I. i',!. .S'i'S (imis ri ses riiiicniif
« J'eus enfin le plaisir de recevoir de Diderot, écrit Rousseau, cette visite si souvent promise et manquce, elle ne pouvait venir plus à propos : c'était mon plus ancien ami; c'était presque le seul qui me restât; mu peut juger du plaisir que j'eus à le voir dans ces circonstances. J'avais le cœur plein : je Vépanchni. dans le sien. Je l'éclairai sur beaucoup de faits qu'on lui avait tus, déguisés, ou supposés. Je lui appris de tout ce qui s'était passé ce qu'il m'était permis de lui dire. Je n'afTectai point de lui caciier ce qu'il ne savait que trop, qu'un amour aussi malheureux qu'insensé avait été l'instrument de ma perte, mais je ne convins jamais que Mme H... en fût instruite, ou du moins que je le lui eusse déclaré. Je lui parlai des indignes manœuvres de Mme d'Epinay pour surprendre les lettres, très innocentes, que sa belle-sœur m'écrivait. Je voulus qu'il apprît ces détails de la bouche même des personnes qu'elle avait tenté de séduire. Tliérèse le lui fit exactement : mais que devins-je quand ce fut le tour de la mère et que je l'entendis déclarer et soutenir que rien de tout cela n'était à sa connaissance? Ce furent s(!s termes, et jamais elle ne s'en déi)artit. Il n'y avait pas (juatre jours qu'elle m'avait répété le récit à moi même et elle me démentit en face de mon ami. » [Confessions, partie I\^ liv. IX.)
D'après ce récit nous pouvons sans [x'ine constater la confiance accordée par Rousseau au visiteur qu'il croyait toujours être son ami : 1" il y avait le secret de sa malheureuse passion, ([ue Diderot soupçonnait, mais que .lcan-Jac(|ues n'avait pas avouée jusqu'alors; 2° le secret de la lettre qu'il avait écrite à Saint-Lambert après sou ii'liiup (le l'armée dans l'été, et de la réponse alTectueuse <lc Saint-Lambert, reçue le 2\ octobre, qui avait confirmé Rousseau dans la bonne résolution de vaincre sn passion ; linalenient il y avait le secret, ([lie Rousseau nvail ca<'li('' jiisqu'aliM-s, des mauvais procèdes de Mme d'i''.pinay
tâchant de surprendre les lettres de sa belle-sœur.
Dans sa réserve délicate à l'égard do Mme d'Houdetot, Rousseau n'avait pas voulu convenir devant Diderot (ju'il avait fait à celle-ci l'aveu de sa malheureuse passion. D'autre part il avait montré à son visiteur la lettre de Saint-Lambert. Ces deux points établissent donc le fait suivant : Diderot savait que le Marquis n'était pas au courant de la passion de Jean-Jacques pour sa maîtresse : et il n'existait aucun malentendu qui pût servir de prétexte à l'en instruire.
Tout ceci étant bien reconnu, nous sommes en état d'apprécier l'importance d'une lettre que Diderot écrivit, immédiatement en rentrant de cette visite, à Grimm : c'est-à-dire au mortel ennemi de l'homme (( qui venait d'épancher son cœur dans le sien ». Cette lettre, publiée dans la Correspondance de Diderot, esl identique à celle donnée dans les Méiuoïri's de Mme d'Épinay, comme étant de (îarnier, et dont Voix envoie copie à Mme de Montbrillant, parce qu'elle esl belle et mérite d'être conservée. En effet la lettremérite d'être conservée: car (avec le <( petit chef-d'œuvre » envoyé aussi par Diderot à (îrimm en juillet 17oB) cette épître est un des documents décisifs dans le procès entre Rousseau et Diderot.
Datée PC soir, "> déc. 1757.
Cet homme est un forci'iir. .le l'ai vu, je lui :ii rcin-oché, .ivoc toute la force que donne riiunnùtclù et une sorte d'inlOrôt (|ui reste au fond du cœur d'un ami qui lui est dévoué depuis liinglcmps, l'cnormité de sa conduite; les pleurs versés aux pieds de Mme d'Épinay,- dans le moment où il la chan/eait près (le moi des accusations les plus graves; celle odieuse apologie (|u'il vous a envoyiM!, et où il n'y a pas une scuU; des raisons i|u'il avait à dire; cette lettre prnjet('e pour Saint-Lambert qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu'il se reprochait et où, loin d'aiHiucr une passion née dans son cœur malijré lui, il s' ex-
cuse d'avoir alarmé Mme d'Houdetot sur la sienne. Que siiis-j.encore? Je ne suis point content de ses réponses. Je n'ai /l'i^ eu le courage de le lui témoigner, j'ai mieux aimé lui laisser l<i misérable consolation de croire qu'il m'a trompé. Qu'il vive! Il a mis dans sa défense un emportement froid qui m'a affligé. J'ai peur qu'il ne soit endurci. Adieu, mon ami; soyons et condnuons d'être honnêtes gens : l'élal de cewv qui ont cessé de l'être me fait peur. Adieu, mon ami, je vous embrasse bitn ten^ drement.... Je me jette dans vos bras comme un homme effraye! je tâche en vain de faire de la poésie, mais cet homme me revient tout à travers mon travail; il me trouble, et je suis comme si j'avais à côté de moi un damné; il est damné, cela est sûr. Adieu, mon ami.... Grimm : voilà l'effet que je ferais sur vous si je devenais jamais un méchant. En vérité, j'aimerais mieux être mort!
