‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 45 sur 64 · Md. de l'Arsunal, Hcf. 145 (vieux caliier I4!l · texte numérisé non relu

Md. de l'Arsunal, Hcf. 145 (vieux caliier I4!l

cher de la comtesse, écrit une lettre anonyme à Dulauriur, pour accuser René et elle d'un commerce secret : il est certain qu'il y eut une lettre anonyme à Dulaurier écrite, et il a lieu lie croire qu'elle fut de René lui-même; — peut-être faut-il commencer dès là l'intrigue avec Garnier? — peut-être faut-il ]iour cela faire repartir Dulaurier?

La latitude offerte par tous ces « peut être » est amplement utilisée par l'interpolation suivante pratiquée dans le cahier (retouché) n" 141, et imprimée au volume III, |ip. 67-69 des Mémoires :

Pour l'intelligence de ce qu'on va lire, il faut savoir que la passion de René pour la comtesse de Lange était très réelle. Il la savait si fortement attachée au marquis Dulaurier qu'il ne vit d'autres moyens de se faire aimer d'elle qu'en détruisant le marquis. Il était iuattaquahle; il n'y avait pas moyen de le rendre suspect ni de lui supposer des torts avec quelque vraisemblance. Pour ne pas effaroucher la comtesse, il s'appliqua d'abord à lui cacher l'amour qu'il avait conçu pour elle; il mit toute sa chaleur et son éloquence à lui faire naître des scrupules sur sa liaison avec le Marquis. Cela ne réussissant pas, il feignit de croire que Mme de Montbrillant aimait aussi le marquis et tâchait sourdement de l'enlever de sa belle-sœur. 11 faisait entendre qu'il n'était pas éloigné de croire que le Marquis en était llatté. Celui-ci avait beau jurer qu'il n'en était rien, René l'en plaisantait toujours et rapportait tout à cette idée. Il trouvait double avantage dans ce plan, car il faisait naître de la jalousie à la comtesse, et il l'éloignail de sa belle-sœur dont il craignait la pénétration. Cette jalousie étant sans fondem'ent réel devait à la lin fatiguer le .Marquis, produire de l'aigreur el peut-être une rupture entie lui et la comtesse.

\ jii'U près dans ce temps-là le Marquis reçut une lettre auoiii/iiic ((ui lui apprenait que tlené et ta comtesse de Lange le jouuii'Ht, et vivaient ensemble dans l'union la plus intime et la plus scandaleuse. On lui ilonuail la conviction de cet ;i\ is par des circonstances réelles, mais déguisées et calomniiuisemcnt arrangées aux vues de l'auteur de la lettre. J'ai tiuijours soupçonné la petite Ëloi, et cette idée est venue à

ROUSSEAU ET M"" d'ÉPINAY- 159

presque tous ceux qui ont été témoins de cette aventure. Il y a ,peu d'Iiomraes assez maîtres d'eux-mêmes pour se défier d'apparences aussi fortes, et celles-ci ne pourraient perdre leur valeur que par la profonde estime que méritait la comtesse. M. de Saint-Lambert eut avec elle une explication vive, après laquelle il lui rendit la Justice qui lui était due. Comme la comtesse ne se doutait pas encore des sentiments de René pour elle, elle le mit dans la confidence de cette lettre; celui-ci en éprouva un trouble, un emportement, et un chagrin si vif qu'il en fut malade. Dans l'embarras d'en découvrir l'auteur, il n"hésita pas à nommer Mme de Montbrillant, n C'est une noirceur, disait-il, que sa passion pour le marquis Dulaurier rend vraisemblable, — elle a sans doute imaginé ce moyen de le détacher de la comtesse. » Enfin il adopta, ou feignit d'adopter, si fortement cette idée, que malgré tout ce que purent lui dire la comtesse et le marquis, il si' conduisit comme s'il en eût la certitude la plus complète....

