Noiivcllfs llcdiiTchrs sur les Oin/rssioiii
Dans les Mémoires, Voix est chez Mme deMoiitbrillaut dans la situation même que Grimm occupait en février 1736 chez Mmed'Épinaj-. Il est le nouvel amant, qui signale son avènement dans le cœur de sa maîtresse en travaillant à. se débarrasser de tous ses rivaux. Dans le roman, de Formeuse (de Francueil), qui, malgré son infidélité flagrante, Mme de Montbrillant tient à garder pour ami, se voit consigner la porte sur les insistances de Voix. Desbarres (Duclos), que l'héroïne a jugé prudent de se concilier, est transformé en ennemi déclaré et redoutable. Reste à se défaire de Barsin (Desmahis) et de René. Déjà Voix a sourdement miné l'amitié de Mme de Montbrillant pour Barsin. Il traite cavalièrement ce dernier, qui s'en irrité, et se refuse à reconnaître chez Voix l'étonnante supériorité capable de justifier ses manières insultantes. Toute relation finit par être rompue entre eux.
Voici le passage en question ' :
Je plains Barsin. Mais je suis encori; bien autrement alTectée de la mélancolie qui s'est emparée de René depuis (juelque temps. Il est malheureux, et lui-même parait en ignorer la cause. 11 se déplaît : Paris t'ennuie, ses amis lui sont souvent plusâ clmr'je qu'agréables : tout ce i/u'itvoit, tout ce qu'il entend, le révalte, et lui fait prendre les hommes en dfplaisam-e. (Note A.) .le lui ai conseillé de voyager. Il m'a répondu qu'il fallait de la sauté cl de l'argent pour suivre ce conseil, et qu'il avait ni l'un, ni l'autre, t Non, m'a-l-il ajouté, ma patrie, ou la campagne, voilà ce qu'il me faut : mais je ne suis point encore décidé. Vous ne savez pas que c'est souvent un sacrilice audessus (les forces humaines (|ue de iiuitlor pour loiijouis Miéint^ les choses cpii nous dcplaiscut (piclqurloi-s. Il faut d'abord ne [las prendre gai'de à moi : voilà un di's grands biens de ce monde; et (|ue mes chei's amis, ou soi-disani Uls, ont la rage de ne pas vouloir me procurer. — Je compreiuls, lui ai-je dit, ijur ci'la li'ur est fort dilliiilc cl quant à moi je ne
1. Ms. lies Aivliivi's. Cahier KIO. — .M>. liruiiet, vul. Vil, p. 300. .Mi'muin-s, vol. Il, p. 21li-2Zl.
nii-, promets pas de parvenir à vous donner cette satisfac-
ll<- lie sort, de chez moi, son âme est perplexe; la mienne ne l'est "i< moins sur ce conseil qu'il m.e demande et sur celui qu'il coni' ni de lui donner. [Note B.) 11 a reçu des lettres par lesquelles Il I ■ presse vivement de revenir vivre dans sa patrie.
tjuel parti dois-Je prendre, m'a-t-il dit"? Je ne veux ni ne "iiv restera Paris : j'y suis trop malheureux. Je veux bien aire un voyage et passer quelques mois dans ma République, mais par les propositions qu'on me fait il s'agit de m'y fixer, }t si j'accepte je ne serai pas raaitre de n'y pas rester. J'y ai les connaissances, mais je n'y suis lié intimement avec perionne. Ces gens-là me connaissent à peine, et ils m'écrivent ;omme à leur frère : je sais que c'est l'avantage de l'esprit 'épublicain, mais je me défie d'amis si chauds: il y a quelque sut à cela. D'un autre côté, mon cœur s'attendrit en pensant }ue ma patrie me désire; mais comment quitter Voix, Garnier, 3t vous? Ah! ma bonne amie, que je suis tourmenté.
« — Ne pourriez-vous pas, lui ai-je dit. sans prendre l'engagement faire un essai de quelques mois de ce séjour?
« — Non, les propositions qu'ilsmefont sont de nature à être icceplées ou rompues sur-le-champ, et sans retour. Kt quand j'irais pour quelques mois, que ferais-je ici de Mme Éloi cl sa lilie, et de mon loyer? Je ne puis subyeuir à tant de lépenses. Si je me défais de ma chambre et que j'emmène nos gouvernantes, qu'en ferai-je? et où irai-je, si je ne me )lais pas à Genève.
« — Il n'est guère possible, mon ami, de prendre en deux leurcs une décision sur une affaire aussi grave : donnez-vous e li-mfis d'y penser : j'y penserai aussi, et nous verrons. •
(II) lui propose une chaire de pro/'esscur en philosophie, on lui oflVe douze cents livres de rente. Je ne sais s'il voit le dessous de ■cl arrangement, mais il n'en a rien dit. Il est clair cependant {ui: r.i; poste n'est c^u'un prétexte pour lui faire un sort, car Saint-Urbain m'a souvent dit que l'honneur et la considération sont les seuls avantages qu'on retire de ces sortes de places, iiux(iuelles il n'y a que cent écus d'a|)poinlement attachés. ■ Ainsi ne les donnc-t-on qu'à des hommes qui ont une honnête aisance, afin que l'intérêt n'engage personne à les rechercher. Il dit qurllr.s suni rci[iplies par des hommes dis-
BIftI IDTHFr A
tingués et vraiment savants. A col égard personne n'y convient mieux que Heni5; mais il est bien à ciainilrc qu'il ne se /Wssc professeur de sophisme et de misanthropie.
