II- leur objet une grande utilité pour eux, assez peu
nvénient pour moi. Ce n'est pas moi qui suis une bête
I •> les fois qu'on nie prend pour tel.
IV yeux du peuple votre morale est détestable. C'est de lite morale, moitié vraie, moitié fausse, moitié étroite yeux du philosophe....
Il n'y a nu une sorte de causes, à proprement parler : ce sont /es causes physiques. Il n'y a qu'une sorte de m'cessilc : c'est la même pour tous tes êtres, quclf/ue distinction qu'il nous plaise d'établir entre eux ou qui y soit ré'dlcmi'ul. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre humain; c'est pour cette raison que je vous jxhortais à la philanthropie! Adoptez ces principes si vous les trouvez bons, ou monlrez-moi qu'ils .sont mauvais. .Si vous les adoittez, ils vous réconcilieront aussi avec les autres et avec voiis-môme : vous ne vous saurez ni bon ni malivais gré d'être ce ([ue vous êtes. Ne rien reprocher aux autivs. neso repeiilir de riiMi : voilà les preiriiers pas vers la sagesse. Ce qui est
hors delà est préjugé, fausse philosophie. Si Ton s'imiiatiente, si l'on Jure, si l'on mord la pierre, c'est que dans l'homme 1q mieux constitué, le plus heureusement modifié, il reste toujours beaucoup d'animal. Avant que d'être misanthrope; voyez si vous en avez le droit. Au demeurant, voilà votre apologie; la mienne est celle de tous les hommes. 11 y a bien de la dilTérence entre se séparer du genre humain elle haïr. Mais pourriez-vous me dire si, parmi tous les hommes, il en est un seulqui vous ait fait la centième partie du mal que vous vous êtes fait à vous-même? Esf-ce la malice des hommes qui vous rend triste, inquiet, mélancolique, injurieux, vagabond, moribond? Pardonnez-moi la question ; nous raisonnons, et vous connaissez bien ma façon de penser. Si les méchants sont plus entreprenants avec vous qu'avec un autre, et cela à proportion de^ votre faiblesse et de votre impuissance, c'est la loi générale de la nature; il faut, s'il vous plaît, s'y soumettre : car il y aurait peut-être bien du mal à la changer, et puis ne dirait-on pas que la nature entière conspire contre vous? que le hasard ' a rassemblé toutes les sortes d'infortunes pour les verser sur votre tête? Où diable avez-vous pris cet orgueil-là? Mon cher, vous vous estimez trop : vous vous accordez trop d'importance dans l'univers. Excepté une ou deux personnes qui vous aiment, qui vous plaignent, qui vous excusent, tout est tranquille autour de vous. Avec vos cinq cents livres, oùvousêlcs et Cl' que vous êtes, vous êtes mieux que moi avec mes deux mille cinq cents livres où je suis et ce que je suis. Vos criailleries impatientent D.... Et n'est-il pas vrai que si tous ceux ijui sont plus malheureux que vous, faisaient autant de vacarme, on ne tiendrait pas dans ce monde; ce serait un sabbat interminable. Qu'est-ce que vous voulez dire avec tovit ce gidimatias de pitié qu'on n'a point de vous, de muuvais offices (jit'on vous rend, de votre perle qu'on veut, d'ab'jnfs qu'on viiiis r/r((s(', (/(' précipice qui vous entraîne. Et f... une bonne fois pour tiiiites, laissez là vos accusations, ces jérémiades, et rappiocliez-vous des hommes dont vous vous plaignez jiour h'S voir tels qu'ils sont et arrêter ce torrent d'invectives et de Mel ([ui coule depuis quatre ans. Vous avez lUl : Je n'ai pas assez, et I>... a fait davantage. J'y ajoute peu de chose; m.iis vous pouvez y compter tant que je vivrai. Vous avez <iit encore : Mais Idul peu! lu'échapper, et D... a assuré votre
- 1 1. De quoi s'agit-H à présent? on est exact. Pourquoi faites- \ 'Ils (i(>s demandes qui sont au moins déplacées : A juger de t I |Hisilion de D... par la mienne, je puis me priver en trois m i-- de vingt-cinq francs, mais non de cinquante. Chacun a ~"ii arrangement.
\ MUS vous indignez du ton de D..., mais ne connaissez-vous |M- ■^on caractère et son dialecte? Tel mot ne signille rien dans la liouche d'un homme honnête, mais violent, qui outrage • la!i> la bouche d'un autre qui pèse toutes les syllabes. Vous \' lis piquez de connaître les hommes, et vous en êtes '11' lire à ignorer que chacun a sa langue qu'il faut interpréter pu !!■ caractère.
