Correspondance Littéraire (éd. Toiirncux). V
80 LE comi'LOt; ses deux organes.
capital est de n'être jamais naturel; et qui, sous sou masque de rude sineérité, sait si bien praticfuer l'art de la flatterie? Dans les prédictions de Voix (avant que René vienne habiter la chaumière à la lisière du bois), où il est question des effets que ne manqueront pas d'avoir la solitude et la vie des champs sur ce tempérament nerveux, impétueux et mélancoli(|ue, qui ne reconnaîtrait les idées, les termes mêmes de l'édileur de la Correspondance /AiléraivK de 1762? A cette époque, en efTet, Grimm rappelait les résultats du séjour de Jean-Jacques dans le petit chalet que ses insistances, ses (( persécutions » avaient arraché à Mme d'Epinay.
— Sainte-Beuve et Lord Morlcy, acceptant tous deux comme une prophétie le disconrs des Minnoircs, louent Grimm de sa perspicacité.
En admettant que liousseau, au bout de vingt moi,s, ait quitté l'Ermitage, après s'être querellé avec tous ses prétendus « anciens amis », l'accomplissement de la prédiction de Grimm prouve-t-il sa sagacité? ou simplement sa persistance obstinée â réaliser sa prophélie? En d'autres termes la cause de la querelle est elle l'ctTet produit sur le caractère et l'imagination de liousseau par la solitudeet la résidence au milieu des bois? ou bien est rllr l'eiïet produit sur le caractère et l'imagination d'nutii'personnes étrangères par les machinations de Grimm?
Quant à l'efTel qu'eut i)our Rousseau son retour à la vie de la campagne où l'atlirnieut ses goûts et le charme de clicrs souvenirs, lui-même nous a dit, dans les Confessions, ([uel il fui.
Non senlcnicnl il recDUvrail ainsi son égalité d'âme et sa sympalliii' avrc l'humanité; mais, de jjlns, son génie se trouvait ddivic de l'inllueiu'e troublante des faux conseillers el d'uru' pliilosopliic qui lui ir|iugnail. V.v fut, tdiil d'aliiird il l'aNdue), un mi'lange dcculère cl de pilii', |irii\ci(Mi(' pai' son ('(mlacl a\ec UM niolidc dilItTcnl ilu
JEAN-JACQUES, L'ARTIFICIEUX SCELÉliAT. 87
siiMi. ([iii avait éveillé sa vocalion : et les suites de eette I l'iiimotion intérieure se manifestèrent par les deux Bis- '■ij'ii-s. Mais ce n'est qu'après s'être échappé de ce monde, ripris être retourné dans sa propre sphère, qu'il découvrit ncllement sa vocation, et fut à même de se communiquer aux autres tout entier et sans contrainte.
fies communications de Rousseau au public durant les si\ années qu'il passa à Montmorency, ce furent la Lettre à il' Aleinherl, la Nouvelle Héloïse, le Contrat social et \'/:'mife.
-Mais, tandis que cette liste de chefs-d'œuvre prouve birii ((ue Rousseau avait tenu ses promesses et dit la vérité, voici qu'on prétend nous apporter la preuve que ^'iii caractère s'était démoralisé, et qufr son âme s'était • li:;! ie durant ce séjour. Et ces preuves, ce serait une série iriicles abominables rfu'il aurait commis alors, et qui lui .iiiiMient fait perdre tous ses amis.
Otte calomnie, c'est la légende transmise dans les Mriiiiiires de Mme d'Epinay comme l'histoire de René. Le faux ermite, le faux philsophe, le faux ami, n'a pas seulement les traits de « l'imposteur et du sophiste », il se rend, lui aussi, coupable des « sept scélératesses » imputées à lîousseau par Diderot, qui les donne comme cause de la rupture entre .Jean-.Jacques Rousseau et ses anciens amis.
M. Maurice Tourneux a découvert et publié poui' la première fois, d'après les 'J'ahlelles de Diderot, le rajiport des « crimes » supposés de Rousseau. Mention est faite de ces précieuses Tablettes du directeur de V/ùiri/rloprdie, par son biograi)he et contemporain, Meister, dernier sci-i'élairc do (irimm pour la Currespandance Lit liTciire.