Les efforts de Briinel pour donner au récit de Mme de Monlbrillant une apparence d'exactitude historique créent ici une confusion. Nous trouvons dans les Mémoires imprimés (vol. II, p. 228) que (ienève lui propose une pince >de bibliothécaire et non pas de (( professeur de philosophie ». Or, un bibliothécaire n'ayant que peu d'occasions d'être <( professeur de sophisme et de misanthropie », ces épithètes, qui révèlent la mince estime où la bienfaitrice tient déjà son obligé, se trouvent supprimées. Une seconde modification (dans une lettre du protégé à sa protectrice) donne la clé de celle-ci. // s'en faut bien (jue mon affaire avec ma patrie soit faite, écrit René dans le manuscrit. 7/ .s'en faut bien que mon affaire avec M. Tronchin ne soit faite, porte l'édition de Brunet.
Ce dernier s'était souvenu que (d'après les Confessions) le Docteur Tronchin, quelque temps après son retour à Genève, avait écrit à Rousseau pour hd offrir le titre de Bibliothécaire honoraire dans cette ville. Le Professeur Rilter, qui faitautoritédans les questions decette nature, nous apprend que ce titre était parement un témoignage d'admiration conféré aux auteurs genevois dont on tenait les ouvrages en honneur. Mais cet liommage n'impliquait aucun devoir, et nulle rétribution ne l'accompagnait.
Nous avons une observation à faire sur la note se rap portant aux commentaires de Voix sur l'imprudente bien vcilliince de .Mme de Moutbrillant envers René. Nolouque les petits points (...) qui remplacent, dans les iiis Iruclions pour les changements à faire, les malveillanUv prédictions de Voix sur la folie de René et ses (|uereikv futures avec ses amis, nous prouvcuil (|ueces prédiction.' se trouvaient di'jà rapitortées par Mme d'Lpinay. i
René m'a écrit qu'il acce|ilait l'Iiabitation des Roclics. Il ne recommandait d'en tenir le secret, et j'en avais l'intenion, mais la joie que me causa cette lettre lorsque je la reçus ut telle que je ne pus m'empêcher de la laisser éclater en résence de M. Voix qui était chez moi. J'ai été très étonnée le le voir désapprouver le service que je rendais à René, et e désapprouver d'une manière qui m'a paru d'abord très dure, ai voulu combattre son opinion : je lui ai montré les lettres jue nous nous sommes écrites. » Je n'y vois, m'a-t-il dit, de la )arl de René que de l'orgueil caché partout : vous lui rendez m fort mauvais service de lui donner l'habitation des Roches : nais vous vous en rendez un bien plus mauvais encore, a solitude achèvera de noircir son imagination : il verra DUS ses amis injustes, ingrats, et vous toute la première si ; refusez une seule fois d'être à ses ordres. Il vous accuera de l'avoir sollicité de vivre auprès de vous, et de l'avoir éché de se rendre aux vœux de sa patrie. Je vois déjà le erme de ces accusations dans la tournure des lettres que ous m'avez montrées. Elles ne seront pas vraies., ces accuations; mais elles ne seront pas absolument fausses, et cela uflira pour vous faire blâmer, et pour vous donner encore apparence d'un tort que vous n'aurez pas plus que tous ceux ju'oii vous a jusqu'à présont supposés.
— Ah, mon ami, mesuis-je écriée, nemediies pas ccladenr fois, car je me suis toujours si mal trouvée de faire le bien qu'il me prendrait peut-être envie de faire le mal pour voir si je ne m'en rouverais pas mieux. {Note C.) — Non, me répondit M. Voix, cette envie ne vous. prendra pas : mais en continuant à faire poui- vous et pour les vôtres le mieux qu'il vous est possible, ennncez à vous mêler des autres : le public est trop injuste envers vous. Je vous jure que ce (jui peut vous arriver de moins fâcheux dans tout ceci c'est de vous douner un l'idicule : — (in croira que c'est pour faire parler de vous que vous avez ogi'' Ri^né... - .Vil, garantissez moi, ai-je répondu, qu'il ne ésultera lien de plus fâcheux que cette fausse interprétation, et j'aurai bientôt pris mon parti 1 — El moi aussi, répondit M. Voix, mais si cette interprétation venait à la suite d'une rupture avec René, cela aurait plus de suite que vous ne pensez. — Voilà, lui dis-je, ce qui n'arrivera pas : mon amitié n'exige aucune rei-onnaissaiicr. Il m'est di^moiitré (jiic cet
homme serait malheureux partout par l'iiabitudequ'ila d'être gâté : chez moi, il ne trouvera que de l'indulgence; nous nous ferons tous un devoir et un bonheur de lui rendre la vie douce. — Voilà qui est à merveille, me dit encore M. Voix; mais on se repent toujours de céder à la déraison : cet homme en est plein, et plus on la tolère, plus elle augmente. Au reste le mal est fait, vous ne pouvez plus vous dédire. Faites en sorte à présent de vous conduire avec prudence. Mais comment vivra-t-il; et que faites-vous pour lui'? — C'esll un secret, mon ami, ai-je répondu, il me coûtera peu, il sera bien, et il ignorera ce que je ferai; il ne s'en doutera même pas.... i>