- Le récit des Confessions est tout différent. Après avoir conçu cette passion inopportune, Jean-Jacques se persuada qu'il était trop vieux pour être un rival dangereux pour Sai nt-Lambert auprès de Mme d'Houdetot ; effectivement celle-ci répondit que — bien qu'il fût l'homme le plus aimable du monde et que personne ne sut aimer mieux que lui — Saint-Lambert se dressait entre eux. Le crédule Jean-Jacques accepta cette excuse. L'inconstante épouse du comte d'Houdetot (qui se piquait tant d'être fidèle à Saint-Lambert absent) lui assignait néanmoins de fré(|uents rendez-vous dans la forêt de iMontmorency ; et même au château d'flaubonne, où soupirait le docile Kousseau; tandis que la dame lui confiait son ardente passion pour Saint Lambert!

Mme d'Houdetot fut-elle tout à fait enchantée, comme le pensa Rousseau, de cette docilité'? il reste des mots, et des vers, de celle dame qui tendent à prouver ((ue sa conversion à l'amour romantique était bien moins sincère que celle de Mme d'Kijinay. (Juoi qu'il en soit les promenades

en forêt et les rendez-vous de la Chevrette et d'Eaubonue parurent désormais bien fades à Mme d'iloudetot : et Mme d'J'^pinay, de tout temps, en avait été irritée. Elle aussi avait un amant à la guerre : firimm était secrétaire du maréchal d'Estrécs en Westphalic, où Saint-Lambert se trouvait avec son régiment. II ne paraît point déraisonnable de penser que Mme d'Epinay ait pu se trouver blessée dans son orgueil — et dans ses affections — en voyant son bon cher ami, son ours, son ermite, dont la retraite avait été construite par elle, entretenir de ses réflexions philosophiques, et enchanter de ses poéti(|ues rapsodies, non point son consolablc veuvage, mais le veuvage, consolable aussi, de la maîtresse de Saint-Lambert. Pour bien comprendre la situation, il faut se souvenir que les deux femmes étaient cousines, en même temps que belles-sœurs; qu'elles avaient été élevées ensemble; i[u'on ne peut lire les Mémoires (surtout le texte manuscrit) sans noter (|ue presque toutes les fois où l'aimnblo auteur se montre acerbe, c'est (|u'cllc exprime les sentiments de {irimm; mais dans sa malveillance à l'égard de .Mme d'IIoudetot, c'est évidemment son antipathie personnelle (|u"elle exprime. Et ici nous trouvons que les correcteurs de la version originale ont adouci en plusieui-s occasions l'humeur de Mme de .Montlirillant contre la comtesse de Lange et son « caractère insupportable ».

— Il est temps d'arriver au dénouement : Jean-Jac(|ucs se rend un jour à Eaubonne. 11 y trouve Mme d'IIoudetot en pleurs. (( On nous a trahis », dit-elle, (^e qui signilie : Saint Lambert est au courant de nos promenades; et il m'aét'rii une lettre courroucée. Housscau, plein deremoids, est au desespoir. Oui donc a |)u commettre celte basses.se? Mme d'IIoudetot résout la question surleciuunp : c'e.><t sa cousine. N'a-t-eilc pas essayé déjà de semer la division entre eux? — Housscau considère le cas : il ne voit lias d'aulrc sdIuliiiM — (Irinini csl auprès de Saiiil-LandicrI,

nOUSSEAU ET M™' iVÉPINAY. 161

t Mme d'Epinaj' est en corrcspoïKlniu'c assidue avec

rimm.

Reporlons-nous aux Mémoires. Celle théorie s"y trouve on firmée par les témoignages qu'on }• rencontre. L'épisode iiterpolé de la lettre anonyme ne dérobe pas au lecteur ttentif ce fait, que Voix recevait de Mme de Montbrillant e longues lettres très détaillées sur la conduite de la omlesse de Lange; sur sa singulière légèreté en l'absence le son amant; sur ses frécjuents rendez-vous avec René t sur leur mystérieuse intimité. 11 est dit encore que r'olx et Dulaurier s'écrivent. T,a lettre anonyme, dans ■es conditions, n'était point nécessaire pour expli(iucr la alousie de TaKiant absent; elle était nécessaire (dans le Oman) pour décharger Mme de Montbrillant. Mais la onviction de Rousseau que Mme d'Epiiiay était la coulable ne reposait pas uniquement sur les assertions de Vlme d'Houdetot. ni sur la difficulté de trouver quelqu'un |ui ait pu vraisemblablement informer le Marquis de ce îui se passait dans la forêt de Montmorency. — Thérèse Levasseur révéla à ce moment une histoire qui confirmait singulièrement celte hypothèse. Elle déclara que Mmcd'Epinay avait voulu la persuader en secret de voler, pour les lui remettre, les lettres de Mme d'Houdetot à Rousseau; et que, lorsqu'il lui fut répondu que Rousseau déchirait ces lettres après les avoir lues, .Mmed'Epinay la pressa d'en recueillir les fragments pour qu'on pût les rassembler avec soin! — Thérèse raconta aussi que pendant un séjour de Rousseau à la Chevrette une lettre parvint à l'Ermitage; elle la porta au Château. Mme d'l'';pinay voulut la lui arracher; et lui fit violence pour la lui prendre dans son tablier! La nialchauce lit, (|u'à cette même époque, oii Jcan-.Ia('((ues bouillait d'indignation à ces nouvelles, il reçut de son hôtesse un pelil mot câlin, l'invitant à passer huil jours à la (llievrctte. 11 répondit éVQsivemenl qu'il ncpoux.iil ,iccc|itcr avant d'avoir éclairci

