeieux, ce qui lui suscite des persécutions. Mais ses ennemis ne réussissent pas ù entamer sa réputation — de son vivant.

La Correspondance f.iltéraire est, ou l'a vu, une chronique des potins littéraires, mondains ou politiques, expédiée de l'aris tous les quinze jours pendant trente-sept ans (l7.').'il7!)U). (irimin, rédaeteur responsable, eut, durant toute cette campagne secrète de calomnie contre Rousseau, la collaboralion diligente de Diderot et de Mme d'l<]pinay. En 1770, les fonctions de rédacteur en chef furent assumées par le ZiirichoisMeistcr, mais sous la ilirection effective de (îrimm.

lia caractéristicjuc essentielle de ce Journal manuscrit, à une épo(|ue oii l'activité de la censure rendait j)rcsque le journalisme secret nécessaire, est d'avoireu pour abonnés les princi|)aiix souverains d'Europe, et un cercle clioisi de ministres, de chefs de partis politiques, de

femmes du monde et d'hommes de lettres en vue qui, pris en groupe, avalent la direction intellectuelle et matérielle du sort de toute personnalité littéraire démarque en Europe. Grimm fut surtout le correspondant littéraire de Frédéric de Prusse et de Catherine de Russie, ces puissants monarques dont l'orgueil consista à proléger les lettres et les hommes de génie persécutés; le roi d'Angleterre, George III, recevait certainement la Correspondance Littéraire, bien qu'il n'y fût pas abonné. Le roi de Pologne et la reine de Suède, .par contre, l'étaient. La duchesse, puis le duc de Saxe-Gotha, comptaient parmi les fidèles lecteurs, ainsi que le prince de Hessc-Darmstadt, le margrave d'Anspach, le duc des Deux-Ponts, le prince de Brunswick-\A'oltenbiittel. On comprend que la discrétion sur laquelle reposait l'existence du journal manuscrit s'opposaità la divulgation d'une liste complète des royaux protecteurs de là Correspondance. Je reproduis ici pour la première fois, d'après un document trouvé parmi les papiers de Grimm conservés à la Bibliothèque Nationale, rénumération des abonnés ayant aciiuitté le montant de leur souscription pour les années 1763-176().

Ducliesse de Saxe-Golha 288

liaronne de Bucliwold 144

Princesse Palatine, ducliesso des l)eu.\-Ponts. 24

Prince lirrr'ditairc de Hesse-Darmstadt. . . . 144 Princes et Princesses (enfants de la Princesse

hérédilairc) 144

Marquise de la l'"erté-liiiljault 24

M:irqui,sc de Polignac (Dame il'huniU'ur de la

ilurlicsse d'(.)i-li'ans) 24

Madame la Princesse de H 240

M. l't Mme NecluM" 240

M. itrlhiicn de Itordtuiux 240

iM. Itcr^cral 0

Mlle de Marx li

.1 rriidilrr I!i24

Report 1 524

M. Ilelvétius 144

Ine société de Messieurs 300

M. Deloime, Maître des Eaux el des Forêts . . 4

M. Galli, médecin du roi 6

H. Walpole 6

M. le Porteur 6

M. de la Fosse 194

Le Comte de Creutz 4

Comte de NVertiier . 12

Marquis de Tavistock 48

Comte de l'iénrd 48

M. de la Live 24

Diderot

Commission de Genève 12

[-e Porteur 12

Mme de 15 96

S. A. Prince Héréditaire de 15runswick-\Volfen-

biittel 120

Mozart, Maître de cliapelle 0

Duchesse d'Enville ' 1 200

Bien que cette liste no puisse être regarLlée comme complète, elle donne une idée suffisante de la sphère d'inlluence où Grimm pouvait agir s'il lui plaisait de répandre contre son ennemi privé des assertions fausses et d'odieuses insinuations. Rousseau, malgré son ignorance des faits, en devait sentir néanmoins leurs conséquences aux rumeurs malveillantes, qui circulaient en différents pays, et à l'attitude méfiante ou hostile des personnes qui recevaient ces informations invérifiables et