... J'ai tâché de persuader à Uené que ses principes, qui seraient très estimables, s'il était libre, devenaient très condamnables dans sa situation puisqu'il ne pouvait pas se per mettre d'exposer à la misère deux femmes qui l'en avaient Un et qui avaient tout sacrifié pour lui. Celte considération, lui ai-ji dit, doit vous rendre inoins: difficile, et doit vous engager à ne p(i> rejeter les secours que r amitié vous offre, elle est même bien linjm de changer votre répugnance en un conseidemcnt respectable « vos yeux, comme à ceux des personnes gui pourraient en avoir connaissance! J'ai peu gagné sur son esprit. » Ainsi je suis esclave, m'a-t-il répondu; et il faudra que j'assujettise mon sort'.' Non, non, cela ne me va pas : mesdames Éloi et sa lille soni libres, et je prétends l'être aussi; je le leur ai dit vingt fois ; je ne les prie ni de rester, i)i de me suivre ! »
Ce sophisme ne m'a pas édifiée : je le lui ai dit. Il ne m',i rien répondit; mais à la manière dont il m'a écoulée, je le soupçonne de ne pas aimer de certaines vérités. « Je sui.'étonnée, lui disais-jc, qu'avec de l'esprit, de l'expérience et di la philosopliie, vous mettiez tant d'importance à mille misère- (Hii souvent ne valent jias la peine d'en parler. — Comment mcprilieul me réi)ondit-ii, vous appelez misères les injustices les iiigratiliides journalières, la causticité de mes soi-disan' amis?... —Allons donc, lui dis-je. Je ne puis répomlre à cel.i i|u'avec ce manvais diclum : On rit avec toi, et lu le fAclie.'* Mais Vous ne |inuvez [las croire un instant qu'on ait le projet
lUs blesser? — Projet ou non, que m'importe! Mais ne M'Z pas, madame, que ce soit pour moi seul que je suis I. \olté. Ce que je vous ai vu éprouver vingt fois de vos meil- |i iiis amis.... — Faites comme moi, mon ami : s'ils sont faux, III ■liants et injustes, je les laisse, je les plains, et jê'm'enveli|i|"' de mon manteau; en voulez-vous la moitié?... » (JVo<eD.) Il ^'^ mit à rire et me dit ensuite : i' .Je ne sais encore quelle |Mii ;e prendrai. Mais, si j'accepte l'habitation des Roches, I' 1' l'use encore plus que jamais les fonds que vous voulez me |ii' 1er » ... Je ne l'ai pas voulu contrarier davantage et nous iiMiis sommes quittés moitié gaiement, moitié mal <à notre aise.
Le tuteur de Mme de MontbrUland raconte l'histoire :
M. René, qui avait été passer les fêtes de Pâques à l'Ermitage, fut si enchanté de cette habitation qu'il n'eut pas de plus grand désir que de s'y voir établi. Mme de Montbrilland se fit un plaisir d'aller elle-même l'y installer, et le jour fut pris aussitôt que tout fui prêt pour le recevoir. Le matin elle envoya une cliarii'tte à la porte de René prendre les effets qu'il voulait emporter, un de ses gens l'accompagnait. M. Linant monta à cheval dès le matin pour faire tout ranger. A dix heures, Mme de Montbrillant alla prendre René dans son carrosse, lui et ses deux gouvernantes. La mère Éloi était une femme de soixante-dix ans, lourde, épaisse et presque impotente. Le chemin dès l'entrée de la forêt est impraticable pour une berline. Mme de Montbrillant n'avait pas prévu que la bonne vieille serait embarrassante h. transporter, et qu'il lui serait impossible de faire le reste de la route à pied : il fallut donc faire clouer de forts bâtons à un fauteuil, et porter à bras la mère Kloi jusqu'à l'IUrmitage. (Voir Note /).) Cette pauvre femme pleurait de joie et de reconnaissance : mais liené, api'ès le premier momcmt de surprise et d'attendrissement passé, marcha en silence, la tête baissée, sans avoir l'air d'avoir la moindre part à ce qui se passait. Nous dinAmesavec lui. Mme de Montbrillant était si é|)uisée, qu'après le dîner elle pensa se trouver mal. Elle fit ce qu'elli: put pour
le caclier à René, qui s'en douta, mais (jui ne voulut puint avoir l'air de s'en apercevoir.
Tiotis nous en revînmes doucement; et, chemin faisant, je dis à Mme de Montbritland que je craignais fort qu'elle ne fût pas longtemps à se repentir de sa complaisance '.
Ainsi, la comparaison des notes avec le manuscrit démontre que les traits principaux du récit actuel des . Mémoires, au sujet de l'ofïre de l'Ermitage, résultent de ; changements suggérés à Mme d'Epinay, et qui ont été' apportés au récit primitif dès l'offre des Roches à René. ; Mais peut on accepter ces faits comme historii|uement-i exacfs? Avant de juger la question, examinons la situation de Rousseau en 17oG et les faits connus de ses rela- ; tions avec Mme d'Epinay.
En premier lieu, quelle raison y a-t-il (ou plutôt peutil y avoir, de supposer que Genève offrit à Rousseau en 175(1 soit le poste de Bibliothécaire, soit celui de Professeur de philosophie, aux appointements de 1 iOO llorins? et que Tronchin fut chargé de transmellre crih- lAh-c h l'auteur du Discours sur rinégalilé'.'