certains doutes; elle répondit sur un ton d'amicale inquié tudepour ses ennuis, et réclamant sa confiance. Rousseai perdit la tête, et répondit qu'elle avait trahi cette confiance et ne pouvait que difficilement la recouvrer ! Il lui expliqua, sans citer personne, qu'on avait fait effort pour brouiller deux amants : et que le nom de Rousseau avait servi éveiller la jalousie de l'un d'eux. Mme d'Epinay répondii qu'elle était parfaitement innocente dans cette affaire; et que les deux amis « lui étaient aussi chers qu'à Jean- Jacques lui-même )). Elle suppliait son ami de lui rendre justice, de ne pas la condamner sans l'avoir' entendue;) et terminait en disant (|u'elle no demandait qu'à lui par-' donner.

Jean-Jaccjues reconnut son imprudence : et se rendit; tout en émoi à la Chevrette... Ce qu'on pouvait attendre,| arriva.... Mme d'Epinay, qui savaitavoir eu tortd'exhalei dans les lettres à Grimm son impatience et sa colère dei amours de Mme d'Houdelot, fondit en larmes à la vue di son favori, de son on»-* qu'elle n'avaitpoiut voulu offenser, Le pauvre uuv.i, qui n'y comprenait ii:oulte, voyant pleurei la bonne dame ([ui lui avait i^onslruil une retraite, ne pu croire, malgré l'évidence aveuglante, à aucune mauvaise' intention; et il éclata, lui aussi, en sanglots. Les deux amis s'embrassèrent! La querelle s'apaisa sans autre cxpiicaliou cl les choses reprirent en apparence le Ir.iin habituel.

A\;Mit ircxaniiucr la V('rilabli' nature des loris de Mme d'Epinay, il nous faut résouihc une iiuesliou beaucoup plus iminu-lante. l'oul-t>ii prouver que Housseau ait commis nu n crime » de basse suspicion (sinon d'ingi'alitilde) envers sa bienfailrice? Il faut rechercher aussi s'il y a aucun fondeinentà l'accusalion d'iiypocrisie, portée par l)iderol coiilj'e Housseau. Est-il vrai (|u'il se meltail à pleurer aux pieds de .Mme d'Epinay, en implorant son, [lardon des faux soiiproiis (|u'il avail émis — cl puii

(Il il répétait ses soupçons dans la suite (juand elle avait liiiiiné le dos.

Ilousseau, nous Talions prouver, n'est pas coupable ;li' res crimes.

Il n'était point bassement soupçonneux; ce n'était pas -Mil i( imagination maladive » qui lui désignait son linti'sse comme la délatrice des rendez-vous de Montmoii my. C'est Mme d'Houdetot qui l'infoi'ma de la jalousie ili' Saint-Lambert prévenu par quelque rapporteur; c'est elle qui prononça le nom de sa cousine, laquelle, d'ailleurs, ■n lit tenté déjà de la brouiller avec son amant.