Dans son essai intitulé Aiir Mânes de Diderot flTSS) Meister donne un curieux exemple du suin (pic |ircuail Diderot à ne pas oublier les injures, et du scnlini n( |ihis élrange encore qui le poussait à ruili\rr, unn pas le
liienfaisant oubli, mais la mémoire artificielle des torts I qu'il avait suliis : |
C'est de la meilleure foi du iiioiide (lu'il se sentait porté 1 à aimer tous ses semblables, jusqu'à ce qu'il eût de fortes ' raisons de les mépriser ou de les haïr; lorsqu'il avait même j de trop justes motifs de s'en plaindre, il courait encore grand risque de l'oublier. Il fallait bien que cela fût ainsi, puisque toutes les fois qu'il se croyait sérieusement engagé à s'en , souvenir, il s'était imposé la loi d'en prendre note sur ili^s tablettes qu'il avait consacrées à cet usage; mais ces tableltes demeuraient cachées dans un cola de son secrétaire, et la fantaisie de consulter ce singulier dépôt le tourmentait rarement. Je ne l'ai vu y recourir qu'une seule fois, pour nie raconter les torts i|u"avait eus avec lui le malheureux Jean- Jacques.
Voici cette liste singulière rédigée par Diderot et telle que M. Tourncux l'a reproduite ' :
Le citoyen Rousseau a fait sept scélératesses à la fois qui ont éloigné de lui tous ses amis :
11 a écrit contre Mme d'Épinay une lettre qui est un jirodigc d'ingratitude. Cette dame l'avait établi à la Chevrette, et l'y nourrissait, lui, sa maîtresse, et la mère de sa maîtresse.
Il se proposait de se retirer à Genève lorsque la santé de Mme d'Épinay l'y appela; il ne s'offrit seulement pas à l'accompagner.
Il accusait cette dame d'être la plus noire des feuiiius dans le temps même qu'il se prosternait à ses genoux, et que, les larmes aux yeux, il lui demandait pardon de tous les torts ([u'il avait avec elle. Cela est constaté jvir la date d'une lettre que je lui écrivis et pai' le témoignage de tous ceux qui fré- (|uentaient chez Mme il'l^pinay.
Il traitait Crimm comme le scéléi'at le ]ilus profond et en même temps il se réconciliait avec lui et il le faisait juge de sa conduite avec Mme d'Eiiinay, et (piand on lui demandait en i]uoi liriniiii méritait ses fureurs et ses invectives, il répon-
i. Coi-rfs/iondance l.ilU'mirc (cl. Tciiiriicux). XVI. 210-222.
dait c|ue cet homme-là lui avait méchamment otc ses pratiques de copie et notamment celle de M. d'Épinay.
Il accusait Mme d'Epinay, dans le temps qu'il lui devait tout et ({u'il vivait à ses dépens, du projet d'ôter M. de Saint-Lambert à Mme d'Houdetot, et, pour y réussir, d'avoir voulu séduire la petite Levasseur, a(in qu'elle surprît une des lettres que Rousseau écrivait à Mme d'Houdetot ou une des réponses que cette dame lui faisait, et d'avoir dit à Levasseur : ■ Si cela se découvre, vous vous sauverez chez moi, et cela fera un beau bruit ".
Le sieur Rousseau était alors tombé amoureux de Mme d'Houdetot et, pour avancer ses affaires, que faisait-il? Il jetait dans l'esprit de cette femme des scrupules sur sa passion pour M. de Saint-Lambert son ami.
Il accusait Mme d'Epinay d'avoir ou instruit ou fait instruire M. de Saint-Lambert de sa passion pour Mme d'IIoudetol.
EmJiarrassé de sa conduite avec Mme d'Houdetot, il m'appela à l'Ermitage pour savoir ce qu'il avait à faire. Je lui conseillai d'écrire tout à M." de Saint-Lambert et de s'éloigner de Mme d'Houdetot. Ce conseil lui plut; il me promit qu'il le suivrait.
.le le revis dans la suitr; il me dit l'avoir faitet me remercia d'un conseil qui ne pouvait lui venir que d'un ami aussi sensible que moi, et qui le réconciliait avec lui-même.
Et point du tout : au lieu d'écrire à M. de Saint-Lambert sur le ton dont nous étions convenus, il écrit une lettre atroce à kujuelle M. de Saint-Lambert disait qu'on ne pouvait répondre qu'avec un bâton.
Etant allé à l'Ermitage pour savoir s'il était fou ou méchant, je l'accusai de la noirceur d'avoir voulu lirouiller M. de Saint- Lambert et Mme d'IIoudetol. Il nia le fait, et pour se disculper il tira une lettre de Mme d'Houdetot, une lettre qui prouvait exactement la fourberie dont je l'accusais. Il en l'ougit, puis il devint furieux, car je lui fis la remarque que la lettre disait ce qu'il niait.
M. do Saint-Lambert était alors à l'armée. Comme il a de l'amitié pour moi, à son retour il vint me voir. Persuadé que Roussi-au lui avait écrit sur le ton dont nous étions convenus, je lui parlai di' cirtte aventuie comme d'une chose qu'il devait savoir mieux que moi. Point du tout, c'est qu'il ne savait les
yi» LE complot; ses deux organes.
cliosos qu'à nioilii'', et que, par la fausseté de Rousseau, je lombai Jans une indiscrétion.