La première réffexion qui vient à l'esprit c'est ([u'il est assez étrange, — si une telle proposition fut faite à Rousseau, — que celui-ci ne l'ait pas mentionnée dans* ses Cu7iff!ssions. Au contraire, il exjjrime sa déception', de l'accueil glacial (juc reçut à (ienève son Disi'nurs sur riiirr/alili-. 11 donne même ce fait comme une des principales raisons i|ui rai(Mit fait cliangcr ces plans en 17i)."), alors (pie l'année précédente, encore sous le charme de la réception que venaient de lui fairc^ ses cum- [lalriotes, il s'était décidé à li(|uider ses affaires d'inlérèt cl ;i aller s'élablir à (îenève.
lui h'vrier IT.'Ki, date (hi voyage de Tronidiin à l'aris, Jinusseau avail d('j,'i n'^ohi d'accepter l'Ermilage. Il n'al-
I. Ccllr iliTinm- iilii.i^i' r-l uiiiiM' il;iii^ Icn Mriiiuiiyx iiii|iriiiics (|i. 21'i. I. Il), rai .Miiii' li tlpina.v y c^l cl ■.■ < m- la iiairalricc.
l'offre de LEIiMITAGE. 105
iii'l'iil [lins (jue de voir les plâtres secs. Si jjieii i|iie, Il 1110 an cas où Troncliin eût été délégué pour lui offrir ■ I iisle de Bibliothécaire [vacant, nous apprend leProfes- •l'iir Rittcr, par suite de la démission, à quatre-vingtix iiis, du précédent titulaire : « le Spectable » Baulaire], ip me en ce cas, Rousseau ne pouvait que décliner l'offre ■Il question. M. Ritter, après avoir étudié les registres de I \ iiiérable Compagnie des Pasteurs de Genève, a établi |iii la démission du Spectable Baulaire avait été admise II' -S février, et que l'élection du Pasteur Pictct qui le Il iiiplaça eut lieu le 5 mars.
.M. J^itter, comme d'autres lecteurs des Mémoires, est induit en erreur par la substitution du mot hihliotln'cnire à celui de professeur de philosophie, a Quand on remarque, écrit-il, la hâte de Genève à nommer M. Pictet, alors qu'on avait eu à peine le temps d'apprendre l'insuccès des négociations de Troncliin auprès de Rousseau, on ne peut que se demander si sa nomination eût été dans sa ville natale du goût de tout le monde. »
La seule conclusion admissible est que Tronrlùn n'avait aucune mission de ce r/enre à remplir. La légende de ce posie, rétribué tout spécialemeiU pour venir en aide à celui qu'il devait honorer, est une invention des conspirateurs pour étayer la théorie que Rousseau était, de l'aveu général, incapable de gagner son pain, comme il le prét(MuIait, grâce à ses talents de copiste; mais ((ue .ses amis, et même le grand public étaient complices de l'imposture. En attendant, comme il s'obstinait à repousser tout protecteur, on .s'arrangeait [lour lui rendre en secret des services.
Mais, à suppppser l'exislenre d(> ci't i'in|ilni i-i'rnuni'Ta teur cr('é [lour lui à Genève, Rou.sseau aurait-il connu en 17.")(i les mêmes indécisions que René'.' .\ulremenl dit : di'siriMix dr quillci' Paris el peu cnlhousiasle de Griièvc. la |i(isiliiin lie lîiiussi'au l'iail-i'lk' assez précaire pnur lui
interdire le lojer iriiiie maison à Montmorency (ou ail^ leurs), où il trouverait le calme et le repos des champs"''
En étudiant la situation matérielle de Rousseau six ans après la publication de son Discours couronné à l'Académie de Dijon et quatre ans après que son Devin du rillnjie eut été joué à Fontainebleau, l'absurdité de cette hypothèse saute au yeux. Rousseau était, alors, l'homme de lettres le plus célèbre et le plus recherché de son époque. Son sort pouvait -il donc dépendre des aumônes de la femme d'un fermier général insouciant jusqu'à l'extrava-i gance? Cette « bienfaitrice » pouvait elle donc se créer desj obligations sérieuses envers Rousseau, en lui offrant un^ maisonnette dans l'opulente propriété de son mari? |
Rousseau, tout d'abord, n'était ni besogneux, ni vagal bond. Il gagnait son pain par son travail : et, de plus, il avait pu amasser quelque argent grâce au succès de sonj opéra qui, dit-il dans ses Confessions, lui rapporta plus qu^ le Contrat Sorinl et VEmilr. Il n'était ])as non plus sans| refuge. L'épO(|ue des persécutions n'était pas encore) ouverte; cl il avait en France bon nombre d'admirateurs distingués et iniluentsqui lui eussent de grand cn'urofferl une chaumière, ou même un château, sur leurs terres, si au su de tout le monde une oifre (|uelconque n'avait* dû être pour l'auteur du premier Discmrrs un cruel affront.
C'est parce iiuc la pro|)osili(»n de iMmc (fp^iiinay avait un caraclère d'affection — et nullement de cliai'ilé — qu'elle ins]iira tant de gratitude à Rousseau.
Ce n'est point \mrcc que l'I'lrmitage était un cadeau précieux, ni iiarcetjue ce cadeau résolvait les perplexitésdc sa situation, que Jean Jaccpies arrt)sa de i)leurs (cemme il le rapporte la main généreuse (|ui le lui lit; — c'est parce (|ue la charinanlc surprise d'une cocjuette chaumière au lirii Di'i s'cicvail la cabane délabrée, lui prouvait tiiutc l'ainiahie lii'licalessc. ttaite l'aU'ectueuse dévotion
à lui plaire, de l'amie qui employait de tels arguments pdiir le retenir auprès d'elle.