Il n'y a peut-être pas le sens commun dans tout ce que je vous écris; — mais je vous avoue que je n'ai jamais éprouvé un trouble d'àme si terrible que celui que j'ai.
0! mon ami. quel spectacle que celui d'un homme méchant et bounelé! Brûlez, déchirez ce papier! qu'il ne retombe plus sous vos yeux. Que je ne revoie plus cet homme-là, il me ferait croire aux diables et à l'enfer. Si je suis jamais forcé de retourner chez lui, je suis sur que je fri'mirai tout te long du chemin. J'avais In fièvre en revenant. Je suis ftiché de ne lui avoir pas laissé voir l'horreilr qu'Hm' inspirait, et je ne me réconcilie avec moi qu'en pensant que vous, avec toute votre fermeté, vous ne l'auriez pas pu à ma place. Je ne sais pas s'il ne m'aurait pas tué. On entendait ses cris jusqu'au bout du jardin : — et je le voyais!
Adieti, mon ami, j'irai demain vous voir. J'irai chercher un homine de bien auprès du(iuel je m'asseye, i|ui me rassure, cl i|ui chasse ilc mon ;\rne je ne sais quoi d'infernal (|ui l.i lourmi'nlc, cl qui s'y est attaché. I,es poètes oui bien l'ail ih' niellie un inlcrvalle immense entre le ciel et Irs cnfirs. Kn vériti', ma main Iri'iiibli'.
l'^ii rclisanl. rclh' jclln', V(''iMlald(Mii('iil a .'ilroci' » (u'i riiy|)i)i'risio conlinr .-i l'ah-^iinliU'' |i|uaiiil mi Ncnl liieii siMiyrr :\ ^i)\\ .•iiileiir. vl. à celui ([u'ellc nuillraile). il iio faiil pas oulilicr qui' l»iilei-ii| cl (li'imiii. (li'Mleuranl Ions les (h'iix à l'aris, cl scvii\aiit Iciiis les joui's, n'avaleul pas
LA RLlTUlit: AVEC DIDEliOT- 215
besoin Je s'écrire pour échanger des commuiiicalioii.s coiifidealielles. La lettre était donc destinée c( à courir Paris » et elle produisit l'effet attendu. C'est-à-dire dix mois avant lu publicalion de ta Lettre à d'Alemberl et cinq jnois avant que Rousseau ail' appris à soupçonner en Diderot, non point un imprudent ami, mais un ennemi masiiué, celui-ci porta un « coup perfide «à la réputation de Jean-Jacques, — qui en éprouva les suites : bien que la main qui frappa lui soit demeurée cachée. Après la visite de Diderot, des rumeurs vagues d'accusation ne tardèrent pas à lui parvenir. Les griefs en étaient si mal définis qu'il lui était impossible de les réfuter.
.Je sus, ùiril Ilousscau ihins ses Confessions, Je sus qu'ils m'imputaient des noirceurs atroces, sans jamais pouvoir apprendre en quoi ils les faisaient consister.