1. La diKthcsse d'Knvilli', r|ui loua h Voltaire sa iiiaiscin de Geiit>ve, élail sans nul doute dans ce rùle d'abonnée le pri''le-noin de Voltaire lui-tnénie. Cf., dans les lettres de Moulliiu à Rousseau de n()2 à 17(15, les fréquentes références au salondcladucliessed'Enville, où Voltaire, Troiichin et autres ennemis de Houssi^au discutaient sa conduite. (I.ctlrrs XIX. N'XIV, LIV.) J.-J. [ioiissruu, ses amis et ses ennemis. SIni KriMMi-.Mnull,,u.

22 LE complot: ses deux organes.

dont la source était confidentielle. Mais pouvons-nous être certains que Grimm mit à profit sa position de rédacteur d'un journal secret lu par les principaux personnages de l'Europe pour répandre contre Rousseau des calomnies malveillantes et gratuites? N'est-il pas plus raisonnable de supposer que, appelé comme chroniqueuià renseigner ses protecteurs sur les faits et gestes d'un homme aussi célèbre, il exprimait franchement son opinion à l'égard d'un homme antipathique et d'un auteur dont son tempérament positif et logique l'empêchait d'apprécier le génie?

On ne peut rien affirmer. La seule façon de jugei ~i Grimm fut un critique sincère ou un calomniateur 1 Rousseau est de confronter ce qu'il dit de son ancien ami dans la Correspondance Littéraire avec les faits de la \ i de Rousseau bien connus de Grimm; et de comparer la critique qu'il fait des livres avec les livres eux-mêmes. Les résultats sont concluants. \h prouvent que Grimm attribua à Rousseau des actes dont il le savait parfaitement innocent; et ([u'il ridiculisa et condamna dans ses écrits des principes etdes opinions que nulle part Rousseau n'a professés. Ils prouvent encore que le but de ces mensonges était de donner aux iulUients personnages auprès desquels un auteur persécuté devait nécessairement chercher l'efugo, l'impression qu'ils avaient devf ', A\\ un sophiste perlide,et un dangereux démagogue, ([ui suscitait des querelles et le désordre partout où if se trouvait

Inaction que tendait à exercer dans ce sens le :tournal Secret de (îrimni est surtout visible dans la période do la vie de Rousseau (|ui v.i de 17(12 à ITd.'l. .\ celte ép(H|ue. après la publication de Vh'mili-, poursuivi par les gouvernements lie la h'ruitce et de la Suisse, il était, — proscrit et fugitif — menacé l'ians sa liberté, et même dans sa vie, au cas où les autorités auraient ajouté fui aux allégations (|uc ■^iiii l'iiiii'iiii cachi' prdp.'igcail contre" sou caractère et ses

i)|iinions. Nous n'avons pas à faire ici l'iiistoire de cette ■.ini|iagne de calomnies acharnées, ni des diffamations |iii s'attachaient aux pas de Rousseau, exilé et errant. M li^ nous pouvons prouver que l'éditeur de cette chroiii'liic fut plus qu'un critique sévère, plus qu'un criti- |iii' malveillant de Rousseau; qu'il en fut le calomniateur; ■l 'iii'il s'attacha sans remordsà substituer à une réputation de philanthrope, épris de vérité et de justice, celle d'un misantiirope, d'un sophiste et d'un imposteur. Pour établir ce fait, il nous suffira de sigualer la prétendue biographie de Rousseau queGrimm lit circuler dans les cours de l'Europe, le 13 juin 17G2 — c'est-à-dire peu de jours après que l'auteur de VÉmilc se fut enfui de France lorsque sa personne eut été décrétée de prise de corps, et son livre condamné à être brûlé publiquement par le bourreau.

r^eut-on admettre que dans cette esquisse biographique le rédacteur de la Correspondance Littéraire ait sim])lement exprimé son opinion sur un homme qu'il détestait de tout son cœur, et sur des ouvrages qu'il n'estimait point?

