CHAPITRE VI
Héconcilinliim de Rousseau i4 de Grimm. Le rûlo de Mme d'Kpinay : deux versions.
Après le passage à Monimorency, en juillet, de Saint- Lambert qui rejoignait son régiment, Mme d'Houdetôt, on l'a vu, retomba dans sa froideur et sa réserve, bien qu'il fût un peu tard. Elle réclama ses lettres à Jean-Jacques, lui affirmant qu'elle avait brûlé les siennes. Loin de lui fixer des rendez-vous romanti(iues, clic l'évitait. — liousseau, désemparé, et profondément convaincu i|ue rien ne justiliait ce revirement, tomba malade d'éncrvement. Mme d'Épinay, dont la sympatbie était toujours en éveil, joua le rôle de consolatrice, et un peu mieux (ju'un semblant d'amitié s'établit une fois de plus entre elle et son (( ours h. Au mois d'août, Rousseau écrivit sa lettre à Saint-Lambert. Mme d'Epinay se rendit à Paris auprès delà femme du baron d'Holbach, sur le point iraecoucher : et sa corrcspondain-e avec Rousseau montre (|u'ils avaient repris leurs vieilles habitudes aiïcclueuses. Mais il se dressait entre eux un oubli volontaire de soui)(,'ons et de fautes (pii demeuraient inexpliqués et inavoués. Le germe de la méliance était semé, et (îrimm revint de Westpiialic, au mois de septembre; bien résolu à en fairr mi'irii- les fruits.
L'insolence effrontée de Grimm devint si insupportable à Rousseau qu'il lui fut impossible d'y rester indifférent '. On connaît dans les Confessions le récit des efforts faits par Mme d'Épinay pour apaiser l'irritation de Rousseau et pour l'amener à faire les premières avances vers une réconciliation avec Grimm. L'histoire rapportée dans le 144° cahier (neuf) des Mémoires est différente. Mais "Voix fil preuve des mêmes dispositions que Grimm pour un ineffable dédain. C'est René qui prie Mme de Montbrillant de le réconcilier avec Voix. .Mme de Montbrillant, sur un ton désagréable (qui jamais ne fut celui de Mme d'Épinay), répond à son ermite qu'il doit faire preuve de contrition pour reconquérir l'amitié de Vol.x. René promet de s'humilier comme elle l'ordonne. Mais, le moment venu, il tend simplement la main à Vol.x en disant :
Ah ri, mon clier Voix, vivons dé.sormais en bonne inloliigencc et oublions réciproquement ce qui s'est passé.
Vol.\ se met à rire :
Je vous jure, lui dit-il, que ce qui s'est pusse de votre part est le moindre de mes soucis -.
Les deux récits prouveraient donc (jue Grimm reçut avec une insolence odieuse les avances de Rousseau. Mais les Mémoires prétendent que René agit « comme quel(|u'un qui avait des torts » envers Voix; et les Confessions disent (|ue Mme d'Epinay avait prcssi' liousscau de mettre un terme à cette (lucrelle.
Ici encore un document décisif prouve la vi'-racité de la version qnc donne i?ousscau. Ce l(''moignage, c'est la lettre même de Mme d'Epinay dnnt l'auteur des Cnn-
t. i:<,fifrssums. l'.irl. II. liv. l.\. 2. Ménwiivs, 1. III, p. 1(17.
176 L\ LKGENDE DES " SEPT SCELÉUATESSES ".
l'cssioiis parle comme (( une lettre très adroite qui l'ébranla et lui fit croire que peut être en effet il avait mal jugé et qu'en ce cas il avait réellement envers un ami des tortsqu'il devait réparer». En relisant cette lettre une question se présente :
Il faut se souvenir que Mme d'Epinay, en l'écrivant, se gardait bien de présenter les faits dans leur vrai jour. Elle savait que l'accusation portée par Rousseau contre Grimm, de médire constamment de lui et de prétendre qu"il mentait en disant exercer un métier — était de tout point fondée. Elle savait que Grimm n'aimait pas Rousseau, ne voulait pas le servir, et ne l'attendait point comme elle affirmait «à bras ouverts ». Elle savait aussi que Jean-Jacques ne devait pas d'exxuses à Grimm, mais que l'offenseur était Grimm en personne. Et, comme nous Ji'avons pas à faire ici avec une inconséquente Mme d'Houdetot, mais avec une femme dont les actions avaient un but, et qui pensait au lendemain, pourquoi, demandons'-nous, pourquoi contraignit-elle son pauvre ours aux humiliations (jui suivirent sa tentative de réconciliation avec un homme qui le haïssait'?