11 ne soupçonna pas davantage Mme d'Epinay d'avoir nliiisé de sa situation pour gagner Thérèse à ses fins. (i I -l Thérèse en personne qui le stupéfia en lui afdimaut iliic la dame avait voulu la persuader, par des présents il des menaces, de voler les lettres de Mme d'Houdetot. — lîousseau, en d'autres termes, fut contraint de croire .1 II culpabilité de sa « bienfaitrice » par la difficulté où il r|,iit de découvrir personne qui eût pu lui nuire auprès ilr Saint-Lambert; et par l'impossibilité de supposer que Il ' simple et honnête » Thérèse fût, moralement, ou iiili'llcctuellcmcnt, capable d'inventer l'histoire qu'elle lui r.ii'oiitait.

Iliiusseau, dit-on encore, représentait Mme d'Épinay cil siin absence, comme la plus noire des femmes, et, ilr\ iiit elle, il implorait à genoux son pardon. Cette alléga- IImii. si nous voulons l'éprouver, est tout à fait contraire

:i \:i \érité.

Après avoir entendu Thérèse, Rousseau n'accusa Miiir d'Epinay, ni en secret, ni en public. Avec une parf liir franchise à l'égard de son ancienne amie, il lui .i|i|iiriid que sa confiance en elle est ébranlée, et qu'il la -Miiproune d'utiliser son nom pour jeter le désaccord i.eiilir deux amants (|ui sont de ses amis, — il lui fournit ainsi l'occasiuii de demander des détails complénirulaires.

11 est vrai que Mme d'Epinay n'eu profita point; mais, Jans l'entrevue qui suivit cette lettre accusatrice, au lieu il'exiger, ou de donner, des explications, elle se met à pleurer, et embrasse Rousseau qui, ému de cette détresse et de cette affection, n'a point le cœur d'éclaircir la i[uostion, ni d'imputer à Mme d'Épinaj' l'acte odieux que lui attribuait Thérèse. Jamais il ne l'en accusa à son insu. La lettre de Diderot, citée par lui pour prouver qu'après la réconciliation temporaire, Jean-Jacques avait persisté, à accuser Mme d'Kpinaj' d'être la plus noire des femmes, prouve en réalité le contraire. — Cette lettre (reproduite ci dessous, p. 181) fut écrite pour presser Rousseau d'accompagner Mme d'Epinay à Genève. Elle contient cette phrase :

Mon ami, content de Mme d'Epinay, il l'aut partir avec elle; mécontent, il faut partir lieaucoup plus vite.

Diderot ignore donc la situation ; et, si ces mots prouvent qu'il est au courant de quelque mccontement, ils montrent aussi que Rousseau n'a pu lui en raconter les détails. Car le tyrannique encyclopédiste lui-même n'aurait point considéré comme une impérieuse raison d'accompagner la dame à Genève, le fait qu'elle avait soudoyé la gouvernante de Rousseau pour qu'elle lui dérobât ses lettres privées.

Ainsi, en ce qui concerne ces accusations, nous trouvons Rousseau innocent d'avoir bassement et sans raison soupçonné une amie é|)rouvée : sa conviction do la trahison de Mme d'Ei)inay étant l'inévitable conclusion Il tirer des rapports de Mme d'iioiuletot et de Tliércse. 11 ne fut pas jilus coupable de fausseté en pleurant aux genoux (le .Mme d'Epinay tout en l'accusant : puis(|u'il l'informa sur-le-champ de ses perplexités, et se garda d'exprimer ses soupçons en son absence, (piand il se justilia de l'ingratilutle qu'on lui rcprociiait.

11 reste à voir ce que nous apprend sur la conduite de Mme d'Epinay un curieux document (jui, sans aucun doute, appartient à cette époque ; et qui, selon toute probabilité, nous donne la cause originale du méconlentement de Saint-Lambert. Tandis que Grimm était en Wcstplialie, Mme d'Kpinay, pour le distraire, autant que pour se distraire elle-même, lui adressa plusieurs portraits littéraires de leurs amis communs, et un portrait bien trop (latte de lui-même reproduit dans les Mémoires. Ces portraits (avec quel([ues lettres à Tronchin, un poème à Grimm ([u'elle nomme « Tyran le Blanc )), une lettre en vers à Saint- Lambert, et une autre à Desmabis) furent imprimés sous les ordres de Mme d'Épinay à Genève, en l7oS; pour être distribués à ses amis, en un petit vohime inlitulé Mes Moments hi-urfuj-.

