‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 58 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Li>s iliiir,f;i;s rclovcos par Diilorot rimlii' jL'aii-.lai'i|UL'5 sont, l'ii roalili', aillant rie laluninies à l'aclif do l'aii-iisalcur.

Les ciiai'f^fe.s capitales ([iii reparaissent dans les deux versions dn l'histoire racontée par Diderot des « torts qu'aurait eusenvers lui le malheureux Jean-Jacques » peuvent se résumer en six allégations.

I"' allégation. — Au mois de septembre 1757, Saint- Lambert étant de retour à l'armée, Rousseau consulta Diderot sur ce qu'il avait à faire : — d'après les Tablettes et les .l/(')?i()(r('s : pourrassurer Saint-Lambert (|ui tourmentait Mme d'IIuudetot de sa jalousie à son sujet; d'après Marmontcl : pour prévenir Mme d'Houdetot (pii s'était oiïcnsée d'une déclaration passionnée et voulait se [ilaindro à son amant.

2' ail. — Diderot aurait conscilli'' h Honssçau d'(M"rii-e à Saint-Lambert en lui avouant sa niallieiireuse passion comme un sentiment né dans son cœur malgré lui et qu'il était résolu à vaincre. Rousseau feignit d'être enchanté de ce conseil; et lit croire à Diderot (|u'il l'avait suivi.

3'- ail. — Au lieu d'écrire sur le Ion (îonvcnu, lionsseau jurait écrit!! Saint Lambert une lettre atroce : — le iVlarpnscnaui-aitéléti'è.s irrité, et serait demeuré plein de colère ît de mépris contre Rousseau ju.squ'ù son retour à l'aris.

4" ail. — Dans les premiers jours de décembre I7:i7, Saint-LaiiilicrI, de ri^toui- à Paris, sci'ait all(' voir Diderot; il

aurait exprimé sa colère contre Rousseau ; et Diderot, prenant la défense de Jean-Jacques, aurait parlé de sa malheureuse passion pour Mme d'Houdetot, croyant que Saint-Lambert en avait été instruit par Rousseau luimême; c'est ainsi que le secret de cette passion aurait été révélé à Saint-Lambert, et que Diderot aurait appris que Jean-Jacques l'avait trompé sur le contenu de sa lettre au Marquis.

5° ail. — Ce fut après cette entrevue avec Saint-Lambert que Diderot serait allé à l'Ermitage pour échanger des explications avec Jean-Jacques. Accusé par Diderot d'avoir méchamment essayé de séparer Mme d'Houdetot de son amant, Rousseau aurait montré à son interlocuteur des lettres de la dame. Or ces lettres l'auraient accusé précisément do ce dont il voulait se disculper.

6' ail. — Après ces explications, et sachant Diderot innocent de toute trahison volontaire, Rousseau n'en aurait pas moins publié dans sa Lettre à dWlembert une dénonciation contre Diderot, qu'il accusait ifèlre un faux ami et d'avoir trahi un secret à lui confié.

Au cours de ces six chefs d'accusation, il se trouve une foule de contradictions avec les faits connus et de flagrants anachronismes dans l'ordre imposé aux événements, si bien (jne même les partisans de Diderot reconnaissent qu'il ne faut accepter cette histoire que sous bénéfice d'inventaire. Il faut, disent-ils, tenir compte des « oublis )) et des « exagérations » bien excusables, à leur avis, de la part « d'un honnête homme ulcéré » qui racontait, après treize années, les torts (lu'avait eus envers lui (c l'ingrat » qu'il avait (( comblé de bienfaits ». Nous examinerons plus tard (jnels étaient ces « bienfaits». Mais dès maintenant nous pouvons établir le point suivant : l'excuse d'un (( oubli » est inadmissible; celle excuse s'appuie sur la supposition que co fut en 1770, au moment où Rousseau donnait les premières lectures des Confessions, (]ue Diderot