^1 le hasard vous jetait dans quelque embarras, notre coniliiiii' vous permet-elle de penser qu'on vous y laisserait"? Vous il' mandez donc à D... ce qu'on ne refuse à personne, et vous iiiai.|uez toujours à vos amis de la défiance; et mort-dieu! ail'/ droit votre chemin, et soyez sur de ceux que vous n'avez |i"iiit encore vu bronclier.
r avais envie de vous suivre jusqu'au bout; mais je n'en ai |ii^ le temps, et grâce à votre lettre qui ne finit point, voici luii bavardage éternel. Cependant combien d'injures, de soupçons, de mots aussi ridiculement que malignement jetés, que j'aurais à reprendre encore. Mais je vous ferai bien rougir de toutes ces sottises, si vous revenez jamais de votre délire.... Vous voudriez ne me rien devoir.... y ai occasionné enpartie votre mauralie situation,... je veux vous perdre.... Qu'est-ce que cela sii;nifie; et, pour Dieu, laissez là toutes ces f.. phrases, et surtout, considérez qu'on se rassasie d'invectives. En vérité, je ne conçois pas comment vous osez vous plaindre du ton de D... et en prendre avec moi un aussi déplacé.
Je ferai ce que vous me demandez dans votre lettre. Adieu, portez-vous bien; et tenez-vous-en, sur le compte de vos amis, au témoignage de votre conscience. Ce n'est pas elle, c'est votre mauvais jug'einent qui ne cesse de les accuser. Adieu, encore une fois. Du jour de la Saint-Pierre.
Signe : Diderot.
il2 LA LEGENDE DES " SEPT SCELERATESSES ".
Lettre de M. Grimm. à M. Diderot.
Du 30 juin.
Je vous renvoie le petit clief-d'œuvre, mon Diderot. Je l'ai gardé un jour de plus que je ne le devais. J'en demand* pardon à cet impitoyable Landors qui ne pardonne rien ; mais je ne voulais pas le faire copier par un autre, et il m'a fallu tout i-v temps pour le faire moi-même. I.es princes seront enclianlés du présent que vous me permettez de leur faire. Pour l'univers, je n'aurais pas voulu ôter ces interjections énergiques que vous me conseillez de supprimer. De la façon dont elles sont placées, elles ajoutent à la grâce et à la force de diction deux choses auxquelles il ne faut jamais toucher.... Je n'ai jamais eu d'autre philosophie que la vôtre et c'est là ma gloire. Vous êtes mon maître, vous me rendez compte de ce que je pense et vous m'y confirmez. Il faut donc aimer les hommes, ne fût-ce que [larce qu'ils se tiennent sur deux pieds comme
Deux faits se dégagent avec une égale évidence de l'étude attentive et éclairée de cette lettre. Le premier, ' c'est qu'elle n'a jamais été envoyée à Housseau. Le ' second, c'est qu'elle devait laisser entendre aux abonnés , de (Irimm ([u'ellc était adressée à Rousseau. En d'autres \ termes, elle devait donner aux nobles et puissants lecteurs j de la Correspondance secrète l'impression que le fameux homme de lettres, poussé par son indépendance, son désin téressement, son goût de la simplicité et d'une vie retirée J à fuir le séjour de la ville, était en réalité (( triste, inquiet, mélancoIi(jue, injurieux, et plein de jérémiades »; et que bien loin de vivre de l'argent ([u'il gagnait |)ar sa copie, il liarcclail ses [jrotecleurs et amis pour en ojilcnii' une uugmcntalion des sommes ([u'ils lui allonaicnl!
I^e faux nom attribué au personnage liguranl dans cette lettre calomnieuse ik^ peut duper aiuMin lecteur habitué au style couramnicnl employé par (irimm cl
hiderot (|uanil ils parlent de Rousseau. De plus on trouve l'iiifirmation de cette évidente perfidie de Diderot, dans le ni.uiuscrit de l'Arsenal. Le lo9'' caiiier reproduit mot |i'Mir mot la lettre de la Correspondance Littéraire, avec 1 ri le différence que partout le D... est remplacé dans les Mi'iitorres par Deshnrrrs (nom sous lequel on désigne Kui-los). Or Duclos, i[ui avait, on le sait, débattu pour li'iiisseau les conditions de production de son Devin de \'>H(iqe, pouvait avec assez de vraisemblance passer pour -l'ii protecteur. De plus Verret, au lieu de Landors, ilr^iirne l'homme triste, iriquiet, mélancolique, injurieux, I injiiliond, moribond, qui présentait une ressemblance frippante avec le Jean-Jacques peint par ses amis.
