I. Mnnoiirx. vcl. III, p. IHT. — Ms. Cahier H
l'être, mais où je ne ilonnni pas dam le picye de lui offrir ili: partir arec elle.
Peut-t'lrc faiil-il voir là la cause de l'explosion lai'ili\e de la « mâle colère » de Grimm?
La lettre do Rousseau àMme d'Epiuay estdu^ttoctolirc C'est-à-dire qu'elle fut écrite immédiatement après la première lettre de Grimm, et deux jours avant que Mme d'Epinay quittât Paris. Une note de l'Arsenal [uopose de faire retenir par Voix les lettres susceptibles de peinerMmedeMonthrillani à la veille deson départ, ('tllc note devait évidemment justifier le passage, dans salcKie à Rousseau (datée de Genève, 12 novembre), où elle afiirmc n'avoir reçu qu'à son arrivée en cette ville (le 9 novembre) la lettre expédiée par lui le 20 octobre. On ne peut guère en douter, la « i)etile querelle » entre Voix et Mme de Montbrillaut le soir avant leur séparation, dont les notes [irescrivent la revision et où l'iiéro'i'ne doit apparaître « moins enfant », a trait au désir de Mme d'Kpinay de répondre à cette lettre et aux objections de Grimm. La tyrannie de l'amant l'emporte naturellement sur les vains efforts de sa maîtresse pour écliap|)er au rôle qu'on lui impose de jouer envers JaTn-Jac(|ucs, pour qui (le témoignage de sou iiropreflls nous le prouve) elle conservait toujours d(> lemlres regrels.
Voici comment JU)ussi',ui s'r\pli(|ii(' au sujcl de celte lettre et de la réiionse (|u'il y lil.
Huit Jours après avoir [■ciii ci'lli' Icllic, je ri'rus de iMiiii'il'l':- |iinay sa réiiousc, datée de (ieiièvc, à ma préciHlente. Je cmii- |iiis, au ton qu'idlo y prenait (jour la première fois de sa vie, ipie l'un el l'autri', coiiqilant sur \v succès de leurs mesures, a;^issai('nl de coiirert, cl ipie, me reiilU'dant comme un liommc perdu sans r(!ssoiu'cc, ils se livr'aicul désormais sans risipic au plaisir d'achever de m'éerascr....
■le lestais iiiimoliile et slupidc, sans pi.uvoie ai;ir ni piuiser. I.a siMile iiléi' d'un [las à l'airi', iVuuv lellic h écrire, d'un noil
LA RUl'TURE AVEC URIMM. 201
I 'lire, me faisait frémir. Je ne pouvais cependant laisser la l'tUe de Mme d'Épinay sans réplique, à moins de m'avouer
li:-'no des traitements dont elle et son ami m'accablaient. Je plis le parti de lui notilîcr mes sentiments et mes résolutions, ne doutant pas un moment que, par humanité, par générosité, |iar bienséance, par les bons sentiments que j'avais cru voir on elle, malgré les mauvais, elle ne s'empressât d'y souscrire. Voici ma lettre :
A l'Ermitage, le 23 novembre 1757.
Si l'on mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enfin j'ai pris mon parti. L'amitié est éteinte entre nous, madame; mais celle qui n'est plus garde encore des droits que je sais respecter. Je n'ai point oublié vos bontés pour moi, et vous pouvez compter de ma part sur toute la reconnaissance qu'on peut avoir pour quelqu'un qu'on ne doit plus aimer. Toute autre explication serait inutile : j'ai pour moi ma conscience, et vous renvoie à la vôtre.
J'ai voulu quitter l'Ermitage, et je le devais. Mais on prétend qu'il faut que j'y reste jusqu'au printemps; et puisque mes amis le veulent, j'y resterai jus(|u'au iirintemps, si vous y consentez.
Nou.s n'avons pas vécu tout ce temps avec Mmed'Epinay pour penser que, de son propre mouvement, elle eût cliassé I 11 décembre un malade de la chaumière qu'il lialiilait! .Mais les lettres de Grimm se font menaçantes :
Ucné ne parait pas pressé de sortir de votre maison, écrit \ <il.\ à Mme do Montbrillant. Après tout ce qui s'est passé, viius ne pourrez l'y laisser sans vous manquer '.
Itousseau reçoit le 10 dccemjire sou eonf,^' dah' du premier de ce mois.
A (lonOvc le l" (Icn'iiiljrc 1757.
Après vous avoir donné, [icndant idusieurs années, toutes les marques possibles d'amitié et d'intérêt, il ne me reste qu'à
t. Ms. (le l'Arsenal, ciliicr l.'Wi.
VOUS plaindre. Vous êtes bien malheureux. Je di-sire que votre conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie.
Puisque vous vouliez quitter l'Ermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres.
Et l'auteur des Confessions commente ce billet de ces remarques :
11 fallait sortir sur-le-champ, quelque temps qu'il fit, en quelque état que je fusse, dussé-je coucher dans les bois et sur la neige, dont la terre était alors couverte, et quoi que put dire et faire madame d'Houdetot; car je voulais bien lui complaire en tout, mais non pas jusqu'à l'infamie.