il nous est impossible de mettre ces afiirmations au compte des craintes imaginaires d'un (( esprit malaile ». Les lettres autographes de Deleyre, écrites précisément à cette épo(|uc, prouvent que l'œuvre de ilifTamation secrète s'accomplissail,et que les prétendus amis de Jean Jacques avaient eu soin de l'en informer. Extrayons de ces lettres 'janvier, fi'vrier. mars IT'IS) qucliiucs phrases significatives :
./(' suis oht'Kjè, rcrivail Dcli'.yre, du tenir thèse pour vous chaque jour.... Que ne puis-je ri-inptacer tous /es amis qui vous alian-
(lunne.nt le suis indigné de tout ce que J'entends. — Quand on
parle de vous à vos amis ils disent toujours que vous les avez quittes.. . . Oui, mon citer ami [permettez-moi ce litre dans ce moment), j'ai <ijipris qu'on vous accusait de noirceurs et je ne vous en ai jms cru le moins du monde capable. — Il y a troii loin de vous au plus iiii'chanl de la terre, tel que vous seriez si vous n'étiez pas vertueux; car pour les dmrs de votre trempe il n'est point de milieu. Je ne me suis jioint (/ti'me informé de ce (ju'on vous imputait, tant je compte sur vous. Ce sont des (jensipii, n'ai/ant paspu vous humilier, vrulcnt se justi/ier à vos dépens des torts (pie leur reprochent, et leur eons-
cience peut-ôlre, et ceux qui comparent votre conduite et votre état avec le leur. '
Et Deleyre n'était pas une exception. Le brusque changement de ton des lettres de Mme dlloudetot remplit Rousseau d"étonnement et de désespoir. La cause en devient manifeste lorsqu'on découvre que ce changement suivit la publication de la lettre de Diderot où Rousseau est décrit comme un coquin et un maniaque. L'impression à Paris fut profonde. Avant cet incident, le romanesque ermite, l'auteur fameux, était de ces hommes qui peuvent faire honneur à une femme sentimentale et à une comtesse. Mais Mme d'Houdetot se sentit mal à l'aise lorsqu'elle apprit que l'athée Diderot s'était mis à croire (à l'enfer et aux démons pour le moins) en assistant aux abominables contorsions de Jean Jacques, furieux et possédé! — Un amour même platonique avec un homme » certainement damné » était plus accablant que des relations moins platoniques avec un honnête homme. Mme d'Houdetot avait écrit à Rousseau au mois de décembre 1737 :
Vous pouvez toujours compter sur mon tendre allachement (lui tiendra à vos vertus et à votre amitié pour moi et pour ce que j'aime.
En février, bien que Rousseau ne l'ait pas vue dans l'intervalle, elle ne parle plus de ses vertus, mais seulement de ses défauts, et lui dit qu'il est lui même l'obstacle au progrès de l'attachement qu'elle a cûn(,'u pour lui.
Comptez toujours sur les sentiments d'une amitié qui ne s'étonne point des injures, qui pardonne les injustices et qui plaint les fautes et les faiblesses, au progrès de laquelle vous arez été le plus grand obstacle, mais qui, telle qu'elle est, subsistera toujours pour vous tel que vous soyez, excepté le crime et l'indignité, dont je ne vous croirai jamais capable. Croyez que je vous ai toujours ru beaucoup meilleur que vous ne vous montrez quelquefois vous-même.
La réponse de Rousseau à cette condescendance inju-
LA RLPTURE AVEC DIDEROT. 21t
rieuse, Je la part d'une femme qu'il avait lionorée dune considération imméritée, est (si l'on veuf bien songer que le malheureux l'aimait toujours) un des actes les plus estimables de sa vie '.
A Madame d'IIouiletot.
Ce samedi lij mars 173H.
En attendant voire courrier, je commence par répondre à votre lettre de vendredi, venue par la poste.
.le crois avoir à m'en plaindre, et j'ai peine à comprendre que vous l'ayez écrite avec l'intention qiie j'en lusse content. Expliquons-nous, et, si j'ai tort, dites-le-moi sans détour.
Vous me dites que j'ai été le plus grand obstacle au.\ progrès, de votre amitié. D'abord j'ai à vous dire que je n'exigeais point que votre amitié fît du progrès, mais seulement qu'elle ne diminuât pas, et certainement je n'ai point été la cause de 4:ette diminution. En nous séparant, à notre dernière entrevue d'Eaubonne, j'aurais juré que nous étions les deux personnes de l'univers qui avaient le plus d'estime et d'amitié l'une pour l'autre, et qui s'honoraient le plus réciproquement. C'est, ce nie semble, avec les assurances de ce mutuel sentiment que nous nous séparâmes, et c'est encore sur ce même ton que vous m'écrivîtes quatre jours après. Insensiblement vos lettres ont changé de style; vos témoignages d'amitié sont devenus plus réservés, plus circonspects, plus conditionnels; au bout d'un mois, il s'est trouvé, je ne sais comment, que votre ami n'était plus votre ami. Je vous ai demandé plusieurs fois la raison de ce changement, et vous m'obligez de vous la demander encore : je ne vous demande pas pourquoi votre amitié n'a point augmenté, mais pourquoi elle s'est éteinte. Ne m'alléguez pas ma rupture avec votre belie-sH'ur et .son digne ami. Vnus savi'/, ce (|ui s'est passé; et, de tout temps, vous avez dû savuii- i|iril ne saurait y avoir de paix entre J.-.l. Itousscau et les méchants.
