‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 23 sur 64 · I. Il.'|ii(..luj|i' ICI, |). U · texte numérisé non relu

I. Il.'|ii(..luj|i' ICI, |). U

pagaelcs 140calùersdes Archives, les 4't caliiersel fcuillesS '

détachées de l'Arsenal, où l'on décrit la noire ingratitude ^ ■ de René envers sa bienfaitrice, en sont dépourvus, et ont ? été de plus comme enterrés sous le titre trompeur de l'Histoire de madame de Rambure, encore en usage au catalogue, bien qu'aucun personnage ne porte ce nom, qui a été raturé et remplacé par celui de la véritable héroïne, Mme (le Montbrillant, dans le seul endroit du manuscrit où il apparaisse. Celui qui eut ainsi à cœur de dérober à l'attention cotte partie du roman, était-ce un admirateur de Jean Jacques irrélléchi et maladroit qui ne songea qu'à dissimuler un pamphlet dirigé contre lui en la personne de René'.' ou un ami de Grimm, instruit de son désir de dissimuler les calomnies jusqu'à la disparition des témoins ^ capables de les réfuter? Quoi qu'il en soit, il a réussi à tenir dans l'ombre le chapitre le plus intéressant du récit. Après l'édition des Mémoires, les Lettres de Mme de Monthrillanl furent identifiées comme un manuscrit incomplet du même ouvrage. Mais l'/Zis/on'e de madame de Ifamburc sommeilla plus de quatre-vingts ans dans sa boîte de carton jusqu'à ce que M. Tourneux, à l'occasion de ses recherches sur Diderot, rexhumàt et fit part de sa découverteà MM. l'erey et Maugras, qui, nous l'avons vu, ne voulant pas rouvrir I'h éternelle discussion sur Rousseau », ont détourné les yeux, pour ne pas voir les preuves qui ilémenlaient leurs premières allirmations sur la véracité des Mémoires.

N'oilà ])our liiisloii'e du manuscrit saisi dans la maison (le (irimm, et (jui se trouve actuellement partagé entre les liihliothèques des Archives et de l'Arsenal.

Le manuscrit employé par Hruuet venait aussi de (irimm i)nr les mains de l.,ecourt de Villière. I.,cs rais(ins (|ui avaient i)rovo(|ué le choix de ce dépositaire ont |iu paraître difficiles à découvrir à MM. l'erey et Maugras, qui veulent que l'uuvrage de Mme d'I'lpinay n'ait été

lestiné à la publication ni par elle ni par Grimm.

depuis qu'il est établi que cet ouvrage était bien destiné

i être publié, et préparé pour l'être, dès que les témoins

mraient disparu, il n'y a rien d'extraordinaire dans

;e choix fait par Grimm d'un personnage obscur et digne

le confiance, qui avait des raisons particulières d'être

ïttaché à Mme d'Epinay, chez qui il avait jadis occupé les

'onctions d'intendant. Lecourt de Villière, paraît-il,

a'était pas le secrétaire de Grimm, mais son agent

îonfidentiel et son homme d'affaires, poste analogue

1 celui qu'il occupait au service de Mme d'Epinay. Cet

lomme, dépositaire du document, devait être d'autant

plus disposé à suivre les instructions qu'on lui donnait

qu'il était assuré d'agir pour le bon renom d'une dame

dont la générosité et la bonté lui rendaient, paraît-il,

tous ses serviteurs profondément attachés. Ce Lecourt, il

faut le reconnaître, se montre extraordiuairement dévoué

t .patient en laissant à ses héritiers, quels qu'ils dussent

être, tous les profits à venir de cette opération. Mais tout en

constatant celte patience héro'i'que et ce désintéressement,

on doit se rappeler f|ue, pendant la Révolution, l'agent de

Grimm, l'ancien intendant de Mme d'Epinay, agissait

sagement en laissant dans l'ombre tous les faits rappelant

son ancien rôle auprès des ennemis de Rousseau; car

rien n'eût été plus dangereux pour un homme dans sa

position que d'être soupçonné de garder un document

destiné à réfuter les Confcssioim.