Je me trouvai dans le plus terrible embarras où j'aie été de mes jours; mais ma résolution était prise : je jurai, quoi qu'il arrivât, de ne pas coucher à l'Ermitage le huilième jour. Je me mis en devoir de sortir mes efTets, déterminé à les laisser en plein champ, plutôt que de ne pas rendre les clefs dans la huitaine; car je voulais surtout que tout fût fait avant qu'on put écrire à Genève et recevoir réponse. J'étais d'un courage que je ne m'étais jamais senti : toutes mes forces étaient revenues. L'honneur et l'indignation m'en rendirent sur lesquelles Mme d'I^pinay n'avait pas compté. I,a fortune aida mon audace. .M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de mon embarras. Il me lit oH'rir une petite maison ((u'il avait à son jardin de Mont-I.ouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le mai'ché fut bientôt fait; je fis en hdte acheter quelques meubles, avec ceux ipie j'avais déjà, pour nous couclier, Thérèse et moi. Je fis charrier mes effets à grand'|ieine et à grands frais : malgré la glace et la neige, mon déménagement fut fait dans deux jours, et le 15 décembre je rendis les clefs do riCi inilage, après avoir payé les gages du jardinier, ne pouviiil payer mon loyer.
Le mi'inc jour, il (•iTivil à Mme iri''.|)iiiay :
A Montmorencv, le 17 décembre 17.Ï7.
liien n'est si simple et si ui'cessaire, madame, que de d'''l(iger de votre maison quand vous n'approuvez pas que j'y liste. Sur votre refus de consentir que je passasse à l'Ermitage il' reste de l'hiver, je l'ai donc quitté le 15 décembre; ma destinée était d'y entrer malgré moi et d'en sortir de même. Je V'ius remercie du séjour que vous m'avez engagé d'y faire, et je vous en remercierais davantage si je l'avais payé moins clii'r. Au reste, vous avez raison de me trouver malheureux : |wrsonne au monde ne sait inieux que vous combien je dois Irtre. Si c'est un malheur de se tromper sur le choix de ses amis, c'en est un autre non moins cruel de revenir d'une erreur si douce....
P. -S. — Votre jardinier est payé.
Le 7 janvier, Mme d'Epinay répond au post-scriptum. Et nous la voyons se départir ici de la « confiance sans bornes » exigée par Grimm. Car, si les Mémoires sont dignes de foi, elle fit croire à son (( tyran » qu'elle n'avait pas répondu à Rousseau.
A Genève, le 17 janvier 1758.
Je n'ai reçu votre lettre du 1" décembre, monsieur, qu'hier. On me l'a envoyée dans une caisse remplie de différentes choses, qui a été tout ce temps en chemin. Je ne répondrai qu'à l'apostille : quant à la lettre, je ne l'entends pas bien; et si nous étions dans le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s'est passé sur le compte d'un malentendu. Je reviens à l'apostille. Vous iiouvez vous raïqieler, monsieur, que nous étions convenus que les gages du jardinier de l'Krmitage passeraient par vos mains, pour lui mieux faire sentir (pi'il dépendait de vous, et pour vous éviter des scènes aussi ridicules et indécentes qu'en avait fait son prédécesseur. La preuve en est que les premiers quartiers de ses gages vous ont été remis, et que j'étais convenue avec vous, peu de jours avant mon départ, dn vous faire remlmurser vos avances. Je sais (pie vous en files a'^ilHiiil iliriicullé ; mais ces
avances, je vous avais prié de les faire; il était simple de m'acquiller, et nous en convînmes. Calinuet m'a marqué que vous n'avez point voulu prendre cet argent. Il y a assurément du quiproquo là-dedans. Je donne l'ordre qu'on vous le reporte, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez payer mon Jardinier, malgré nos conventions, et au delà même du terme que vous avez habité l'Ermitage. Je compte donc, monsieur, que vous rappelant tout ce que j'ai l'honneur de vous dire, vous ne refuserez pas d'être remboursé do l'avance que vous avez bien voulu faire pour moi.
On a blâmé Rousseau d'avoir prétendu que sa correspondance s'arrêtait en cet endroit, d'autant qu'il répondit à cette lettre. Sa raison est toute de délicatesse. Il refusa d'être défrayé des gages du jardinier et voulut cacher au public cette partie de la discussion. Voici la dernière lettre de Rousseau (que les éditeurs des M'Unnir^s corrigent dans le manuscrit) d'après la lettre originale :
.Munl-Liiiiis. 27 léviiiT 175S.
.Ir vni.s, madame, que mes lellres ont toujours le mallieui' de vous arriver fort lard. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la vôtre du 17 janvier ne m'a été remise que le 17 de ce mois par .M. Cahouet : apparemment que votre correspondant l'a rolenue durant tout cet intervalle. Je n'tMUrejirendrai pas d'expliquer ce que vous avez résolu de ne ])as entendre, et j'admire comment avec tant d'ospril on iiHiiiil si |h'u d'inlelligence; mais je n'en devrais plus éire siii|iris, il y a longtenqis que vous vous vantez à moi du même délaul.