— C'est là le sens du nom de : bienfaitrice, donné par l'idusseau à Mmed'Epinay. Le mot ne peut pas en avoir il 'lutre. Car si l'on pèse cette offre et cette acceptation de
I llrmilage dans la balance marquant la valeur relative dis avantages matériels, on ne doutera pas que la |i' l'sonne la plus favorisée du fait de cette résidence de llniisseau à i Ermitage ne fut Mme d'Epinay.
l'Hley gagnait, non seulement la société et la conversali ]i d'un ami ([ui en même temps était un homme de i;< nie, et dont les idées originales l'intéressaient si elles
II ivaient par sur elle d'iniluence, mais encore le prestige il I Ire l'hôtesse du plus célèbre écrivain de l'époque, et
l'ir sa gloire faisait rechercher davantage par ses adminilriirs tout en le rendant plus inaccessible que jamais. Mme d'i'^pinay, à cette date, désirait avant toutes choses un salon littéraire : la i)résence de Rousseau à l'Ermitage liiiii iiaità la Chevrette quantité d'hommes de lettres, exclu- -i\i'ment attirés par l'admiration ou la curiosité que siiiilcvait Jean Jacifues.
Tels furent les avantages appréciables qu'obtint la soidisant bienfaitrice de Rousseau. — Quel bénéfice luimême a t-il réalisé?
(Jn ne saurait qualifier de « bienfait » l'autorisation d'habiter l'Ermitage sans en payer le loyer. Les ([U(!lf(ues pièces d'or que cette habitation aurait pu coûter par an à Rousseau n'eussent point obéré ses ressources. D'ailleurs, pendant treize mois sur les vingt oii il fut l'hôte de Mme d'Epinay, il paya les gages du jardinier. Les créances s'accumulèrent et il refusa d'en accepter le remboursement. Il est donc inexact de dire que ce séjour ne coûta rien à Rousseau. Mais, en avril 17.'i(), Jean- Jacques était tout aussi bien qu'en décembre 17;i7 en étal de se trouver sans assistance un abri. Il prit à ses
frais, après avoir quitte l'Ermitag^e, la petite maison île Mont-Louis, beaucoup plus spacieuse et bien située. Il y vécut trois ans et demi, jusqu'à son expulsion de France. L'as^citiiin de Diderot que Mme d'Épinaj' entretenait Rousseau et les Levassseur à l'Ermitage est un mensonge gratuit. On a vu au contraire que, lors de la séparation, la dame lui devait les gages de son jardinier. — Ce fait ne prouve aucune mesquinerie de la part de j Mme d'Épinay, mais il nous la montre partageant le 4 sort de ces riches que leurs extravagances laissent constamment à court d'argent, — tandis que Rousseau est parrpi ces gens pauvres, mais prévoyants, auxquels la crainte des temps difficiles laisse toujours quclipic petite somme en réserve.
Une lettre de Rousseau (insérée mal à propos dans les Mriiioircs) rend évident le fait qu'en l"oi), avant qu'on eût décidé entre le retour à Genève ou le séjour à 1 Ermitage, Mme d'Epinay avait voulu consolider sa propre situation en exposant à son ours quelques propositions concernant un projet qu'elle avait pour lui augmenter ses revenus. 11 avait répondu, non pas, comme l'affirme .'^aint-.Marc Girardin, » du ton d'un portier dédamateur», mais avec assez de sécheresse; et avec l'intention manifeste de témoigner à Mme d'Epinay que les motifs du [)Iaisir qu'il ('prouvait à accepter d'elle l'Ermitage n'imi)liquaient aucun renoncement à ses principes. Une autre lettre, en réponse à coup sûr à un mol d'excuses de Mme d'Epinay où elle exi^rime son regret dcle voir irrité, est écrite avec l'intention d'atténuer la raideur de la première.
Il n'y a dans ces lettres rien de déshonorant, rien de |ilal, ririi ilii Ion d'un (i portier déelamaleur », si l'on (•(uisiilirr la posiliDU de Rousseau (|uand il les écrivait. .Ses ]iirl('nilus amis faisaient de persistants ilfurls |Miiir ri'prr'senler coinnii> une impuslure son désir iliiidi' neudanciv liniisscau ignorait encore leur iMuduile. .Néan-
l'offre de l ermitage. 109
iimIiis ,uc roublions pas), il sentait fortement la nécessité \r iiorsiiailer tout spécialement Mme d'Épinay qu'on in rplant l'Ermitage en gage d'amitié, il voulait strictcniriil limiter ses obligations au vif plaisir, reconnu avec ■iii|ii'esscment, d'habiter une retraite à sa convenance.
Mais du point do vue de Rousseau — et ce point de vue (lait légitime si l'on tient les relations d'amitié pour Ml iiiises et sacrées, — Mme d'Epinay, en lui créant des iligations, s'en créait elle-même. En vertu de la douce affection qui empêchait Rousseau de se défendre, elle s'engageait à ne point trahir la confiance qu'elle avait gagnée. Et, lorsqu'elle la trahit, sa faute, aux yeux de Rousseau, ne comprenait pas simplement le préjudice qu'elle lui causait, ni le fait de donner à ses ennemis la possibilité de travestir sa confiance en elle et d'en faire un renoncement à ses principes. Non, la grande faute aux yeux de Rousseau était d'avoir trahi ces sentiments de loyauti' et de lionne foi ([iii sont la base des amitiés vraies.
Avant le séjour à l'Ermilage, Diderot et Grimm furent-ils les amis de Rousseau? Grimm, ses oblij^ations envers Jean-Jacques. Le « petit chef-dVeiA're de Diderot ».
Lûrst[u'('n IT.'iG Rous.seaii abaiulomm l'aris pour s'établir à l'Ermitage, il ne soup(,'oimait jias tiue la gênante opposition (le ses amis signifiait autre cko.sc que leur irritation en présence d'un homme dont ils ne comprenaient pas la fa(;on d'envisager l'existence. C'est en quoi il se trompait. Sa conduite scella le pacte de desirtiction qu'avaient signé (îrimm et Diderot.