Vous me parlez île fautes, de faiblesses, d'un Inii di' ri'|ir'(iclic. Je suis faible, il est vrai; ma. vie est pleine du fauli's, car je
1. Voir A New Criticisin, vol. H, p. 205, sur les conclusions à tirer de l'évidence de eeUe lettre dans lu question des relations entre
Ilcnisscaii cl .Mme iniuiideUpl.
218 LA LÉGENDE DES " SEl'T SCÉLÉRATESSES >'.
suis homme. Mais voici ce ijui me distingue des hommes que je connais : c'est qu'au milieu de mes fautes je me les suis toujours reprochées ; c'est qu'elles ne m'ont jamais fait mépriser mon devoir, ni fouler aux pieds la vertu; c'est qu'enfin j'ai combattu et vaincu pour elle, dans les moments où tous les autres l'oublient. Puissiez-vous ne trouver jamais que des hommes aussi criminels!
Vous me dites que votre amitié, telle qu'elle est, subsistera toujours pour moi, tel que je sois, excepté le crime et l'indignité, dont vous ne me croirez jamais capable. A cela je vous réponds que j'ignore quel prix je dois donner à votre amitié, telle qu'elle est; que, quant à moi, je serai toujours ce que je suis depuis quarante ans; qu'on ne commence pas si tard à changer; et quant au crime et à l'indignité, dont vous ne me croirez jamais capable, je vous apprends que ce compliment est dur pour un honnête honiine, et insultant- pour un ami '....
.Mais c'était deux mois plus lard que llousscau obtint la première preuve coiivaincaiile ipie Dideml avait agi en traître cl en ennemi secret.
.le retouchais et mettais au net cette lettre-, et je me disposais à la faire imprimer, quand, après un long silence, j'en reçus une de Mme d'Iloudetot, qui me plongea dans une aflliction nouvelle, la plus sensible quej'eusse encore éprouvée. Elle m'apprenait dans cette lettre (liasse B, n° 34) que ma jiassion pour elle était connue dans tout Paris; que j'en avais parlé à des gens qui l'avaient rendue publique; iiue ces bruits, parvenus à son amant, avaient failli lui coûter la vie; qu'enlin il lui rendait justice, et ijue leur paix était faite; mais qu'elle lui devait, ainsi qu'à elle-même et au soin de sa réputation, de rompre avec moi tout commerce : m'assurant, au reste, qu'ils ne cesseraient jamais l'un et l'autre xle s'intéresser à moi, «in'ils me défendraient dans le public, et qu'elle enverrait ili' temps en ti'Uiiis savoir de nu's nouvelles.
Kt toi aussi, Diderot! m'écriai-je. Indigue ami!...
C'est au seul Diderot que Housscau avait ouvert son
I. Cori: de llnussmu, éd. Ilacliolle, vol. 1, p. 183. .'. La Uttrc iiJ'AU-mbcii.
LA nUl'TUIUî AVEC DIDEROT. 219
cœur. La traliisoii ilc son secret ne pouvait \enir rpu; de lui. Pourtant Jeau-Jac(|ues se refusa à ilécider la chose avant d'en avoir acquis la certitude de Saint-Lambert lui-même. — 11 est vrai que Saint Lambert, en venant à Mont-Louis, n'avait rencontrô que Thérèse et ([ue les I)aroles rapportées à Rousseau le furent par ((uelqu'uu en (jui il avait mis sa confiance et qui l'avait abusée. 11 faut néanmoins se souvenir dans l'occurrence que Diderot avoua lui-même avoir révélé au marquis le secret de la passion de Rousseau : donc, toutes ses explications tendant à excuser cette révélation aj'ant été démontrées fausses, Diderot reste coupable de l'acte dont il est accusé. Ainsi, l'agresseur n'était pas Rousseau. Au contraire, il tarda trop à découvrir la fausseté de Diderot. Ceci n'est pas tout. Notre enquête nous a prouvé que la nécessité de démasquer un ennemi déguisé sous les traits d'un ami ' était plus impérieuse encore que Rousseau ne le pensait.
11 nous reste à comparer avec l'histoire de cet événement la fable des Mémoires, telle que nous la trouvons aujourd'hui dans les manuscrits, ((ui révèlent comme de coutume les changements faits pour transformer le premier récit et le faire concorder avec le plan dressé dans les (( Tablettes ».
Dans les notes, les cliaugemcnts à faire sont iiidii|ués ainsi par uni' i:ote écrite par Diderot lui-mêint; :
I. Note du ms. de l'Arsenal. Rcj). l.'i.ï. // iiimn/itn (juehjuc chose sur l'a/firirc de Itnluvrirr, /Iriir ri (liiru'icr : crin n'est pas assez clair.
