‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 24 sur 64 · Mémoires (Drimcl), l. i · texte numérisé non relu

Mémoires (Drimcl), l. i

2. On tniuvoru un rt'lcvo t'om|ili'l cl nnc anahsi' (Iclaillci' dans .4 IW'wCritichm. I, 39l-il5.

il. Par «minplc l. Il, 252 (Ms. VII, »).

(|iii n'étail ([u'une œuvre à vis('cs romanesques: où l'autcar iiili'iulait donner librement à des personnages connus le iiilre d'aventures, la conduite et les qualités qu'il lui plai- 1 lit; sans s'astreindre à garantir l'exactitude d'aucun des l'.iils qu'elle racontait.

Kl cette altération voulue de la forme et du caractère de I ouvrage a entraîné l'éditeur non seulement à (( supprinii-r les redites fréquentes et les épisodes inutiles », mais encore à sauter un grand nombre de pages attachantes, simplement parce qu'elles étaient incompatibles avec la llii'orie d'un récit historiquement exact de la conduite de (iiimm, de Diderot, dcRousseau.

L.i comparaison de rou\ra,i,'e tel qu'il sortit des mains lies éditeurs du mx' siècle avec (( l'édition » qu'en avaient liii'paréc Cirimm et l)iderot, montre de plus que les nou- \ luux falsificateurs ont travaillé en contradiction avec les liicmiers. Les inexactitudes (jue Brunet mettait au compte ilr l'étourderie, et qu'il s'applique consciencieusement à I «uriger avec sa profonde (( connaissance de l'époque », j irtaient d'uu plan mûrement délibéré : ce plan c'était de l"iii-ficier de l'équivoque d'un roman à clé pour établir par ih' simples insinuations l'opinion que ilousseau est un imposteur, un ingrat, un sophiste dangereux, un parfait égoïste, rendu fou vers la fin par l'envie, le soupçon et l'amour de la célébrité, tout en échappant à la nécessité de [)réciser en substance les accusations alléguées à l'apinii de cette théorie de son caractère.

Diderot, dont le faible pour les circonlocutions est n^connu par ses critiques les [dus bicnveillauls, a suivi ailleurs la même marche.

Dans sa fameuse note l'.tl de \'/:'^sfii sm- lu rir ih: Séiii'iiiiit', il ne nomme pas k lartihciinix sci'ii'ral » dont il invite lout le monde à se délier et à s'écarter p;u'ce(|u'il

I. l-:ssiii .<»(• ;.( ré' ,/c .SV/r'.;ur', Paris, 1771). \>. 121-122.

calomnia ses anciens amis; même, à la fin Je sa dénonciation de(( l'homme atroce », du « lâche )>, de V « ingrat i>, il écrit : Mais je ne pense pas qu'il ait existé, ni qu'il existe jainais un pareil homme. Dans une seconde édition de l'Essai, quatre ans plus tard ', il sait tirer parti de cette note.

On a dit, écrit-il (après l'avoir citée en en moditiant la fin -), que ma sortie s'adressait à Jean-Jacques Rousseau.

Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne"? A-t-il calomnié ses anciens amis"? A-t-il décelé l'ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? A-t-il déposé sur sa tombe la révélation de secrets confiés ou surpris? Cette lâche & cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans des familles unies, & allumer de longues haines entre des gens qui s'aiment? Je dirai, j'écrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques que vous voyez fut un pcreeva....

Jean-Jacques n'a-t-il rien fait de pareil? Ce n'est plus de lui que j'ai parlé.

E.fiste-t-il, a-til jamais existé un méchant assez artilicieux pour donner de la consistance aux horreurs qu'il débite d'autrui par les horreurs qu'il confesse de lui-même? J'ai prolcxté que je n'en croijais rien. Censeurs, à qui ilonc en voulez-vous'.' S'il y a queli/u'un à blâmer, c'est vous; ]'iii ébauché une télé liideiise, ^' vous avez écrit le nom du modèle au-dessus.

C'est de nouveau sur le lecteur que serait retombée sans doute la responsabilité d'écrire le nom de Rousseau sous le portrait de René, faux philosophe, faux ermite, faux ami, si le i)rojet primitif de Diderot relatif aux Mrmuires de .Mme d' Epinui/ avoil été mis à cxéculion.

On ne peut jus(|u'ici tirer, à l'honneur des éditeurs des Mi'miiires, qu'une conclusion, des altéralions frauduleuses d'un manuscrit (|u'ils prétendaient avoir laissé inlad. On a vu que .Micliaud, Suard, Barbier et lîrunet, - lant en

1. Kssiii sur les riiiiKS df CItiuilr el ilc \i'roii... Paris, 1782, 2 viil., t. 1, 120-127. OKuvrès (Tdiu'iunix), III. 01-92.

2. - ... .Mftis l'.c iiioiislro n-l-il jamiiis existé'.' Je ne le pense p.is. •

julmirateurs qu'en éditeurs des Encyclopédistes, — ont Collaboré d'une manière indéniable (et ils le reconnaissent) h la tâche de retourner le jugement porté sur Rousseau P 11 ses contemporains. Ils ont recherché et reproduit des pamphlets qu'ils savaient avoir été réfutés; ils ont fort ]ii illraité, et présenté dans un faux jour des documents I oiiiemporainsen leur possession, alors qu'ils étaient qualiiiVs pour juf,'er de leur véritable valeur. En présence de ces 1 lils, il est impossible de supposer que ces défenseurs des " ^lands hommes duxviii" siècle (entendez : les Encyclopi'listes) aient pu croire sincèrement en la justice de leur 1- Mise. Pour apprécier exactement leurs motifs il nous faut \nii- en ces adroits bibliographes et collectionneurs non point de nouveaux conspirateurs, hardiment conscients lii' leur œuvre, mais les apologistes et peu scrupuleux ( h iinpions des philosophes, en particulier de Diderot et ili lirimm, que des sympathies personnelles et des affinili-- intellectuelles leur faisaient regarder comme les seuls pliiliisophes du xviir siècle, et qui avaient souffert dans I '^liiiio piil)Ji([iH' du fait de leur mauvais traitement de lloiisseau.