Mon dessein n'ayant jamais été de recevoir \r lembdursement des gages de votre jardinier, il n'y a guère d'appai'ence que je change à lU'ésenl de sentiment là-dessus. I.e consentement que vous objectez était de ces consi'nleiiienls va^'ues c|u'<in donne (loiir évili'r des dispuirs, ciu li's icnicHi'i'à d'auhcs leiiqis, cl valent au loud des relus. Il csl \rai i\{\f vous envoyâtes au mois de septeinlm^ 17li(i payer par votre cocher \c précédent jardinier, et cpie ce l'ut moi cpii réglai son conqite.
Il est viai aussi que j'ai loujours payé snn successeui' de mou argent, tjuani aux preiuiers (|uarlieis île ces gages ipie
VOUS dites m'avoir été rerais, il me semble, madame, que vous devriez savoir le contiaire : ce qu'il y a de très sûr, c'est (|u'ils ne m'ont pas même été olTcrts. A l'égard des quinze jours qui restaient jusqu'à la fin de l'année quand je sortis de l'Ermitage, vous conviendrez que ce n'était pas la peine de les déduire. A Dieu ne plaise que je prétende être quitte pour cela de mon séjour à l'Ermitage! mon cœur ne sait pas mettre à si bas prix les soins de l'amitié; mais quand vous avez taxé ce prix vous-même, jamais loyer ne fut vendu si cber.
J'apprends les étranges discours que tiennent à Paris vos correspondants sur mon compte, et je juge parla de ceux que vous tenez peut-être un peu plus honnêtement à Genève. Il y a donc bien du plaisir à nuire? à nuire aux gens ([u'ou eut pour amis? soit. Pour moi, je ne pourrai jamais goiiler ce plaisir-là, même pour ma propre défense. Faites, dites tout à votre aise; je n'ai d'autre réponse à vous opposer cjue le silence, la patience, et une vie intègre. Au reste, si vous me destinez quelque nouveau tourment, dépêchez-vous; car je sens que vous pourriez bien n'en avoir pas longtemps le plaisir.
C'est donc à ce moment (27 février 17.'i8) que Rousseau adressa à .Mme d'Épinay les derniers mots qu'elle eut de lui. Durant les vingt années qui lui restèrent à vivre, il la considéra comme l'un de ses ennemis secrets et vigilants. .Famais cependant, ni dans les Confessions, ni dans les f/inlriiiues, Rousseau n'a révélé cequ'il savait du i)assé (le celle femme, de ses mé.saventuresavec Grimm cl M. de Francueil. Relatant, comme il s'y sentait oblige, les causes de leur (lucrelle, il insiste tant sur ses bontés passées, et s'inquiète si peu de la vouer au blâme, que chaf|ue lecteur remporte l'impression (|ue Rousseau eut tort de soupi/onuer de maheillani'c l'aimable danic ipii lui bà lit son Ermitage.
Résumons la situation. Nous Irouvon.s que Rousseau n'a commis aucune scélératesse envers Mme d'IOpinay.
Il ne l'a pus accusée d'avoir écril une lellre anonyme :
il lui a reproché les fautes inspirées par la jalousie contre lui et Mme d'Houdetot.
11 résista fort sagement et raisonnablement aux efforts de Diderot pour lui imposer l'obligation d'accompagner à Genève son hôtesse.
Il n'a pas écrit à Grimm de lettre qui soit un « prodige d'ingratitude ». Mais, pressé par Mme d'Houdetot de désigner Grimm comme arbitre, il a écrit une lettre imprudente, dans laquelle Mme d'Épinay semble être irréprochable et où lui-même paraît fautif.
Par rapport à Grimm lui-même : Rousseau n'a pas commis de (( scélératesse » en accusant Grimm de chercher à lui enlever son emploi de copiste. Le récit de madame d'Épinay confirme la véracité de cette affirmation'.
Diderot reproche, d'autre part, à Rousseau d'avoir tenté une réconciliation avec Grimm et de l'avoir nommé arbitre dans sa discussion avec madame d'Epinay tout en le condamnant comme un co(|uin.
On a vu que c'est pour complaire à madame d'Epinay que Rousseau fit les premières avances, et que Grimm mit celte générosité à profit pour en humilier l'auteur -.
C'est encore pour [)laire à .Mme d'Houdetot et pour (li'surmer un être malfaisant et redouté par elle (jue Rousseau choisit Grimm pour décider s'il devait partir à Genève, et Grimm saisit cette occasion i\c l'insuller et de proclamer violemment leur rupture '.
En d'autres termes, on ne peut trouver de faute dans la conduite de Rousseau envers Grimm, à part l'illusion (|ue l'inimitié de cet homme pouvait être ih'sarniée par la coiilianceet un pardon généreux.