2,. Repr. liJS. A inctlrr II In fin ili; hnti ce (jiii mjnrdi' lirné, voilà, cel hnmiin: ijiii fnisn.il nn rmlr. Il ij nrnil à lui pardonner toute la jounirr.
(Les cahiers L'i.i et l;i7 du ms. de l'.Vrsi'nal sont des vieux cahiers (]ue remplacent les cahiers 147 et iV,). Dans le ms. de lîruuel, l'épisode se Irouve tome, Vlll. Dans les .Mémoiri's imiu-inu's, lonic III, p. l'i.'i à L'i'f. etc.'
Voix écrit à Mme de Montbrillant (vieux caliier 155; neuf 147) :
Vous avez très bien fait de ne pas écrire à liené. C'est à moi de vous faire des narrés sur son compte. Il s'est passé depuis votre départ des choses bien étranges.... Le jour de voire départ^ j'ai reçu une lettre de René pour justifier la répugnance qu'il marquait à vous suivre : elle est le comble de la folie et de la méchanceté. Je lui ai répondu comme il le méritait et comme vous auriez toujours dû faire. 11 m'a renvoyé ma lettre, de sorte que voilà rupture ouverte et bien prononcée.... Il y a apparence qu'il quittera les Roches et il est à croire qu'il vous prépare un beau manifeste pour vous le signifier. Mon avis est que vous le laissiez faire et que vous ne répondiez point, mais les circonstances vous guideront mieux que moi. Tout ce que je désire c'est qu'il ne tourmente jilus mes amis : il deviendra d'ailleurs tout ce qu'il pourra. Au reste vous n'êtes point la seule qui soyez dans le cas de vous plaindre de lui. Non seulement cet homme est méchant mais certainement il a perdu le sens.
-Je ne sais si vous vous rappelez que l'on vous a dit cet automne que Garnier avait conseillé à René d'écrire à Dulaurier? Voici pour quel sujet. René avait mandé Garnier au.v lîoches. Celui-ci y alla et le trouva dans un état déplorable. René lui confia qu'il avait la plus violente passion pour la Comtesse de Lange, mais que ses principes n'étant pas de s'y livrer, quand même il en serait écouté, il était assez sûr de lui pour ne rien redouter de malhonnêteté de son amour. Le sujet de mon tourment, lui dit-il, (ielui qui déchire mon dme est ([ue Dulaurier .soupçonne si fort ma passion qu'il est jaloux de moi, de moi qui suis son ami (quelle opinion en at-il donc conçue?) et qu'il tourmenle la Comtesse d mon étjard, un point de croire quille partai/e mes seiitiiiicnis, Itindis que Je ne tue suis jiimai:i permis de les lui faire connaître. C'est Mme de Montbrillaiil, a-t-il ajouté, (pii a mis le trouble parmi nous par son
1. L;i il.ilr (lu ,l|.|i,'iil(lc Midi' inCpiiiiiy iHiuH'.enévc clditlcl"' nov. 171)7; l'cdilcur Itriiiiol écrit : ijueliiucs jours avant voire déinirl. iiaroc i|u'il >!■ ni|i|ii'llc (|ui' lu Icltrc de Rousseau est dotée 1« orl.
"J. I.r l'.ii-siiiiilc (p. 5(1) reproduit la page où l'on dccuovri' (|iic cet iiiildriil, liitcrpcdi-. n'cxislait pas dans la pi'ciiiii'n' version.
inépuisable coquetterie et ses intrigues. Je ne vois qu'une seule conduite honnête à tenir, répondit Garnier. C'est décrire au Marquis, de lui faire l'aveu de votre passion, de lui protester que la Comtesse l'ignore; de la justifier à ses yeux et de lui montrer la résolution où vous êtes d'étoulTer des sentiments nés dans votre cœur malgré vous. Ce conseil transporta René de reconnaissance. Iljura de le suivre: et quelques jouis après il manda à Garnier qu'il l'avait suivi'....