La théorie est insoutenable. Examinons ces allégations et comparons les à ce que Grimm (ami intime de Rousseau pendant huit ans) savait être la vérité. Nous devrions convenir que si l'antipathie personnelle et une répulsion profonde dénaturent les faits et leurs proportions, elles n'ont pas pu engendrer des assertions purement mensongères.

Basant notre jugement sur une période où h^s aflirmations de (îrimm sont en contradiction llagrante avec des faitsdelui |)ersounellementconnus, on peut affirmer que: 1" Le directeur de la Correspondance Littéraire savait perlinemment rpin Unussenu n'i'lait nullement, comme il rafiirmail, un iiironini dans li's milieux littéraires avant (te s'iMri' ri'iiilii i-iMi'lirc p.'ii' smi pr-cniici' /J/sraiirs. (irimm le s.'ivail d'aulaiil nili'iix iin'il devait à Itousseau d'avoir

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été introduit auprès de Diderot, d'Holbacli et de Mme d'Epinay.

2° Grimm savait commettre un mensonge en affirmant que Rousseau prétendait exercer le métier de copiste de musique, tandis qu'en réalité il n'en avait point d'autre que celui d'auteur.

3° drimm savait commettre un mensonge en disant que Rousseau « persécuta » Mme d'Epinay pour se faire prêter l'Ermitage.

4° Il savait commettre un mensonge en affirmant que Rftusseau devint un véritable sauvage à Montmorency, et que la vie de la campagne lui tourna la tête et aigrit ses sentiments.

0° Il savait commettre un mensonge (lui-même raconte dilTéremment cette histoire en 17(3?! en disant que Rous seau avait trouvé amitié et estime auprès de lui et de Diderot; et que l'envieux Jean-Jacques, conscient de la supériorité de leur génie, avait abandonné ses anciens amis pour les remplacer par des personnes de haut rang, tels que le duc et la duchesse du Luxembourg.

G° Il savait commettre un mensonge en soutenant que Rousseau dans son commerce avec les grands était cou pable de grossièreté on de servilité. Su réponse à l'attaque faite au premier Discours par le Roi de Pologne prouve que Rousseau n'usait point avec les princes d'un ton qui eut été impertinent" même à l'égard d'un porteur il'eau ». Et sa lettre à la duchesse de Luxembourg' montre qu'il ne prétendait pas croire que la vertu et l'amitii' fussent l'apanage des seuls membres de la haute société.

7° drimm savait commettre un mensonge en aflirmanl que Rousseau avait donné à son chien (son compagnon fidèle ;i l'Ermitiige de même (|u'à Mont-liOuis) le nom de Jtiir parce (uTil (■lait \iiaiM cl hargneux.

). Cunfi'ss., Il, liv. X.

Ijiflii, même si Grimm, quatre ans après sa rupture ' !\\fi- Rousseau, ignorait qu'il fût faux que Jean-Jacques l'iil K passé les jours qui précédèrent sa fuite dans des convulsions de désespoir », la publicité qu'il donne à cri le rumeur prouve du moins son acharnement à vouloir couvrir de mépris son ancien ami. Cet acharnement, nous cil Irouvons la preuve dans une autre affirmation également mensongère : à savoir que Rousseau exaltait à hiiute voix sa ville natale « que dans son cœur il haïssait ». Cette allégation était spécialement destinée à desservir Rousseau auprès des abonnés genevois de la Correspondance Littéraire.

Quant aux insinuations que la vie privée d'un homme dépeint comme un hypocrite, et haïssable en toute autre circonstance cachait des secrets pis que ceux déjà révélés, Grimm en connaissait également la fausseté.