.Avant d'établir le fait, cherclions-en la raison. Pour- (|uoi Diderot et Grimm, à qui le nom et la gloire de Rousseau portaient ombragt^ répugnaient-ils à le laisser se cachera la campagne? Prenons d'abord le cas de Crimm. La raison de son objection à cette retraite est aisée à découvrir. Il venait de devenir l'amant de la femme ipii avait fait construire à Jean-.lac(iues son Ermitage. Rousseau avait présenté Grimm à .Mme d'Epinay.. .. Il était lilusciti'un de SCS vieux amis; c'était un conlident au courani de son ancienne liaison avec de Francueil, — Jean ,lacc(ues, en un mol. s.-ivait tropde clu)ses, et Mme d'Epinay
l'aiiiiail Irdp. pour que (Iri se sentit à l'iiise près
(le lui. Tiiiil cela ressdri de l'clilile des Mrmain'S. En prenant le témoignage de 1 Duvrage pour ci' (ju'il vaut,
wL-sL-à-ilire comme une relation non pas delà vérité, mais e ce que Grimm et Diderot essayaient de faire croire, — ous remarquerons c(ue Grimm ne dissimula point sa laine contre Rousseau, ni ses tentatives pour ruiner la onliance et l'affection de Mme d'Epinay, ni ses efforts lour ouvrir les yeux de Diderot sur le détestable caracère de son ancien ami, à l'égard duquel (toujours d'après Mémoires), Diderot — à ses heures de faiblesse et [uand il échappait à l'influence de Grimm — éprouvait les accès de sympathie. — Mais à quel titre Grimm se )ermettait-il de maltraiter Rousseau? En aucun endroit les Mémoires Voix (c'est-à-dire Grimm) ne parait avoir ie motif spécial ou personnel de se plaindre de René c'est-à-dire de Rousseau). — Bien' au contraire. René a )résenté Voix à Mme de Montbrillaut; il a chanté ses ouanges, et par ses raisons, sans doute, la dame en cette )ccasion s'est trouvée à la fois surprise, et quelque peu icandalisée, au premier abord, de voir Voix se montrer par trop sévère et tranchant dans l'opinion qu'il a de son ami. La cause prétendue de tout ceci est l'extraordinaire supériorité morale de Voix sur René; sa per.spicacité à juger la folie de ce dernier; et le don de prophétie ([ui lui permet de prédire, bien avant que René ait rien commis de mal, sa conduite déplorable envers tous ses amis.
N'y avait-il donc pas, même de l'aveu tacite des Mémoires, de l'ingratitude de la part de Grimm à proliter de cette introduclion, pniir travailler dans la suite àséparer l'homme qui la lui présenta, de l'amie, devenue sa maîtresse? — Non : car d'après ce récit, si Grimm devait la première connaissance de Mme d'Epinay à.Iean- Jac(|ucs, ce fut à lui-même qu'il devait la préférence (pie la dame bientôt lui accorda, eu dépit de ses sentiments plus compatissants qu'affectueux pour son ancien ami .lean .Jacques. Tout cela ressort d'une histoire racontée dons les Mémoires dont nous ne irouoons aucune mention
dans les Confessions. C'est Thistoire du duel de (( Voix » qui, quoique « connaissant peu » Mme de Montbrillant. l'es^j tiine généreuse et honnête; et l'entendant attaquée par] des libertins qui déchirent sa réputation, se fait son chainpion, et se bat pour elle; il blesse son adversaire, mais il reçoit une blessure plus séi-ieuse, qui manque de lui, estropier le bras pour toute sa vie! — C'est par cet acte chevaleresque que Voix force l'admiration et la reconnaissance de l'héroïne du roman; et bientôt ces sentiments s'épanouissent en une aiTection plus tendre, que sou « chevalier » avait bien méritée.
La méthode qui consiste à prêter foi au récit de Mme d'Kpiuay fait accepter le duel chevalerestjue de Crimm comme authentique par Sainte-Beuve, par Saint- Marc Ciirardin, par Schérer, par le Professeur Ritter, par MM. Perey et Maugras, c'est-à-dire par tous les critiques qui croient à la véracité essentielle des Mémoires.
Cependant nous n'avons aucune autorité sur celle question, hors l'ouvrage de Mme d'Epinay. Aucune chronique contemporaine ne fait allusion à ce duel extraordinaire, en contradiction si flagrante avec les coutumes et les idées remues, entre un baron (ou tout autre membre de l'aristocratie), ami intime du comte de Friesen, Maréchal de France, neveu du fameux Maréchal de Saxe, et un jeune Allemand inconnu, simple domestique du Comte, qui devait pour vivre compter sur la protection de ce dernier. .Meister lui-même ((jui fut trente ans secrétaire de Crimm et rédigea en 1808 une notice nécrologique où tous les biographes ont puisé dan.s la suile leurs matériaux) ne révèle aucune connaissance de cet incident. Ce duel, s'il avait eu lieu, aurait fait si grand honneur au défenseur de .Mme d'Kpinay qu'on n'imagine guère un personnage aussi fat (|ue (irimni l'Iail mililianl d'en iiislriiire st)n jeune historiograpiie.