Le marquis Dulaiirier est arrivé A Paris le jour de roire départ, Garnier le rencontre chez Milord Wilx -. On parle de René. Le Marquis laisse échapper quelques mots de mépris; Garnier, qui le connaît honnête et généreux, est étonné de son injustice : il le prend à part pour lui en demander la raison. Le Marquis semble éviter l'explication. Garnier, avec sa franchise ordinaire, lui dit à la fin qu'après la lettre que lui a écrite René il devait s'attendre à un traitement plus doux. « De quelle lettre me parle/.-vous? lui répond le .Marquis : « .le n'en ai reçu qu'une, à laquelle on ne répond qu'avec des coups de bâton ». Le philosophe reste pétrifié. Ils s'expliquent; et parviennent à s'entendre. En un mot, le Marquis apprend à Garnier que cette lettre ne contient qu'un long sermon sur la nature de la liaison qui est entre Dulaurier et la Comtesse de Lange, lui en fait honte, et le peint comme un scélérat qui abuse de la confiance que le Comte de Lange a en lui. Vous remarquerez que la Comtesse a entre les mains plus de vingt lettres de René plus passionnées les unes que les autres, qu'elle a communiquées à Dulaurier, tandis que René avait juré à Garnier qu'il mourrait plutôt que de faire à la Comtesse l'aveu de sa passion.
1. Voir : Tablettes de Diderot. — Kinharrnssé do sa conduite avec Mme d'il., il m'appela à i'Eririilnpe, pour savoir ip {\u"\\ avait n faire. Je lui coiisi'illai d'écrire loul à M. de Saint-I^ainberl. et de s'éloignc^r lie ,Minc d'il. Le conseil lui phil, il me promit qu'il le suivrai!. Je le vis dans la suite : il nie dit l'avoir fait et me remercia d'un conseil (|ui ne pouvait lui venir ipie d'un ami aussi sensit)le (|ue moi, et c|ui le réconciliait avec lui-inr''me. Kl |ioint du tout, au lien d'écrire il .M. de Saint-LambcrI sur le ton dont nous étions innvenus il écrit une lettre atroce, ii laquelle M. de Sainl-Lamiierl disait «pi'on ne pouvait répondre qu'avec un liAlon.
2. Quelques jours après votre di'pnrl, f)iilrrnl rcnrcinlrr Siiiiit-l.iiiiilirrt cliez te baron d'Holbach (changement fait par lininell.
Lo pliilosophe, tout étourdi de cette découverte, écrivit le lendemain à René, pour lui reprocher de l'avoir joué : il ne répondit point; ce qui fît prendre à Garnier son parti d'aller le trouver hier afin de s'expliquer avec lui. Le soir, à son riHour, il m'écrivit la lettre dont je vous envoie copie' car elle est belle, et mérite d'être conservée. Ce malin il est venu me voir et m'a conté le détail de sa visite. René était seul au fond de son jardin : du plus loin qu'il aperçut Diderot, il lui cria d'une voix de tonnerre et le visage allumé : « Que venezvous faire ici? — Je viens savoir, lui répondit le philosophe, si vous êtes fou ou méchant. — Il y a quinze ans que vous me connaissez, reprit René, vous savez que je ne suis pas méchant, et je vais vous prouver que je ne suis pas fou; suivez-moi. ■■ Il le mène aussitôt dans son cabinet, ouvre une cassette remplie de papiers, en tire une vingtaine de lettres, qu'il eut cependantl'airde triersurles autres papiers :<■ Tenez, ilil-il, voilà des lettres de la Comtesse, prenez au hasard, et lisez ma justification ». La première sur laquelle Garnier tombe, il y lu tris clairement les reproches les plus amers que lui fait la Comtesse d'abuser de sa confiance, pour l'alarmer sur ses liaisons avec le Marquis, tandis qu'il ne rougit pas d'employer les pièges, la ruse et les sophismes les plus adroits pour la séduire. — Ah certes! vous êtes fou, s'écria Garnier, de vous être exposé à me laisser lire ceci, lisez donc vous-même, cela est clair. — René pâlit, balbutia, puis entra dans une fureur inconcevable, déchira des dents et des ongles tous les papiers -, fit une sortie contre le zèle indiscret des amis, et ne convint jamais qu'il eût tort. Connaissez-vous rien de comparable à cette folie? Aujourd'hui René lui fait un crime de s'être expliqué avec le Marcjuis et l'accuse hautement d'avoir révélé son secret; ce
1. Tahlotlcs de Diderot. — lilniit aile à l'Erniilago pour voir s'il était fdu ou méeliaiil je l'accusai de la luiirceur d'avoir voulu hrouillur M. (le Saiut-LauiliCit avec Jlnie d'il. Il nia lu fait et, pour se disri]l|ii'r, il lira uiu' lettre de Mme d'il. (|ui prouvait exacloincnt la fuiirljerie dont je l'accusais. Il en roupil : puis il devint fcu'ieux, car je lui (Is la rernaripio ijuc la lettre disait ce qu'il niait.