Le livre se prépara dans lintorvalle fiui sépare la rupture définitive avec Rousseau (décembre 17,")7) et l'arrivée de Grimm à (icnëve (février 17o9). Il suffit de lire le Polirait de Mme II... pour comprendre à quel point Il Tyran le Blanc » dut être ennuyé dc.cette imprudence. L'inclination de Mme d'Epinay pour Rousseau, et son antipatbie pour Mme d'IIoudetot étaient des secrets qui laissaient voir sous un jour tout nouveau la qutTelle telle (|n(! lui et Diderot la décrivaient. Le vohmio contenait encore d'autres indiscrétions. Voltaire était traité fort légèrement en com[)araisonavcc Rousseau. Mme d'Epi nay témoignait à Saint- Lambert un intérêt bien vif; et Desmahis paraissait être en termes des plus familiers avec une dame cpii avait été bonoréc dune promotion au titre de maîtresse de M. Grimm. La i)laquetle fut donc supprimée. G'est en considération de ce petit livre, et non pas des Mémoires, que la réponse de Mme d'Epinay à Scdaine (citée par MM. Percy et Maugras) doit èlre iulerprétée. Il existe de cette brochure rare quelques exemplaires, dont l'un est à la réserve de la Bibliotlièinic Xaliouali'.

IGl) LA LÉGENDE DES " SEPT SCÉLÉHATESSES ».

J'en extrais le portrait de Mme d'Houdctot :

Depuis ma plus tendre enfance j'ai vécu avec Mme H J'ai toujours eu du penchant pour elle. Il n'y a cependuni que deux ans que j'ai véritablement souhaité de l'avoir pour amie. Je lui ai de tout temps reconnu de la franchise, de bonne foi, de la douceur, une patience et une discrétion à toute épreuve. Jamais de lendemain à craindre avec elle; el son mérile à cet éjjard est d'autant plus grand, qu'elle est naturellement distraite, enfant et étourdie. Elle était toul entière à une passion qui l'occupait depuis six mois, quand je l'engageai, au mois de mai 1733, à venir passer quoique temps avec moi à la campagne '.

Je me proposais d'avoir en elle une compagne ainiablo qui, occupée de sa passion, ne me gênerait point dans ma manière de vivre. Bientôt je me sentis pour elle une vraie amitié et l'intérêt le plus tendre. Je lînis par avoir toute sa confiance, et de mon côté je n'eus plus de secret pour el J'exigeai, cependant, qu'elle ne confierait rien de ce qui me regardait à son amant : et je suis persuadée qu'elle m'a tenu parole. Elle est capable de lui cacher les secrets qui ne la concernent pas : elle sait même s'exposer à des soupçons plutôt que de manquer à la confiance qu'on lui a marquée. Cette campagne jusqu'au départ de Madame m'a parue charmante. Cependant plusieurs élourderies de sa part me faisaient repentir de temps en temps d'être dans sa confidence. Des tics que je remarquais me donnaient quelquefois de l'humeur contre elle. Mais cette humeur ne se montrait guère que quand j'avais ailleurs quelque sujet de chagrin. Alors, comme ces tics sont lot.ilement opposés à mon caractère, ils me paraissaient insii|iportaldes-. Tels sont, par exemple, ilr

1. C'est l'épucpic (lii .Mme d'IOpiiiny eut île M. Kr.inciieil un enfant, r « oncle pur bàl.iniise » de Geurjjie Saiid. Si c'est pinir li'iiii ciiinpii^nie ii sa lielle-sieiir durant ses rolcvnilles que Mme d'Ilmidelot passa ipielquc lein|is avec Mme d'I-'.piiuiy l'i In campagne au printemps de IvriS, ce fut un acte d'iii.iiralilndc 1res noire de la cidevant mailressc de Krancneil, devenue l'amanle do (.iriinni, d'avcili viinlii Ircinliler les liaisons <!(' sa lielle-scnir avec Snint-Lamlicrl.