composa les Sepl scH&ratesses. Or, il existe un passage de ce libelle où Diderot parle de la Lettre, à cVAlemherl comme du dernier ouvrage de Rousseau. Mais la Nouvelle Heloïse ayant paru en 1760, à peine deux ans après la Lettre à d'Alemherl, il est évident que l'histoire a dû être consignée dans les Tablettes par Diderot fort peu de temps après les événements. Diderot n'avait donc pu oublier les vrais motifs de sa visite à l'Ermitage, — visite que suivit sa lettre du o décembre 1757 à Grimm. 11 n'avait pu non plus perdre le souvenir de la date et des circonstances dans lesquelles il avait dévoilé le secret de la malheureuse passion de Rousseau à l'amant de Mme d'Houdetot, en avril 17.58. Or, ce fut cette révélation qui gâta entre Saint- Lambert et Rousseau la bonne inlelligence que n'avaient troublée ni la lettre du 4 septembre 1737, ni la querelle de Jean-Jacques avec Grimm et Mme d'Épinay. D'ailleurs aussi bien quand Diderot accuse Rousseau que lorsqu'il s'excuse, il n'y a de sa part ni « exagération », ni « partialité )), ni (( oubli ». 11 commet sciemment des mensonges destinés à corroborer la légende de « la lettre atroce » à Saint-Lambert qu'il attribue à Jean-Jacques, et à faire passer ce dernier [lour un imposteur qui aurait abusé de la confiance du candide Diderot.

En vérifiant l'une après l'autre les six allégations, nous découvrirons que « la lettre atroce » aussi bien que « l'imposture ilc Jean-Jacques » ne sont f[uc fables et mensonges.

En ce qui concerne les motifs de Uoiisscau i|uand il écrivit à Saint-Lambert au mois de septemjjre I7.'i7, il est faux qu'il voulait calmer la jalousie et le soui]çou du Marquis. La jalousie de Saint-Lambert, provoiiuée par les {( cancans )) perfides de (irimm et les propos de Mme d'Ei)inay sur la conduite de Jean Jacques, étaient d'ores et déjà apaisée. Elle l'était avant la visite de Saint- Lambert à Montmorency, en juillet, alors qn il s'était

rencontré avec Rousseau à la Chevrette, et avait même été dîner à lErmitage avec Afme d'Houdetot. Jean-Jacques, par cette lettre, ne voulait pas davantage prévenir les reproches qu'il se serait attirés de la part de la dame en lui faisant une imprudente déclaration de sa passion. Plusieurs mois auparavant, au printemps de cette même année, Rousseau avait déclaré sa passion à Mme d'Houdetot. Elle ne s'en était pas offensée; et elle ne l'avait pas menacé de le dénoncer auprès de Saint-Lambert. — Au contraire, elle avait « pris avec lui le ton de l'amitié la plus tendre ». Elle « ne lui refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder, quoiqu'elle ne lui accordât rien qui put la rendre inddçle ». Elle porta sa dangereuse indulgence jusqu'à inviter l'homme qu'elle savait amoureux d'elle à la folie, à souper avec elle tète à tète, et à lui permettre de lui parler d'amour dans un bosquet de son jardin, au clair de la lune.

Rousseau a donné dans les Confessions les motifs de sa lettre : et la lettre elle-même existe pour démontrer (ju'il disait la vérité. .\près le retour de Saint-Lambert à l'armée, il trouva Mme d'Houdetot fort changée à son égard.

" J'en fus louclii'', ôcrit-il, plus que je n'aurais dû l'i'trp, et cola me (il beaucoup de mal.... J'étais dôierniini'- tout à fait à mo vaincre et à ne rien épargner pour rlianger ma faible passion en une amiliô pure cl durable. J'avais fait |>our cela les [dus beau.x proji'ts du mondr, pour rexécution di'S(|uels j'avais besoin du concours de .Mme d'Houdetot.... I.a douli'ur que lue causa son refroidissement, el la certilude de ne l'avoir pas niérilé, me liront prendre le singulier parti de m'en plaindre à .'>aint-i.auibert. »

ElTeclivemeii t nous voyons (| ne Rousseau dans cet tclet Ire redemande à Saint- Lambert l'amie « qu'il lui avait donnée; qui lai était devenue nécessaire : et qu'il n'avait pas mérité

(le prrdrc ■• . \'.t\ i-i'l;i il ii'ariii'Miiiil que la M'rili''. lùi ellet,

LES SIX MENSON'OeS DE DIOEROT- 231

n'ayant pas trahi la confiance illimitôe quo Mme d'IIoudctdl avait montrée onlni, Rousseau avait bien le droit de direque, « si même il l'avait pu, il n'aurait pas voulu oter Mme d'Houdetot à Saint-Laniijert ». Mai^, dira-ton, si Rousseau ne montait pas, no cachait-il jjas du moins une part de la voritc, car il n'avoue pas son amour pour Mme d'Houdetot? Or, non seulement rien n'exigeait de Rousseau un pareil aveu, mais, dans les circonstances oii il se trouvait, sachant bien que sa passion n'était pas payée de retour, et étant résolu à la vaincre, c'eût été, de sa part, une sottise, et une lourde faute à l'égard de Mme d'Houdetot, que de réveiller, par une confession inutile, la jalousie de Saint-Lambert. S'il se peut que Diderot lui ait donné un aussi mauvais conseil, Rousseau avait fort bien fait do ne pas le suivre.