Que Brunet el sou collaborateur Parison ne comprirent rien au projet des premiers conspirateurs prouve clairement qu'ils furent les protecteurs, sinon innocents, du moins ignorants, d'une entreprise aussi soigneusement [)réparée. Cependant leur intervention fit sans doute (|ue le succès dépassa les espérances des conjurés. Lca Mi'mi lires de Mme d'Epinay édités par Urunct forcèrent certainement mieux la conliaiu'e des lecteurs que n'eussent pu le faire les Ij'ilrea de Mme Montbrillant, reproduites intégrahmieut d'après le manuscrit. Certains sacrilices (lurent être faits en môme temps, pour maintenir les prétentions de l'ouvrage à l'exaclitude hislori(iue.

.Miisi l'on découvre, en examinant le manuscrit, que le neuviètnc! volume tout entiei' (plus d(! deux cents pages),

qui ronfermo le dénoiiemoiit du roman, n été coniplèlemcnt supprimé par l'éditeur, bien que cette dernière partie, du poii\l de vue littéraire autant tiuedu point de vue critique, méritât de retenir l'attention.

(Quiconque a vu lédilion Brunet se rappelle qu'après une lettre adressée à Mme de H..., à Genève, lettre qui contient les raisons de Mme d'Epinay pour ne pas réimprimerdeuxouvrages tirés pourses amis en nombre limité, les éditeurs uflirment en italiques : « Ici tinisscnt les Méuiiiires de Mme d'Epinay » ; ils aggravent même la décep tion ainsi causée au lecteur par une longue note où ils regrettent que lauteurn'ait pas mené son récit plus loin.

Sans doute Brunet avait confié à Paul Boiteau que l'ouvrage original continuait au delà de ce terme, mais il lui avait par contre affirmé ijue la (( longue et ennuyeuse histoire des procès qu'elle eut à soutenir contre son mari» ■' remplissait presque tout cet épilogue.

Ce qui eût assurément déplu à tout le monde» disait de plus Boiteau en se fondant sur ce que Brunet lui avait dit, c'est la." manière dont Mme d'Epinay, à bout d'aventures et fort] essouniée, s'arrangeait pour faire une lin à son roman. Par j exemple, (Irimm devenait aveugle, et son aune le soii^nailen sirur (le cliarit('.

Or celle invention vient de Brunet seul, et Mme d'Epinay n'y a aucune part. Non, il n'est pas vrai (ju'après avoir ramené Mme de Monlbriilant de (-icnève, l'auteur eût épuisé sa provision d'aventures, puis(|u'clle poursuit allègrement scui n'cit dans un Vdlumi' de 200 feuillets. Non, il n'est |ias vrai (iiiVii manière île concdusion (irimm, sdiis le iiiiMi de \'olx, dcvinlavcngle ni (jue .Mme il'l'^iiinay ~r lit '-ii'iir de cliarilé pour l'amour de lui. I>e dénouiMuenl du ii'cit original est tout dilTérenl. Le roman s'acliè\e par la innrt de .Mme de Montlirillanl, déses|)éri'(' de sa sé|iai-aliiin i\v riiiruuip.'iralile \(d.\.

tlt'l austère modèle de vertu a, quand il écrit, une len- (liiine à la plaisanterie. Une de ses lettres, purement |iii\re, (]ui renferme une allusion malicieuse à l'échec iJiMi commandant en chef', est saisie par la police, et

I Mii^tjtue la base d'une accusation d'espionnage. Celte injure paraît à VoI.\ plus cruelle que la mort. Son pro- Irch'ur, le Dauphin, lui conseille de se réfugier en Anglelirn^ jus(]u a ce que l'indignation populaire soit apaisée cl qu'il trouve occasion de se justifier. Mut? oblhjé de me /iisiifier? IlI de rjuoi? demande ce modèle de vertu. A I Iles mille protestations, et des scènes déchirantes avec Mme de .Montbrillant et (iarnier, l'incomparable Vol.x |i 11 l pour rAnglcterrc. Et Mme do Monthrillant inaugure pir une syncope une agonie fort longue, et quelque peu l'iiiiuyeusc, qui lui fournit prétexte à une profession de l'ii de femme philosophe qui peut se comparer à celle de la ilevolc Julie dans la Nouvelle Héloise. Le ildèle

II iniier veille auprès du lit de Mme de Montbrillant et I VI LR'ille son dernier soupir. 11 abandonne alors lui-même la France; avec sa femme et sa fille il s'établit en Angle- Iri re, où il consacre son existence à surveiller le malheuiriix Voix pour l'empêcher de mettre, dans sa douleur, un li'iuie à ses jours.

On accordera que cette conclusion n'est guère compatible avec la théorie que Mme d'Epinay éiait (( l'esclave de la vérité )) cl que son roman représente les mémoires authcnlii|ues de sa vie. Mais nulle excuse n'est admissible pour justifier la suppression radicale de ces chapitres, simplement parce qu'ils détruisaient une impression que l'auteur elle même n'eut jamais l'intention de donner à ses lecteurs. Admettons (|ue rinconi|)arablc Voix ait pu prendre avec plus de calme et de sang-froid la méprise (•aiis('e par son innocenlc plaisanterie, et qu'cjii ne se

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