liiiusscan, dans les Cunfcssiiuis, ikuis l'avons vu, nemen-
ioiine pas ce duel. II n'y fait même aucune allusion aux loupçons contre Mme d'Epinay, qui (d'après le manuscrit )ris'inal des Mémoires) l'incita à écrire une courte noul'ello sur les fausses réputations nées des commérages Tiédisants : ouvrage anonyme, qui « produisit une rande impression ».
lîrunet, toujours prudent, a retranché du livre ce dernier épisode. Il prévoyait qu'en parlant d'une nouvelle à sensation publiée par Jean-Jacques sept ans avant la tXiiiirelle Hùio'isc les critiques curieux se demanderaient quel pouvait être ce roman. Mais riiistoire de ce roman écrit par Rousseau, pour défendre Mme d'Epinay, a tout juste la même valeur que celle du duel de Grimm pour venger son honneur attaqué. Pour être plus clair : ces deux anecdotes font partie d'un même récit destiné à illustrer le caractère opposé de ces deux personnages; et les bonnes raisons qu'avait la dame de préférer le chevaleresque Voix, qui, la connaissant de fraîche date, risquait sa vie pour défendre son honneur, au René, égoïste et vain, se dissimulant tout d'abord pour écrire la défense de sa bienfaitrice et amie, et qui le livre, une fois lancé, en réclame la paternité, et gâte ainsi l'effet que son œuvre cùl produit comme document impartial.
La date de cet incident supposé se trouve fixée par la mort de Mme de Julli, belle-sœur et amie intime de .Mme d'Elpinay, en décembre 17.'j2'.
.Mme de Julli, jeune femme d'une beauté remarquable et d'une conduit(î fort dissipée, mourut en cinq jours d'une alta(|ue maligne de petite vérole. Mme d'Epinay, avec l'iiçroïsmc qui caractérise son époque, s'enferma avec la malade, la soigna, recueillit ses dernières confidences, exé(-uta ses dernières volontés. Dans aucune des relations
1. Mme (le Julli est cMilerréc a l'église Saiiit-liocli, rue SainHIomiré, à Paris, où l'on peut encore voir son médaillon sculpté par Falconet,
contemporaines de la mort soudaine et tragique de l4 jeune femme, on ne trouve d'allusion à la disparition dt ses bijoux après sa mort ; ni à la destruction suspecte de ses papiers. Pas d'allusion non pins à aucun duel de Grimm, ni à un roman anonyme, publié puis avoué par l'anteuÉ du Devin du villarje, et cjui aurait eu trait à des rumeurs malveillantes sur les amants et les amies de Mme de Julli '; Si, maintenant, nous nous reportons aux Mémoires, comme à l'unique autorité en la matière, quy trouvonsnous? C'est, en premier lieu, le 114' cahier du manuscrit des Archives. Ce document nous dépeint une émouvante scène : nous y voyons deux jeunes mondaines, deux femmes infidèles, l'une renonçant, l'autre condamnée à dire un éternel adieu, aux plaisirs du monde. .VI me de Montbrillant est enfermée, seule à seule, avec une malade qui va mourir, dans ce récit, qui est un des chefs-d'einivre de Mme d'Epinay. « Autour de chaque fait, l'air du temps circule! » Comme on sent la vérité de cette remaniue desi de Goncourt. Et quelle étonnante époque que cell(> où ccl air circule, et d'où émane cette amosphèrc d'horreur et do pitié, de haine et de tendresse compatissante!
Mme de Ménil est la confidente de l'héroïne, et e même, à son tour, lui a confié ses alTaires de cœur. Si jiien que nous sommes en mesure de comprendre ce qu'étaient ces deux jeunes mondaines recluses en celte chambre isolée, où sévit la petite vérole, un des symboles de corruption du siècle. Nous les avons suivies dans leiu's mnriapes sans amour, leurs aventures, leurs passion*, leurs intrigues, leurs rivalités, et dans les heures |ilii-. douces (le sympathie et d'amitié : mais sans soupçon mi en elles l'existence de qualités essentielles qui éclatent ici. Le monde, vu se prnfilc la siliiouelte des maris gênants et des aniauls infidèles, est mainleiiaiil si luin d'elles! Et
1. MmciloMriiil esl \r iiniinliiiinr il.iil- los IMih.i/ns a MmiMlr .liilli.
ces deux femmes — seules, sans religion, sans scrupules moraux, par la simple vertu de la sympathie humaine qui les unit l'une à l'autre, et grâce à leur philosophie de la dignité personnelle — se trouvent dans la nécessité de faire bravement face à une situation désespérée. Comme elles s'en tirent toutes deux à leur honneur! Celle qui doit mourir et qui le sait, jeune beauté flétrie dans sa fleur et dans l'ardente joie d'une passion nouvelle, a conscience néanmoins de ce (jui lui reste encore à accomplir : employer ses fiiculti'S déclinantes à .s' « étourdir sur tout ce qu'elle perd et sur tout le mal quelle a causé ». On conserve d'elle une plus noble parole encore. Cette créature de caprice aux yeux du monde, qui a en se jouant bouleversé toutes les conventions, refuse, au dernier moment, de se déjuger elle même, pour satisfaire ce même monde et ses conventions et, ne croyant pas aux rites de l'Eglise, elle repousse la confession. A l'amte qui la presse : « Cela contenterait votre mari et votre mère; ils croiront.... — Tout ce qu'ils voudront, interrompt la mourante. Non ! Ir dernier acte de ma vie ne sera pas une fausseté ! »
L'autre femme, également mondaine, également coupable, d'après nos conventions sociales, soumise elle aussi à la commune loi humaine, traverse héroïquement cette crise. Voyez-la, insoucieuse de la contagion d'un mal (jui pour une élégante suggère un fléau pis (|ue la mort : la ail leur. Voyez-la, tout entière absorbée par sa tAche d'inlirmière, revendiquant pour sa malade la paix des heures dernières et la libei'té de mourir à sa guise. Voyezla, temporisant avec adresse et pruden('e, autant (ju'avec intrépidité; persuadant au prêtre conciliant que la bonté, non moins (|ue l'intérêt, lui commande de s'éloigner de |la moribonde pour palienter (jnelque temps dans la ciiambrc aux volets clos, échappant grâce à ce subterfuge à l'odieuse loi ijui ordonnait i)Our les mécréants ayant refusé In confession le transport à travers la ville de leur
Ii6 LA LEGENDE DES « SEPT SCELERATESSES ".