Deux réponses sont possibles. La première est que Grimm conseilla à Mme d'Épinay d'agir ainsi, et qu'elle lui obéit. Si, comme Rousseau le fit, nous acceptons cette hypothèse, la dévotion de la dame à son nouvel amant n'atténue pas sa détestable traîtrise envers son ancien ami. Elle s'accorde avec la supposition qu'elle soudoya Thérèse pour obtenir les lettres de Rousseau et qu'elle essaya délibérément d'offenser ce dernier en même temps que Saint- Lambert, non point par jalousie et par iin|)aliencc de le voir berné par la volage .Mme d'Houdetot, mais par pure iiK'clianceté et \v\v plaisir de faire le mal. Gela s'accorderait avec la liiéorie (pic. dans l'('>|iisode étudié ci dessous, cll( intrigua liasscnu'nl pimr cdiupromettri" .lean-Jacques alin lie sauver son vérilablc amant; et avec la Ihéoiie ([u'cllc-
inrme (et non pas G rim m) corrompit les senlimenls des Genevois et livra les secrets de leur compatriote. En d'autres Irrmes, cela s'accorde avec la théorie que Mme d'Epinay il;iit fausse et inconstante, et que sa bonté de cœur appa- II iitc n'était qu'affectation et vanité. Point n'est besoin |HMir le croire d'être soupçonneux et maniaque : de nomliiviix faits viennent confirmer celte opinion.
Mais pour nous qui avons vécu plusieurs années dans
I intimité intellectuelle de Mme d'Epinay, maniant ses
II lires, découvrant ses « forts » et ses faibles, son man- I pie lie sens moral, son inconscience du devoir et des vertus ili la femme, en même temps que sa féminité tendre et - - réelles vertus d'amabilité et de bienveillance, nous |i Ml vous dire qu'elle ne semble [las avoir voulu jamais fiiiL' affront à Rousseau, n'avoir jamais perdu son affecliiiu pour lui.
lue seconde réponse, à notre sens, s'accorde non seuleniriit avec les faits, mais encore avec le tempérament et l'i situation de Mme d'Epinay, placée entre l'amant par I iiriessité,non par choix) dontle nom d'amitié étaitTyran II' l'ilanc, (!t le vieil ami favoriqui, uniquement par sa pro- |iii' faute, se trouvait rejeté au second plan. C'est que Mme d'jipinay, h bout d'expédients, joua son dernier iiuut — et perdit la partie.
(irimm était revenu, décidé à chasser Rousseau. Nous iIImiis voir quelle nouvelle malchance fit triompher en "loljre IT.'iT la domination de Tyran le Blanc. Pour que Mme d'É[)inay pût conserver son « bon cher ami », son I imite, et pour adoucir son tyran en flattant sa vanité, il f.iliait décider Rousseau à faire des avances, et presquedes rxru»;L's, à lin liommc qui lui devait beaucoup et ne l'avait |i,iyé ([u'cii iiijuies. Grimm accepta l'offrande à sa vanité, il lit la morale à l'illustre auteur des Discours : <[ui écouta, sliiijéfié, la leçon. Mais les choses en demeurèrent là. La I ruse de Mme d'i;|)inay échoua. Grimm restai! plus entêté
■ li
que jamais dans sa résolution; et Rousseau, plus étoiintl plus indigné que jamais. Puis, comme il songeait à ccl événements, la méfiance qui somcillait en lui au sujet d ', Mme d'Epinay s iiujuiéta, et liait par s'éveiller tout fait.