Le cahier 159 de l'Arsenal est un vieux cahier; ijiH'lques pages en ont été arrachées. Il commence au Miilieu d'une phrase dont le début fait défaut. La lettre ''-\ iirécédée d'une courte explication (écritcdela main du second rédacteur) que Mme de Montbrillant est censée avoir fournie à son tuteur :
Voici une lettre que M. Voix m'a confiée, et que je lui ai demandé permission de vous communiquer. Elle est de son ami Garnier, et voici le sujet. Un nommé Verret, liomme sans aveu, tombé du ciel, mourant de faim, fut un jour rencontré dans un café par Garnier. Ce Verret avait de l'esprit, de l'éloquence, et cherchait à en faire usage pour se procurer du pain. 11 a essuyé des malheurs inouïs, qui lui ont aigri le caractère : mais comme il y a un terme à tout, le hasard lui fit rencontrer le mémt; jour (ianiicr et Desbarres. Tous doux h' prirent en commisération, et se chargèrent de lui donner riilre eux deux une somme annuelle suffisante pour le faire vivre, et l'encourager à se procurer par son travail une subsistance plus opulente. — Ot homme s'est retiré dans une petite ville do province, d'où il accable ces mi!ssieurs de lettres et d'imporLiinilés. Ils ont pris le parti df ne lui plus réponilie. Mais la dernière li'ttre, adressée à M. (larnicr, était telle ipi'il n'a pu la passer (;n silence. Voici dune ce qu'il lui
a répondu. Celle lettre vous fera jugei' de l'esprit et du cœur de Garnier, et vous prouvera que si Je m'étais pressée de le ( mal juger je serais bien obligée de m'en repentir. Quant à; Desbarres, vous verrez qu'il joue un beau rôle dans cetle\ lettre; mais mon expérience ne me permet pas d'en mieux. penser pour cela. Est-ce l'exemple de fiarnier, est-ce de son propre mouvement, qu'il s'est trouvé si généreux; c'est ce que je ne sais pas. Mais ([uel est le méchant qui n'a pas un bon moment à se rappeler dans sa vie? 11 serait aussi rare que l'homme de bien qui n'aurait jamais failli! Or écoutez et jugez des principes de noire ami Garnier.
Les (( principes » de Garnier, et son accent dédaigneux envers le protégé qui doit accepter, avec les bienfaits qu'on lui jette, Vamicale assurance d'être un homme <i féroce, amer, inquiet, mélancolique, vagabond », exposé aux mauvais traitements par sa méprisable incapacité, rééditent le a petit chef-d'œuvre » que Grimm envoyait à ses rojaux abonnés quelques mois après la retraite de Rousseau à Montmorency. Mais cette tentative d'emi)loyer le roman de .Mme d'Kpinay pour masquer leur mensonge de la Corrcspondanre littcrairc, au moyen d'une histoire travestie de René, l'homme sans aveu, le 7iommé Verret, (jui iivail essuyé les malheurs qui lui ont aigri le curaclére, et à qui (de même qu'à René) son bienfaiteur Garnier dit ses vérités, cette histoire n'est jamais sortie du loi)" cahier. En elTet elle fut rejetée quand l'ouvrage revisé fut livré aux copistes.
De lieux choses l'une: ou bien les consi)irateurs rccon Miiniil eux-mêmes, ou bien Mme d'Kjjinay, avec son lacl et SDU bon sens, leur lit comprendre, (|ue ce nouveau Iteiié jetait un voile de doute et d'invraisemblance sur le personnagi- i)lus vivant du René réel. Kn effet, c'était troj) (!xigei' des lecteurs que de leur faire croire à cette fable : le giiiéreux et itnpulsif G.-u'nier affligé, en même Irnqis, ilc deux [irolégés. i\i;ali'iiu'nl aigi'is par le malheur.
I u.ilement ensauvagés par la solitutle. C'clnil trop de iliuix maniaques de la persécution; de deux fous maladi- Minent convaincus que le inonde entier s'était coalisé iDiitre eux, et méritant les railleries et les insultes de leur pidlecteur au moment même où il les comblait de ses liiinfaits. « L'homme sans aveu » mourait donc avant de h lier un rôle dans le roman modifié de Mme d'Épinay. Miis il demeurait, fantôme vengeur et justicier, oublié il.iiis ce cahier de rebut qui depuis plus d'un siècle ■il lendait l'heure de cette réparation lorsqu'il tomba entre lins mains : il demeurait pour témoigner au jour du suprême jugement de cette forfaiture : et pour « démasi|iicr les imposteurs ».