2. Celte phrase (i|ui se trouve dan» les deux inaiiuscrits) est su/iliriiitrc jiar llruiiel. Ce n'est pas il celle occasion seuleiiieiil (jue l'on |ii'iiit Huusseau comme un inaniacpu^ (|ui di'cliire dans sa furie des pajiiers avec ses dents cl ses (imites. (In dit la même chose de la li'llre de Diilerol, au sujet du di'parl de ,\li nOpluav (voir |i. ISl).
LA RL'l'TURE AVEC DIDEROT. 223
qui est encore bien gauclie, car il le force à le divulguer pour t'viter de passer pour un traître. Voilà cet homme qui faisait un code de l'amitié : il y a à lui pardonner toute la journée, et il ne passe rien aux autres, je ne veux plus penser à lui.
Ms. de l'Arsenal, vieux cahier 157. (Voir fac-similé, cahier neuf 149. Méin., vol. III, p. Ia4.)
Lettre de Mme de Montbrillant à Voix supposée écrite avant le 10 décembre 17o7. .^ote insérée dans le texte du cahier corr'igé.
Je veux vous demander ce que c'est qu'une lettre imprimée qui paraît de René, à ce qu'on mande à Voltaire, oii il accuse un ami de la plus indigne de toutes les trahisons. On dit qu'il désigne Garnier de manière à ne pas s'y méprendre. Qu'estce que cette nouvelle horreur? Sur quoi fondée? et que veut-, elle dire? Serait-ce ce que vous m'avez mandé relativement au marquis Dulaurier?
Réponse de Voix à Mme de Monl/irillunt (vieux cahier 158, neuf ISO). — Voix écrit :
Voici ce que vient de faire ce malheureux René et l'explication que vous me demandez'. Il a fulminé contre Garnier, l'a accusé hautement d'avoir trahi méchamment son secret et manqué à la confiance; et cela pour s'être expliqué avec le marquis Dulaurier sur cette lettre que René lui devait écrire. Les criailleries ont été si indécentes et si publiques que Dulaurier s'esk donné la peine d'aller Jui-même aux Roches, pour justifier Garnier, et conter à René comment l'explication s'était faite. 11 l'a quitté convaincu qu'il l'avait laissé dissuadé de ses snuprons et prêt à faire à son ami une justification publique. Point du toul : quatre jours après, il paraît une lettre imprimée de René où il redouble les accusations contre
1. Tablettes de Diderot. — M. de Saint-Laïubert était alors il l'armée. Ci)iiime il îi de l'nmilié pour moi, h son retour il vint me viiir. Persuadé (|ue Housseau lui avail écrit sur le liin donl nous élioiis convenu, je lui parlai de celle nvcnlurc coniine d'une chose ([u'il devait connaître mieux que moi. foiiit du tout, r'est qu'il ne .savait les choses qu'il luoilié et (|ue, par la fausseté ilt! itiiusscan, je tond)ai dans iiu(^ indisi'rélioii.
Garnier et le note comme un homme sans honneur et sans religion. Cette lettve était sous presse, tandis qu'il jurait au Marquis qu'il était très doux pour lui de trouver son ami innoeenl '. La lettre à votre concierge est très bien. Mais on dit que René semble moins pressé de sortir de votre maison. Pour moi, je crois qu'après tout ce qui s'est passé vous ne pouvez l'y laisser sans vous manquer.
— Voici donc (( l'affaire de Dulaurier, René et Garnier » mise au point pour les futurs lecteurs de l'ouvrage de -Mme d'Épinay. — Et on remarquera que, tout en suivant le plan tracé dans les Tablettes, on s'est permis d'ajouter à la fable des chang'ements si audacieux de dates et de faits que, même à l'époque où Diderot montrait ses Tnbleltes à Meister, ils n'auraient pas échappé à la critique. Mais on supposait ces variantes propres à rendre plus évident le faux jugement que l'on préparait pour la postérité, Rousseau devenant agresseur dans la querelle; et la faute de Diderot n'étant plus une trahison, mais une simple indiscrétion. Antidater, pour ainsi dire, dedixnmila (( Lettre à d'Alembert ii,en la faisant paraître avant i|iir Rousseau eût ([uitté l'Krmitage, cela permettait à Diderot de faire des accusations de Rousseau le motif do sa visite et l'excuse de sa lettre à (Irimm et de 1" « indiscrétion » par lui commise en révélant le secret de la malheureuse passion de Rousseau à Saint-Lamhert, i|ui l'avait ignorée jusqu'à son retour h Paris, au |irinlemps 17.S8. Cette « indiscrétion » constatée ]iar Mnii' (rilmidcliil iMait en réalili',
i. Tnldclli-x (Ir itideml. — .M;iis ipii' lit l'iiif-uiu' Itoussi'au ? Il m'iicciisa (le l'avoir Iralii, d'avoir viole la lui ilii sciTct i|ii'il in'avail c-(iiill('. Kt il (Il impriiiicr la imli' la-di'ssiis <|iroii voil dans la pri'fac-c di' sein iiuvrapi' iMinlrc les spcclaclcs, (Hi(ii(|ij'il Mil liicii ipii' je n'i'laispas iiii trallro ni lui indisiri'l, mais ipTil avail clc' un Iniiiiiiii' faux qui nie tniinpail. Je lui rcprinliai d'avoir ccril a M. de Saiiill.aiiilicrl autrcinrul qu'il lu'avail dit : il rcpiuidait à cela qu'il i'<uinaissait les ranirtrres l'I c|ii(' ic c|iii clail lioii avoc l'un clail uiaii- Vais avcr l'autre. .Ir lui l'cpnirliai de lu'avoir Irouipr ; il cela il ne rcpoiidil ricu. Sa noie ol un lissu i\r sci'lrrntcssi'.