2. On rcciinnailraipieccs rcrnaripies n'e.vpriment jjnèro lavraicwiiitU rt rinli'ri'-t Ir jiliis (rii(/;v (pic .Mme d'ICpinav paraissait ressentir pdUl - Madame .. II.

n'èlre jamais prête à l'heure donnée; d'attendre qu'on soit au dessert pour commencer son dîner; de prendre successivement de cliaque plat sans manger aucun; d'avoir souvent air désœuvrée, surtout quand son amant est absent; de laisser traîner tout ce qui lui appartient; d'oublier sans cesse où elle est et ce qu'elle a à faire. Voilà les grands défauts que je lui connais. Elle partit au mois de juin pour sa terre, où je fus la trouver au mois de septembre. Ji; la vis beaucoup moins sensible de me voir que je m'étais (lattée de la trouver. Son amant était resté à Paris. Elle m'en parla peu et comme elle rabdehe volontiers sur ce qui l'intéresse, je crus son goût diminué. Deux jours après, je la vis désolée de n'en point recevoir de nouvelles. Et, le lendemain, elle fut aussi yaie qu'à son ordinaire. Cette remarque ne diminua pas cependant mon amitié pour elle. Je me promis seulement de n'avoir plus de part à une ufTairi! qui commençait à tourner mal, et dans laquelleje me trouvais compromise contre mon goût et sans [irolit pour mon amie. Surtout je ne voyais pas un retour bien vif du côté de son amant. Sa conduite dans quelques occasions m'avait paru léqcrc,jc hasardai une fois à lui en parler à l'inm de .Mme H. : je ne fus }ias contente de ses réponses'. Enfin je ne prévoyais que malheur. Je revins à Paris, et huit jours après l'allaire éclata. Le mari qui vit, par les lettres qui lui étaient tombées entre les mains, que j'y étais mêlée parla de moi indignement. J'eus avec lui une conversation telle que je devais avoir. Le dam/er oit était Mndume nCeffrat/a au point que je tâchais alors de lui laisser entrevoir le jugement que je portais sur la conduite de son amant : mais ce fut avec toits les ménaqements qu'exiqeait sa sensibilité. Elle ne ni écouta pas, ou, .?( elle m'entendit, je ne doute pas qu'elle ne m'en ait su très mauvais gré. Néanmoins je tâchais encore quelque temps de lui être utile en prévoyant ses im|irudences; mais ciisuili' les mêmes raisons que j'avais eues auparavant nie iléterminèrent à me retirer peu à [)eu de son romineiTc. .le ne suivis plus ses afi'aircs, et elle eut bientôt l'air de ni'avoir Inut à fait oubliée. Ce n'est pas c|u'elle m'ai-

1. OiiViii se in|i|"'llcipie Sainl-I.ainlicrt l'I .Mme «l'IliiiKlcldl (leniciiriTcnt unis dans une liaison ipii, à foni' île i-iiii>lani'e, exigeait le respect ili's riinlempiirains, pendant pins de eiiii|uiiiile ans, depuis 1752 jnscin'ii 1803, dale a lai|iirlli^ Saiiit-Lainliert miiurul, soipué dans ses diMiiii-rcs lii'iires par Miiir d'il Ii-lnl.

mil Mi sa ji iru I

IGS LA LKr.EXDE DES " SEIT SCÉLÉRATESSES ".