Nous sommes désormais en mesure d'apprécier les sriiliments et les motifs véritables de Diderot lorsque, sr|il mois plus tard, nous verrons l'auteur du « petit rliil'-d'œuvre » saisir l'occasion d'insérer quelques-unes ilr ses propres expressions dans des lettres authentiques à Jean-Jacques. Nous entendrons ce dernier, stupéfait, observer que Diilcrot ne pourrait s'y prendre d'autre façon (( s'il avait l'intention de lui chercher querelle ». Il est fort probable que l)iderot visait ce but; que le secret de la lettre fictive répandue par la Corfrsiiiniilnnri' liltrrairc le tourmentait bien plus que (iriniin lui inème; et qu'il désirait prendre avec Jean-Jacques le môme ton biutal et méprisant qui caractérisait la lettre à son protégé imaginaire. Cette hypothèse expli(|uerait l'absence, dans les papiers de Rousseau, de certaines hsttres reçues pendant la première année de son séjour à l'Ermitage.
L'auteur des ConfcsHwns dit qu'en recevant à Motiers les pajjiers laissés par lui à Montmorency il constata ([u'unc série de lettres rjui auraient dû s'y trouver faisait défaut.
Celle lncnne, ccvil-il (Conf., l'arl. Il, liv. vu) iiinlilcpirx de sic mois, depuis oclubrc lllif! insqn'un innis de man Huivnnl. Je me
136 , LA LÉGENDE DES " SEPT SCÉLÉliATESSES ».
souvenais parfaitement d'avoir mis dans mon triage nombre de letlresde Diderot, de Deleyre, etc. qui ne se trouvèrent plus.... Les lettres avaient certainement clé enlevées. Par qui et pourquoi ? voilà ce qui me passait. Ces lettres antérinires à mes grandes quçrelIcK, H du temps de ma première ivresse de la Julie ne pouvaient intéresser personne. Celaient auplus qiiet'iuvs tracasseries de Diderot, quelques persiflages de Deleyre, des lémoiijnayes d'ajnitic de Mme de Clienonceau.v et même de Mme d'Epinay avec laquelle fêtais alors le mieux du monde. A qui pouvaient importer ces lettres?
Rousseau dovnit toujours ignorer Inrlc perfide qui lui eût appris « à qui ces lettres pouvaient importer ». Elles importaient à l'auteur du « petit chef-d'œuvre » de juillet 17u6. — La publication des lettres authentiques de Diderot à Rousseau eût dévoilé le véritable caractère de cette épître : et la célébrité atteinte en 1762 par l'auteur ûeVKinile et de la \ourelle Héloise rendait presque inévitable la publication future de sa correspondance. (îrimmet Diderot, toujours en relations avec Mme Levasseur, ont fort bien pu contraindre Thérèse, par la corruption ou parla menace, à détruire ces lettres, après le départ précipilé de Mont-Louis, où elle était restée pour soigner les alTaires de Rousseau. Cette supposition est confirmée par une lettre de La Roche (homme de confiance du maréchal de Luxembourg), au([uel l{ousseau avait signalé la perte de ses papiers. I^a lettre mérite d'être reproduite. Elle montre le souci constant chez Rousseau de voir la mère Levasseur, en dépit de sa perfidie, ne jamais manquer de rien. Elle témoigne aussi de l'atTection que portaient à Rousseau tous ceux i|ui entretinrent avec lui les simples relalions de la vie ciuii'aiile.
.l'ai ic'iiiis li's lieux lettres ù Mme Leva.sseur au mois de juillil, loisiniL' iKius avons ôté à Moiiliuorency. J'ai eu l'Iioiini'ur lie la voir |ilusieuis fois iiciiilani noire srjour; elle se portail assez liieii ; sa siluation csl la inriiie que lorsi|ue vous y rlii'/,. Kllc m'a dil i|u'rllc rtail bien |iayi''i' de sa pi'iision. ICIIi»
AVANT LE SÉJOUR A l'eRMITAGE. i'il
m'a point paru dans l'indigence, mais vous savez que les lli's" gens se font une haliitude de se plaindre. Vous cz marqué qiCii vous manquait quelques papiers à moitié '^.- ils ne sont pas parvenus jusqu'à moi, mais comme Mlle Lel'iir a supprimé quelques vieux papiers qu'elle crui/ait inutiles, '-l'tre se seront-ils trouvés dans le nombre. S'il y a quelque ■-I' pour votre service en ce pays-ci, je vous prie de ne il épargner celui qui se fera gloire d'être toute sa vie, et lien bon cœur, le très humble serviteur de M. Rousseau'.
Vdir J.-J. ftoiissmii, ses Amis et ses Eiiin-mis. Lctlri' de La Roche, 11, p. 4'.)!).