Mais il parait évident i|ue Diderot ne fut |)as consulté sur l'envoi de cette lettre, qu'il ne connaissait rien des circonstances qui poussèrent Rousseau à l'écrire à Saint- Lambert, et qu'il apprit le fait seulement trois mois après l'événement.

L'affirmation de Marmontel que Rousseau alla à l'aris [)our consulter Diderot cstévidommcnt fausse. En eiïet, la seule visite que fit Rousseau à Paris eut lieu dans r(''lé de 17.'i7, et fut celle à la suite de Inquelle il retourna à Montmiirency jjour se reiiiMiiil rcr avec Saint-Lambert. Egaleineiit contraire h la \('iiir', le n'cit suivant lei|iiel liousseau appela Diderot h l'Ermitage. La prenxc en e~t une lettre de Dcleyre, — dati'o iircM'isi'nienl de cctti^ ('poiine (entre août et siqilemhrc, c'est-à-dire enti'C le dé|)art de Saint- Lambert et la lettre de Rousseau). Deleyre rei)roclie à Dideriil d'avilir roni|in plusieurs engagements aver.Ioan- .lacquis. cl de lie pas rirr alli' à l'Ermitage. N'oici cette lettiv |(l;ilcc (In 11 sept. IT.".?) :

I. Mi'rcrrili (III |c\i(li, chci' Cilnycii. |'cs|i('tc Vdus ciuliriissi'r

et, s'il est possible, vous amener M. Diderot. N'y comptez pas cependant, quoiqu'il en ait déjà fait la partie. Il en a tant rompu de cette espèce, au point que je ne comprends pas comment vous qui êtes esclave de vos résolutions vous avez pu lui pardonner cette circonstance. Mais il a tant d'autres qualités pour racheter ce défaut. Après tout je vois maintenant que s'il y a du tort de part et d'autre, il a été bien réparé de votre côté. Vous qui croyez à la vertu, consolezvous de tout le mal que vous n'avez pas fait. »

Rousseau, doue, ne vit pas Diderot et n'en reçut pas de conseils. L'histoire delà « lettre atroce ))se trouve réfutée par la lettre elle-même. Non, elle n'est pas « atroce »; elle a seulement le tort de révéler la faiblesse d'un cœur mal guéri d'une passion insensée pour une coquette. Cette coquette, en amour comme en amitié, ne savait être ni fidèle ni infidèle. 11 était dans son caractère d'être « inconséquente, do ne jamais savoir où elle était, ni ce (lu'elle faisait ».

L'affirmation que Saint-Lambert fut irrité ou indigné par la lettre del{ousseau, et qu'il en dit que l'on ne pouvait y répondre qu'avec un bâton, est fausse aussi. Nous avons parmi les lettres publiées par M. StreckeisenMoultou d'a[)rès les documents autographes conservés à Neuchâtel, la réponse aimable et afTectueuse que l'amant de Mme d'Houdetol fil à .Ican-.Iacques, et que Uousseau reçut le 2\ octobre, jour où Mme d'i'lpiuay quitta Montmorency.

La (|iialrièMi(' all(\!;aliiiii, à savuii' que dans les premiers jours de décemijre 17.')7, ijuand Rousseau était encore à l'Ermitage, Saint-Lambert, de retour à l*aris, serait allé Voir iJiderot et aurait parlé avec mépris de llousseau est encore un mensonge. Le mar(|uis de Saint-Lamberlétnit à Ai.\-la-Cliapelle, au.\ mois de novembre et décembre de 17.')7 cl y demcîura jus(|u'à mars l7i>S poury faire une cure. .Vpri'sax iiirécril à .Ican-.lacqucs lui-même deux lellres

pleines d'amitié, le Marquis continua à lui faire parvenir, par l'intermédiaire de Mme d'Houdetot, l'assurance de ses affectueux souvenirs.

C'est ainsi que la dame écrit à Jean Jacques le 3 novembre ' :

« .Mon cher Cœur (Saint-Lambert) a commencé les bains, il faut en attendre le résultat. Il a quelque sentiment dans les parties malades, mais leur usage est nul encore. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lui où il y a mille choses touchantes pour vous : il se reproche encore ce dont il nous a parlé; il vous aime; il m'engage à vous montrer mon amitié. Que ne puis-je vous rendre tout ce qu'il me dit pour vous! vous vous en croiriez plus obligé à l'aimer. Si vous m'en croyez, vous lui écrirez et lui confierez toute cette affaire de Mme d'Épinay, et vos vivacités et vos raisons; je voudrais que ce que j'aime pensât sur vous comme moi. >i (Exlrait de la XV« lettre, p. 376-:)77.)