Foutes ces considérations nous aident à cnnq)rcndre comment (îrimm s'y prit avec Lecourt de Villière; elles ne nous donnent pas la clé de l'énigme des deux manuscrits, l'un saisi chez Grimm, l'autre acheté par Bruiict. l'our résoudre ce [)roblèmc, ce (|u'il fallait, nous nous en convain(inîmes bien vite, c'était de trouver le second manuscrit, l'examiner aussi soigneusement que le premier et les comparer l'un à l'autre. ,

62 LE complot; ses deux organes.

Cette recherche n'aurait pas dû être si difficile qu'elle le fut : car lorsque nous l'entreprîmes en 1896, le manuscrit de Brunet se trouvait depuis onze ans dans une bibliothèque publique. Personne cependant ne paraissait avoir d'indice sur le sort de ce document à la Bibliothèque Nationale, aux Archives, à l'Arsenal, où notre enquête n'obtint que des réponses découragées. Brunet, quiavnit de fortes raisons, nous le verrons bientôt, pour ne pas laisser sortir de ses mains un manuscrit qu'il affirmait n'avoir pas altéré, tint ce document jalousement enfermé jusqu'à sa mort (1867). II fut mis en vente le 28 avril 1868 par M. Labitte, quai Malaquais, avec les autres livres et manuscrits du fameux bibliographe. L'acquéreur du document fut M. Môselmann. Ce fut pendant longtemps tout ce que nous pouvions découvrir. Ce M. Miiselmann vivait-il encore? Quel motif avait-il eu d'acheter ce manuscrit? Avait-il écrit quel([ue chose sur ce sujet? Avait-il montré le document à quelqu'un? Nous était-il possible d'entrer d'une manière quelconque en rapport avec l'heureux possesseur de ce trésor, et pourrions-nous obtenir de lui l'autorisation d'en prendre connaissance? Autant de questions dont nous importunions les bibliothécaires toujours obligeants, mais toujours décourageants : lorsqu'après plusieurs mois un hasard nous donna enfin le renseignement qui nous était nécessaire.

Un autrechercheurqui fouillait comme nous les précieux documents secrets de la Bililiothè(iue de l'Arsenal et (jue nous interrogeâmes sur l'édition manuscrite de la CurrcsjxDiddnce Littéraire nous conseilla d'aller voir au musée t;arnavalet, où la Bibliothèque liistorirjue de la Ville de l'aris se trouvait encore à cette date. Vax examiuaut les catalogues nous découvrîmes (|ue parmi les documents en sa possession se trouvait le Manuscrit original cmplojiiipar J.-C. Brunet pour la publication des Mànoircs de Mnn: d' /■.'pinaij.

\'oici la note qui accompagne le premier des neuf volumes de cet énorme manuscrit. On remarquera qu'elle iM' fait que reproduire les assertions de la Préface imprimée.

Les Mémoires de Mme J'Épiiiay ont été publiés pour la première fois en 1818 par M. Brunet d'après ce manuscrit donné à Griinm par Mme d'Épinay elle-même et laissé par celui-ci à son dernier secrétaire Lecourt de Villière, quand il dut quitter ta France. M. Brunet acheta ce ms. en 1817 des liéritiers de L. de Villière et le conserva jusqu'à sa mort. A la vente de J.-C. Brunet, il fut acquis par M. MOselmann, qui le légua à Mme Gouetti, à la vente de laquelle la Bibliothèque l'a acheté au prix de COO francs, le 21 février 1885.

Evidemment, la direction de la Bibliothèque de la Ville appréciait la valeur de son acquisition comme un document historique intéressant et un beau spécimen de calligraphie du xviii" siècle. Mais il n'en est pas moins curieux de constater le peu d'intérêt attaché à la critique de Rousseau, et le peu d'efforts faits pour découvrir s'il fut un grand calomniateur ou un grand calomnié.

Avant la découverte tout accidentelle ([ue nous en fimes, ce document est demeuré sur les rayons d'une bibliothèque publique tout aussi secret qu'il l'avait été pendant trente-quatre ans après la mort de .Mme d'Epinay, jusqu'à la publication des Mànours; et pendant les soixante-sept années où il avait été dérobé à toute investigation (d'abord par Brunet, et ensuite par M. Miiselmann et par Mme (îouctti). Cependant, la question de savoir si l'édition imprimée des Mémoires reproduit fidèlement l'ouvrage original ne pouvait êtredélinitivement résolue (|ue par l'examen du manuscrit; tandis ([uc par sa comparaison avec les manuscrils des .\rchives et de l'Arsenal, tous les doutes (s'il en existait encore) sur les intentions de (Irimm, relatives à la publication de cet ouvrage s'évanouirent.

b4 LE COMPLOT; SES DEUX ORGANES.

Or cette comparaison donne tout d'abord la raison d'être des deux manuscrits.

Le manuscrit de Brunet est indiscutablement la copie au net des cahiers corrigés de l'ouvrage original. Toutes les corrections et interpellations qui défigurent les vieux feuillets des manuscrits des Archives et de l'Arsenal se trouvent exactement reproduites dans la copie récrite pour les besoins de la publication. L'écriture claire et soignée à l'extrême du manuscrit de Brunet est très nettement celle de Mailly, l'un des secrétaires emplojés par Grimm pour la Correspondance Littéraire'.