Telle était donc la véracité de cette petite esquisse biographique. Si nous étudions le dessein constant, et l'impression que ces calomnies ainsi détaillées étaient destinées à produire, leur premier oljjet apparaît clairement : c'est de convaincre princes et ministres, ducs et marquis, comtes et barons, pour qui ces relations secrètes étaient tout spécialement préparées, que cet homme aux origines roturières, aux cruelles expériences au caractère aigri, aux dispositions jalouses et perfides, est l'ennemi naturel des grands, et le contempteur de l'autorité; que ce fondateur de sectes, cet agitateur des colères du peuple, cesemeur d'opinions séditieuses troublera la paix partout où il s'établira ; et rju'on ne saurait en conséi|uence le |)rotéger sans mettre en péril l'ordre social. Mais en plus de ce but immédiat d'en(!ourager les persécuteurs de Rousseau et d'exciter de nouvelles poursuites contre lui, — nous découvrons dans les insistances de Grimm sur ce (( grand défaut )>, que M. Rousseau n'est jamais naturel et (|ue loiiti's SCS di'claraiioiis. aclioiis cl ouvrages siinl aillant

26 LE complot; ses delx organes.

d'exemples de sa « mauvaise fol », nous découvrons, dis-je, un effort persistant et systématique pour ériger à Jean- Jaccfues une réputation anticipée de monstre d'hypocrisie, se cachant sous le déguisement d'un prophète de vérité.

Dans cet apologiste de la sincérité des paroles et de la simplicité des manières, qui joue sans cesse un rôle (soit qu'il adule de propos mielleux les grands seigneurs qu'il déteste, soit qu'il revête le manteau du cynique, tout en gardant ce avec son ton brusque, beaucoup de raffinement et cet art do faire des compliments recherchés, surtout dans son commerce avec les femmes »; dans cet apôtre de l'indépendance, et des distinctions à établir entre le bonheur et la richesse, la noblesse des sentiments et celle des titres; dans cet homme qui se vante de gagner son pain grâce à un métier qu'il n'exerce pas, qui, refusant à grand bruit pensions et protections, persécute ses amis pour en obtenir secrètement des services, leur déniant ensuite toute gratitude; qui fait la cour aux puissants pour jouir béatement de leurs faveurs et de leurs louanges exclusives; dans ce solitaire féru de vie rurale qui abandonne Paris pour forcer la célébrité, mais qui après dix-huit mois de réclusion devient, par manque de llalterics et de stimulants, le misanthrope maniaque, en guerre contre l'humanité tout entière et brouillé avec tous ses amis; dans ce portrait d'imposteur enfin, nous reconnaissons la première ébauche du ,Iean-.Iacques légendaire, si différent du .Iean-.)ac(|ues que peignirent d'Es- (lierny. Bernardin do Saint-Pierre et les autres contemporains impartiaux. C'est là le .lean-Jacqucs imposteur qui servit de modèle pour lo faux ilené des Mrmoirrs df Mddiimi' d'/.'pindij.

O fait, nous le constaterons avec encore plus de certi- (uile (piand nous i)ourroiis comparer cette prétendue biiigr.qdiii' de Housseau par (îrimm, avec le plan de cdiiMUiics di'essi'' \y.\v hidci-ol.

Mais, quand la Correspondance Littéraire parut, en 1812, Il avait perdu de vue les circonstances, et on ne conlaissnit plus les faits véritables, qui eussent permis II' juger la valeur des accusations de Grimm contre i"iis;;oau. Ce dernier, en effet, pas plus que ses défenenis, n'avait eu connaissance du flot de calomnies pic (irimm faisait circuler parmi les abonnés privilégiés jlu Journal secret, et qui n'arrivaient au public que sous orme de rumeurs vagues. A la suite de cette publication, |in adopta donc un moyen terme. Cette solution, en ipparence modérée et raisonnable, consistait à penser lu'un homme représenté sans cesse comme faux, ingrat, [perlide, vaniteux, envieux, avide de notoriété, méritait certainement au moins une bonne partie de tous ces qualificatifs.

L'impression produite par la Correspondance Littéraire n'aurait guère suffi pour ruiner la réputation traditionnelle de sincérité et de bonté qu'avait Rousseau, si ces neuf volumes de critique, intéressants surtout pour la gent des lettrés, n'avaient été suivis d'un ouvrage plus court, oii toutes les accusations de (îrimm reparaissaient, mais sous forme d'un roman attachant, écrit avec une vivacité et un charme fascinateurs. Ce roman tendancieux parut sous le titre de Mémoires de Madame d'Lpinaij.

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