ainsi (|ue la lettre à Grimm, une abominable trahison: ce qui devient clair quand les vraies dates sont rétablies.
Le même procédé : intervertir les faits, et faire de la visite de Diderot à l'Ermitage le résultat d'explications entre Saint-Lambert et lui, se retrouve dans le rapport laissé par iMarmontel d'une conversation confidentielle qu'il aurait eue avec Diderot pendant une promenade solitaire, et où l'Encyclopédiste lui aurait confié, à lui aussi, la longue histoire des torts de Jean Jacques. Seulement il paraît que dans cette promenade Diderot aurait négligé de consulter ses Tablettes : — car il s'embrouilla un peu dans les détails; et l'histoire telle que .Marmontel la répète ne s'accorde pas sur plusieurs points essentiels avec celle donnée dans les Mémoires. Il sera utile de nous rendre compte de ces divergences, avant d'examiner la véracité des deux narrations.
Marmontel donne à Diderot la pleine et entière responsabilité de cette histoire. Nous sommes donc autorisés à attribuer à un seul et même narrateur les contradictions entre les incidents rapportés par Marmontel et ceux que Diderot avait inscrits dans ses J'tihlettes, pour les reproduire, quelque peu retouchés, dans les Mcmoires. En ce (|ui concerne l'occasion qu'aurait choisie Rousseau de consulter Diderot et de lui demander ce qu'il avait à faire pour tranquilliser la jalousie de l'amant de Mme d'Houdetot : d'après les Tnhlfilles, et par conséquent d'ajjrès les Mémoires aussi, Rousseau aurait appelé Diderot à l'Ermitage ; d'après l'histoire rejjroduite par Marmontel, Jean- Jacijucs serait allé à Paris jjour consulter Diderot : voici In première contradiction.
Deuxième contradiction : entre les deux (lescri|)tions de la lettre (( atroce » que I^ousseau aurait écrite à Saint- Lambert. Selon les Mémoires, celte lettre était (( un long sermon d où Jean Jacques avait l'imiierlinence de reprocher ù Sailli Lambert d'abuser de la (•(jnfiancedu comte d'Ilou-
22b LA LEGENDE DES " SEPT SCELERATESSES ".
detot ; — selon l'histoire rapportée par .Marmontel la lettre aurait été un clicf-d'œiivre d'artifice pour rejeter les torts sur Mme d'IIoudetol.
Troisième contradiction : dans les motifs attribués à Diderot, faisant visite à l'Ermitage après une entrevue avec le marquis de Saint-Lambert. Dans les TabliHlcs et dans les Mémoires aussi, le motif c'est l'indignation d'un honnête homme qui demande des explications à un imposteur. Dans l'histoire racontée par Marmontel le motif est, au contraire, l'indulgence d'un ami compatissant envers un homme déraisonnable et exaspéré, c'est la bonne amitié qui inspire d'abord à Diderot le désir d'apaiser la colère de Saint-Lambert contre Rousseau, ensuite celui de ranimer la confiance de Jean-Jacques lui-même et de le convaincre que, si son secret a éli; rrvi'ié à l'amniil de Mme d'iloudetot, c'est par sa projjre faute.
\o\\h les tlilférences essenliellos (|ui témoignent chez le narrateur d'un respect peu scrupuleux pour l'exactituile. llludions maintenant la concordance essentielle des deux versions : les charges caijilales du ré(juisitoirc contre .lean Jacques, l'excuse invoquée pour la justification de hiderot. Nous découvrirons (|iie rien de tout cela ne lient dclioul ([uand on examine les faits à la lumière d'une crilique aullieiiti(|ue et im[iartinle.