Il est évident (|ue si Grimm a pris à son compte de faire copier ce manuscrit, long de 2 300 pages, par un calligraphe aussi habile que Mailly, c'est qu'il préparait l'ouvrage en vue de sa publication future. Mais ce n'était pas seulement un sacrifice d'argent que consentait à faire ce (Jrimm d'ordinaire si circonspect. Les faits nous le prouvent : ce personnage positif et prudent, si capable (comme la sentimentale Mme d'Kpinay en lit la douloureuse expérience) de faire passer l'intérêt i)ersonnel avant l'amour dans les affaires de cœur, n'écoutait plus absolument que ses rancunes personnelles ([uand il était dominé par cette haine suprême de Rousseau : iiui fut certainement sa plus grande passion, puis(iu'elle le fit s'exposer à des dangers (jui iiouvaieiit facilement lui coûter la vie.

On ne peut douter, en effet, (|u'aprés la publication de la seconde partie des Confession.s on 178!), et surtout a|)rès l'aiiparition des Lettres de Ginguené en 1791, Paris n'était pas un lieu sûr pour le calomniateur et [lerséculeuravéréde Houssenu. Il l'avait senti; et avait ijuitlé la

I. l.cs p.ipicrs (le Criinm ciinscrvés .iiix Archives ((inlioiinciil dos rr(,iis si^;iu''» ilc ce iiK'iiif .Maillv, .illcslaiit If viTM'iiitMil (fait par Alcislcr il l'drdro de- (iriiiiiii) do divorsos soiiiiiic^s ndalivos à dosoopios du la Corrcspuiidancc LilU'rairc <iii:ii\uKU6 ti l'iiiipornlrioo Ctithorino.

France pour un temps. Il y revint, avec la plus grande discrétion possible, en octobre 1791 ; et passa quatre mois de réclusion dans sa maison, rue du Mont-Blanc, ne voyant personne, et s'occupanl évidemment à régler des affaires privées urgentes. Evidemment aussi, ce qui l'avait ramené à Paris, ce n était pas le souci de déménager les objets qu'il y avait laissés, car ses meubles, ses vêtements, ses livres, etc., furent saisis chez lui en 1793.

Dans SCS Mémoires historiques sur C origine et les suites de mon attachement pour Vimpératrice Catherine, Grimm donne pour unique raison de son retour à Paris son impatience et sa préoccupation de mettre en sûreté sa correspondance confidentielle avec l'Impératrice de toutes les Russies.

Quatre mois semblent bien longs pour les consacrer exclusivement à faire sortir des lettres de chez -oi. Et le fait qu'à cette même époque le manuscritacquis plus tard par Brunet passa aux mains de Lecourt de Villière est confirme par cet éditeur; qui sans doute tenait le renseignement des personnes auxquelles il acheta ce document. L'hypothèse que pendant ces ([uatrc mois Mailly achève la belle copie de l'ouvrage de Mme d'I'lpinay semble confirmée, elle aussi, par toutes les circonstances. Sans doute la mise au net des anciens cahiers, arrangés dans ce but, dut être commencée du vivant de Mme d'Epinay, car les quatre i)rcmiers des neuf volumes (|ue iiossèdc la Bibliothèque Histori(|uc contiennent nombre de petites corrections écrites de sa main. Les cinq derniers volumes n'ont plus de ces corrections, autrement dit, ils n'olTrent aucune trace de revision due à l'auteur; et c'est ce (|ui nous autorise à conclure que la cojMe fut achevée après sa mort. Or la date de cet achèvement se place, nous le croyons, entre novembre 1791 et février 1792. alors que ("irimm, en danger continufl d'être arrêté, se Icnait étroitement renfermé

66 LE complot; SES DEUX ORGANES.

chez lui. Ceci paraît établi par l'oubli d'une précaution bien naturelle, omission qui ne s'explique que par la hâte avec laquelle cette tâche fut accomplie, et par la nervosité de Grimm, qui reconnaît avoir senti la présence d'une curiosité malveillante épiant tous ses mouvements. C'eût été si bien un acte de prudence, quand le travail de Mailly fut terminé, de détruire les cahiers originaux contenant la preuve llagrante de ses propres corrections et de celles \ de Diderot, que la saisie do ces documents chez lui, l'année suivante, ne peut s'expliquer que par le désir de Grimm de quitter Paris, son but suprême atteint, sans éveiller les soupçons qu'aurait provoqués la destruction de ses papiers. 11 est probable qu'il caressait, lui aussi, la singulière illusion, partagée alors par beaucoup d'émigrés, que la fièvre révolutionnaire ne tarderait pas à se résorber d'elle-même, et que, l'ancien régime rétabli, il pourrait rentrer à Paris et remettre tout en ordre chez lui. Les choses, nous le savons, ne tournèrent pas ainsi; et Grimm ne revit plus jamais Paris. Quand il apprit l'année suivante, à Dusseldorf, la confiscation de tous ses biens, sa protestation contre (( ce pillage » prouve combien il se préoccupait de décliner à l'avance toute propriété du manuscrit qu'il voulait classer parmi a les papiers ne lui appnrtcnnnt pas et déposés entre ses ynains par des amis ». En dépit de celte mésaventure, Grimm eut la chance de son côté : puisqu'il évita la révélation, qui semlilait fatale, de son complot secret contre Rousseau. Ou a vu comment l'aspect des anciens feuillets et des pages détachés de l'ouvrage trouvés jiarmi les papiers de Grimm, inquiélèrciitrindolcnce, plus qu'ils ne stimulèrent la curiosité, des commissaires (|ui dressèrent le premier inventaire de la l)ibliolhèi|ue et des manuscrits. On a vu aussi cummenl, par suite de l'igiuiraiicc m'i l'on était des philosophes et de leur époc|ue, un nxiinc déli(u|ué, Doin l'iiiricr, lU' saisit pas le vérilalile caractère des écrits