Maisque fit linfàme Rousseau? Il m'accusa de l'avoir trahi, d'avoir violé la foi du secret qu'il m'avait confié; et il fit imprimer la note là-dessus, qu'on voit dans la préface de son ouvrage contre les spectacles, quoiqu'il sût bien que je n'étais pas un traîlre ni un indiscret, mais qu'il avait été un homme faux qui me trompait.
.le lui reprochai d'avoir écrit à M. de Saint-Lambert autrement (|u'il m'avait dit. 11 répondit à cela qu'il connaissait les caractères et que ce qui était bon avec l'un était mauvais avec l'autre.
.le lui reprochai de m'avoir trompé rn me faisant croire qu'il avait écrit selon mes conseils; à cela il ne répondit rien.
Sa note est un tissu de scélératesse. J'ai vécu quinze ans avec cet homme-là. De toutes les marques d'amitié qu'on peut donner à un homme, il n'y en a aucune qu'il n'ait reçue de moi, et il ne m'en a jamais donné aucune. Il en a quelquefois eu honte. Dans l'occasion j'ai pàli sur ses ouvrages, et il en convient à moitié, mais non de tout. Il ne dit pas ce qu'il doit à mes soins, à mes conseils, à mes entretiens, à tout, et son dernier ouvrage est fait en partie contre moi. Il y fait l'éloge <le d'Aleraberl, qu'il n'estime ni comme homme de lettres ni comme homme. Il y fait l'éloge de Mme de draffigny, qu'il n'estime ni comme femme de lettres ni comme femme; il dit du mal du comique larmoyant parce que c'est mon genre. Il contrefait le dévot parce que je ne le suis pas. Il traîne la comédie dans la boue parce que j'ai dit que j'aimais cette profession. Il dit qu'il a cru qu'on pouvait avoir de la probité sans religion, mais que c'est un préjugé dont il est revenu parce que, méprisé de tous ceux qui le connaissent, et surtout de ses amis, il ne serait pas fâché de les faire passer pour des cinpiius. 11 suit (le là que cet homme faux est vain comme S.ilan, iiigi'al, cruid, hvi)ocrite et méchant; toutes ses apostasies (kl callKilicisine au protestantisiui" et du protestantisme au latholici.Mue sans rien croire ne le prouvent (|ue trop.
Iliie chose m'avait toujours ofl'ensé dans sa conduite envers iimi : c'est la manière légf'ro dont il me traitait devant les autres et bs mar(|ucs d'estime et de docilité ([u'il me donnait
JEAN-JACnuES, l'artificieux SCÉLÉRAT. 91
iliiiis le tôle-ù-ttHe ; il me suçait, il êm|iloyait mes idées, et il ill'-ctait presque de me mépriser.
Va\ vérité, cet homme est un monsire.
Après s"ètre brouillé avec Mme d'Epinay, il se rapprochait irime Mlle d'Ette et de^Duclos, deux ennemis mortels de -M d"Épinay.
H m'embrassait dans le temps qu'il écrivait contre moi.
Il disait qu'il haïssait tous ceux qui l'obligeaient, et me l'a ï'irn fait voir.
l'^nlln il est resté seul. Sa note est d'autant plus vile qu'il -nvait que je n'y pouvais répondre sans compromettre cinq liii six personnes.
In soir, causant avec lui, il eut envie do veiller; je lui il'inandai un mot sur une jdirase, et aussitôt il me dit : " Allons nous coucher ■■.
La date ap])ro.\imntive de ce document se trouve étalilic par ralliision à la Lntlre à dWlcmberl dé.signoc comme h (leriiier ouvrage de Rousseau. La fcttre parut en novembre 1758; V Emile cl \e Contrat socî'n/ furent publiés iii 1702. Il faut donc qu'entre ces deu.K dates, Diderot, pour ne pas « courir grand risque de les oublier », ait note ces méfaits sur ses tablettes. C'est au moins luiitans plus lard (|ue Meister l'a vu consulter cet étrange procèsverbal ; car le jeune Zurichois ne devint qu'en 1770 n'ulacteur en second de la Correspondance Lilléraivc. C'est sans doute à une c[)oque encore ultérieure que Diderot a dû ressortir ses tablettes \>o\\t fournir la liste dus chnnrjemcnts essentiels à apporter au roman de Mené de Mme d'Epinaf/.
La tàclie rju'il nous reste à accomplir est d'examiner les accusalions (k> Diderot en les confrontant avec des faits vérifiaiiles, et avec les notes et les cahiers cnirigi-s du manuscrit de .Mme d'Kpinay.