niait moins, mais iiii"rlle ne pouvait plus amener près de m^ ce qui lui élait cher. Comme je prends toujours le mêmi intérêt à elle, je me suis informée de temps en temps de sa situation. Elle a conservé son goût pour M.... et il m'a par cet hiver de part et d'autre plus vif que jamais. La lonf:uc ahsencc de son amant n"a fait,ce me semble, que raui.'mentrr. 11 y a deux mois que, projetant m'étahlir à la campagne de honne heure, j'engageai Madame II. d'y venir, ne voyant [dus d'inconvénient de me livrer au plaisir de la voir. L'absence de son amant, et la liberté que je laissais à son mari de venir chez moii levaient tous les obstacles qui s'étaient opposés à cet arrangement et à mon golit pour elle. Elle accepta ma proposition, .le recommençai à la voir plus souvent, et avec plus de plaisir, la trouvant plus occupée de ce qu'elle faisait. Un de me amis s'élant Ivouvé dam une siUiation effroyable ', elle parut s'y intéresser vivement, quoique le connaissant peu, et lui donna dans cette occasion des marques de la plus grande amitié, l'cla me parut simple, parce que je ne connais pus une créature plus intércssanle que lui, ni une jj/iis sensible qu'elle. Au bout île }iliisieurs semaines, plusi'urs avances qu'elle lui /il, quelques billets qui me tombcrcnl entre les mains, me firent croire qu'elle i-n avait la lète tournée. Cependant je ne remarquais point de iliani/emcnt en elle; et je soupçonnais qu'elle nourrissait ce ijoùl sans le savoir. Mais j'ai été désabusée de cette idée par une remarque (pie fui faite depuis que nous sommes à la campaipie, et qui lient a ce que j'ai dit de son caractère. Ses instances pour le voir sont d'une vivacité extrême. .)lais dés qu'il est arrivé, le bonjour donné et remlu. elle n'en est plus occupée et iqnore presque qu'il y est. I)r|iuis un miiis que nous sommes ensemble, j'ai remarqué riiioii' qu l'Ili' s'est corrigée de ce désœuvremcnl qui me déplaisait en elle. Elle a beaucoup plus d'onlre dans ses Iccluies et dans ses idées. Ses tics sont toujours les mêmes; mais coiiune j(' n'ai point de chagrin actuellcnienl, ils nu m importunent [uis. Je l'aime tendrement. La crainte de me trouver trop engagée (juand son amant sera de retour peut ' ulc in'eni|iê(her de nu; livrer sans réserve à mongoiU pour 'Ml le conclus (|u';'i tout prendre, FI n'y a pas de femme (|ui j \.iillr .Mme II. Elle a res|iiitet le <'(pur excellents : sa lète pour- ■

1. Il.iii^si'ini plîiil iMidnilr diins U's |iirniiir- iimis ili' 17.17. Vnir la I' l.'lliv d.' Mlllr (l'Ilnll.liMiil (C.nllcrllnll .-ilri'cki'Iscll-MnMlliill ). i

ROUSSEAU ET M™" D Kl'INAY. 169

:iii lui laire faire plus d'une faute : elle est U^gère, mais elle si runstante. Elle est légère en ce que le plaisir et la peine ne iii^Miil guère de traces chez elle. Tout s'eflace avec d'autant iliw lie promptitude qu'elle sent vivement dans le premier Il -i;in t. Elle est aussi essentielle on amitié que tendre en amour. laiiiiis elle n'a dit ni cru du mal de personne : et quiconque l'ulii'prendra sa critiijue finira comme moi par son éloge.

Sur la sincérité du « tendre amour » qu'éprouve Mine d'Épinay pour Mme H., eu dépit de ses tics insup- |iMi labiés, ou trouve dans les mss de l'Arsenal et des Aivhives plusieurs passages adoucis par des corrections |iii>li'rieures. Ainsi, dans le 142" cahier (reproduit sous le n" I-'Î7) ou lit :

I niiime j'allais me mettre à écrire à mon tendre ami j'ai rii la visite de la comtesse de Lange. Elle avait l'air plus écliaulTée, plus hagard, criant comme une aveugle; en vérité je crois qu'elle devient folle {correction « elle avait l'air plus gai, plus fou que jamais >.). — Mon compagnon en était sourd et moi excédée. La comtesse veut faire connaissance avec Milord Wolx et sa femme : je ne m'en mêlerai pas. Ladi ne l'aime point; — si Milord en parle je le prierai très fort de ne mettre à sa volonté sur cet article ni complaisance ni égards pour moi. En faisant d'ailleurs l'éloge du cœur et de l'âme de la comtesse je ne me tairai pas sur son insupportabililô — correction — je ne me tairai pas sur le peu de convenance île cette liaison).

J.e porirail de Mme 11. rend parfaitemciil inlelligtble ce que Lord Morley qualifie d' « énigme à jamais indé chilTrable, et ([iii ne vaut i)as la peine d'èlrc décliilTrée )) Certes il vaut la jjcine, pour ceux (|iii lienncnl à bien cou nailrc llousscau, de savoir qu'il n'a jamais éci'il de lellre animyinc .'i r.imiml il'iiiir IVinnic (|u'il cssiixail d séduire; cl qu'il n'.i |iiiinl .-iccum'' uij .■mire de ccll ■vilenie'. Il \'aiil la |)eiue (Micorr de sa\(iir (|ue .leaii-.lac(|ues n'élail pas un mania(|ue du suupçon, s'iinaginanl sans

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