(uiginaux de .Mme de la Live. Et enfin, on a vu comini'iitla timidité mal avisée d'un admirateur de Rousseau, Il la ruse prévoyante d'un complice de Grimni, fit ense- \rlir dans la bibliothèque de l'Arsenal les chapitres importants de cette histoire calomnieuse sous le titre trompeur d'Histoire de madame de liambure. Il reste à voir comment un autre hasard rendit acquéreur du document déposé chez Lecourt de V'illière non seulement un de ces éditeurs littéraires dont les intérêts et les préventions faisaient un ami des enc\'clopédistes et un adversaire de Rousseau, mais de plus un homme bien au fait de l'histoire de l'époque; et qui, pour rehausser l'importance de l'ouvraj^e qu'il donnait au public, altérait délibérément le texte, en vue de lui donner un caractère plus littéralement historique que celui que les auteurs originaux n'avaient voulu lui attribuer. Et comment, aussi, par suite de la nouvelle falsification de l'ouvrage, déjà falsifié, d'autres complications venaient s'introduire dans l'aiïnirc : c'est ainsi qu'il devenait difficile aussi bien à d'honnêtes et laborieux critiques comme Musset-Pathay et Buiteau (qui n'avaient pour se guider que les Mémoires imprimés) d'arriver à se faire une idée claire des desseins des conspirateurs originaux.

Après le quatrième de ses neuf volumes, le manuscrit Brunct ne présente plus aucune correction de la main de Mme d'Épinay. Mais d'autres corrections, plus étendues que les précédentes, parsèment tout l'ouvrage sans exception; elles représentent — la comparaison avec l'édition de 1818 ne laisse aucun doute — la laborieuse mise en état pour l'impression effectuée par Brunel et l'arison, — ou par ce dernier seul, s'il faut en croire Brunct.

Ht celte mise en état du texte, consistant soilen des notes au verso laissé en blanc des feuillets, soit en des languettes de papier gris verdàtre collées légèrement sur les lignes

68 LE complot; ses deux organes.

d'écriture, infirme singulièrement les déclarotions de la

Préface ' :

11 a... fallu, pour assurer le succès de l'ouvrage auprès des lecteurs de tous les temps, supprimer les redites fréquentes, les épisodes inutiles et un assez bon nombre de facturas contre M. d'Kpinay. Toutefois nous n'avons rien voulu changer ni dans la forme un peu singulière de l'ouvrage, ni dans les faits, ni même dans le style, qui n'a pas toujours cette correction : qu'on aimerait à y trouver, et si nous ne publions pas tout • ce qu'a écrit Mme d'Épinay, nous ne publions du moins rien qu'elle n'ait écrit.

Le relevé et l'examen détentes les additions, supressions et modifications dues aux éditeurs suffisent à prouver que cliacune des allégations ci-dessus est une contre-vérité*.

Les éditeurs ont imprimé comme figurant dans l'ouvrage un grand nombre de jjasssages et diverses lettres (/»i n'apparlirnnent pas ait récit original de Mine d'/ypinaij et qui se trouvent dans le manuscrit sur des feuillets intercalés '.

Ils ont rectifié un grand nombre ilinexactitudes du manuscrit, afin que la véracité de Mme d'Kpinay ne parût pas llécliir un seul instant.

Us ont modifié plusieurs lettres du manuscrit pour faire concorder leur texte avec celui de la CorresponJuncc de l{ousscau, alors ([ue Mme d'Kpinay les avait déforinées pour les adai)ter aux besoins de son récit.

Ils ont ainsi complèlement modifié la forme, el faussé le caractère de l'ouvrage original, en donnant pour une ^ autobiograpliie sérieuse, poin' une description littérale et sincèrcde personnages réels et d'fM'nrinentsliisliiri(|ues, ce

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