cadavre lui, couché sur une civière, puis l'abandon de 1 cliair morte aux égouts. Voyez-la, quand la mort es venue, dominer son chagrin et son effroi; et avant de ried annoncer à i^ersonne, sans autre témoin que la forme" rigide étendue sur le lit, ouvrir le coffret avec la clé reçue,-' puis, bravant les risques judiciaires et la calomnie, jeter] aux flammes les billets d'amour compromettants qui| eussent transmis à la famille en deuil un héritage de,' honte et de douleur. Désormais survivra intact le trésor de tendres regrets.
« Tableaux d'après nature » est le titre qui convient à de pareilles descriptions. Non seulement elles mettent en lumière, mais elles évoquent dans leur vérité convaincante, ce que les documents historiques laissent inconce-^ vable et incompréhensible, je veux dire les contradictions! de ce monde déconcertant. D'un côté, les conditions de vie physique et sociale malsaines, riiiluimanité et le fanatisme sous le nom de religion ; l'injustice et la barbarie héréditaires, incorporées ilans les lois; toutes les répugnantes manifestations d'un système pourri jusqu'aux moelles, l'uis, en présence de ces vices et de ces hontes, la saine philosophie, la dignité dans le malheur, la lidélité et l'abnégation dans l'amitié, le courage devant la mort — tant de vertus honorables, tant d'aménités gracieuses, preuves d'une humanité profondément civilisée.... (les traits donnesntaux femmes de ce monde une vie toute particulière : voyez Mme de Julli : voyez encore Mme d'Epin;iy ! Ces portraits, sans doute, les laissent loin de nous, haiiitants d'un au Ire globe. Mais (|ucl orgueil, malgré tout, elles nous inspinmt! Femmes aimantes, femmes courageuses d'un siècle sur ((ui le soleil s'est couché, vos vices (comme disait iiousseau) élaient ceux de voire épo(|ue: vos vérins n'a|)paitenaient cfu'à v<ius....
La mort de (( Mme de Ménil » nous révèle donc le talent supérieur de Mme d'i'lpinay. Mais l'épisode qui suit,
I hiiiVine soupçonnée d'avoir pris certains papiers man- |ii:iiit aux liasses de sa belle-sœur, le duel de, Voix, le [oiiian de René, toute cette histoire est de son plus m iiuais style; ou plutôt, il n'est pas d'elle, mais de la main (iii charge la fable. Les notes de l'Arsenal et les cahiers II- Archives prouvent que tout ce passage et les deux iiiriilents relatés ont été interpolés.
Dans les notes de l'Arsenal retraçant l'histoire complète des soupçons éveillés après la mort de Mme de Ménil, et de l'attitude de ses amis durant ses déportements, on remarquera qu'il s'agit de la disparition d'un diamant. La métamorphose d'un bijou en documents qui fondent une plainte contre M. de Montbrillant a dû être suggérée par l'invraisemblance d'un vol banal commis par une dame dans la position de Mme de Montbrillant. Et ce renchérissement sur l'idée initiale est une preuve nouvelle que l'incident tout entier est une invention purement gratuite -
Voici ces notes :
125. Mme de Ménil aurn, donné an diamant à Volne.x ' pour sesdultes : il part, elle meurt. Mme de Montbrillant est soupçonnée de l'avoir pris : les uns la di'fendent, les autres l'accusent, on se bat.
Elle dit en mourant : Il est à Constantinopli'. Je vais dans un sérail où je ne lui serai pas infidèle.
lili. Rôle de Hem; qui prend tous ces gens-là pour uni; caverne de fripons; il lit un roman sur les bruits publics, sur l'injustice des réputations : cet ouvrage fut donné sans qu'il se nonnne. Il lit grande impression : lîené? ou Voix? alors c'est Itené qui se nomme : tout est détruit; avec beaucoup de talent il n'en peut souffrir à personne.
(Voix) dit ce qui réloinic le plus, c'est de voir combien on est pressé de désiionurer.
" J'ai peu l'iionneur dr lacoimaitre. Je .sais (|u'jdle est ridie, elle a de l'esprit, on dit qu'elle' est bonnéti', ji; in.' sais si elle
I. lr/i(iiv;, p.siMiiluiiyii]!' ilii Clii'v.ilirr di' \'i'i;;criiics ; rniii.iiiL de iii.iil.iiiii! (le Jiillv.
est coupable ou non, cela n'est pas vraisemblable; mais, ma foi, cela me donne un souverain mépris pour ceux qui sont si pressés à croire. » Il faut avoir peu de mœurs pour avoir besoin de déshonorer les autres si vite, et il se bat chez le comte de G.
Mme de MnnlbriiUinl envoie tous les jours prendre de ses nouvelles.
Impression de cette liistoire sur le maii. la mère, toute la:| famille. •