Le 7 novembre elle écrit encore (XVT lettre) :

« L'ami me dit dix milh^ choses tendres pour vous — et il ne sera pas plus sévère que moi : — il vous aime tendrement, et comme son ami, et comme le mien •> (p. 379|.

Quelfjucs jours [)lus lard (loltro X\'ll).Mmc (riloudetot écrit :

" Je me porte un peu mieux, il en est de môme à Aix-la- Chapelle d'où l'on me parle toujours de vous avec une grande amitié. Il n'éciil encore qu'à moi, et me dit qu'il avait eu envie de vous faire écrire, mais qu'il avait peur que cela ne vous peine, et (]u'ii attendrait q\i'il \r put hii-iiièine. •>

Le 27 novembre (lettre .X.XUl), il y a eu évidcmnu'ut une petite (juerolle entre les deux amants, et .Mme d'Houdetot s'adresse à son ami lîôusseau. Le Ion de conliance avec le(|iu'l('ll(; écrit démontre bien (lu'cllc ne pouvait song^er à

\.J.-J. Hijussi-aii, srsainis fiscs cnncinh: Lfttrrs ilc miul<iinciriIoii(lflo(.

accuser Jean-Jacques d'avoir essayé de la brouiller avec son amant.

" Ji' vous envoie, mon cher Citoyen, une lettre tie nol;'o ami. Il est plus raisonnable pour vous que pour moi. Il m'a écrit une lettre qui m'a fort afdigée. Vous, qui co)inaisscz mon cœur, quand vous lui répondrez vous jmuvcz lui dire que vous le connaissez bien, qu'il n'y peut entrer aucun sentiment d'amitié que pour ce qu'il a lui-môme jugé diijne d'être de ses amin; et (lue, s'il s'intéresse a ma sunlé, il craiync d'affliger mon àme. Vous n'entrez pour rien dans le chagrin qu'il me fait; il vous croit bien, mon cher Citoyen, ce que vous êtes, et il vous aimr m conséquence. J'ai reçu de vous une lettre charmante oit tout ir que la vertu et l'amitié ont de plus tmichaut et de plus sensible est exprime. >•

Dans la XXIV lettre nous sommes à la veille de la visite de Diderot à l'Ermitage, dette lettre est du 2 décembre, et la lettre de Diderot : peignant Jean Jacques en « forcené », en (( homme bourrelé et méchant », en « damne », (|ui (( effraye » le doux Diderot et l'empêche de faire de la poésie — est datée, dans les Mémoires, du .'i décembre au soir. — Aussi cette XXIV''' lettre est-elle la dernière (]ue .Mmed'Houdetot écrira à Rousseau où elle l'assure de son aini(i(' sans faire de réser\es qui en gale le |irix.

<( .l'ai reçu, mon cluu' Citoyen, vnln' lillre iln 110 et j'ai invoyé relie qui était pour nolri' .inii. .le vous remercie mille lois (le la manière dont vous (>tcs cnln' dans mes peines et de ci; que vous m'avez dit pour les diniinuor. .le sens liien vivemi'ut, miin clier Citoyen, tout rr i|ut' Ji' dois ilans ci'lti; occasidu .'i voliT ;iinilir' pour moi. .le suis :'i pr(''S('Ml aussi iiuili'iilr qui' jr pi'liv l'élre âr llnlli' iiliii l'I ji' puis ;i\i>c ccl.l liiul SUppiirler. Il m'.i f.iit approuver ses raisons pour ne point se icinln' à Paris dans ce momi'nt ; id son on'ur me donin^ lonlrs les consolations qui peuvent me rendre cette privation sup-

pcirtal)le le vous exhorli-, mon cher Citoyen, à presser vus

copies. Cl' n'est point en personne pressée d'un ouvrai;e comiiiiindi'' que |i' viiiis en presse, e'esl en amie pressée de jniiir

LES SIX MENSONOES DE DIDEKOT. 335

(le ce qui vient de vous, d'un ouvrage où je trouverai mille choses qui forlKieront mon .'imc et la rendront meilleure.... «J'ai grande envie d'avoir la « Julie » qui ne peut qu'entretenir en moi tout ce qu'il peut y avoir de bien et que vous m'exhortez de con.server d'une manière si charmante dans votre avant-dernière lettre. Je la relirai souvent cette lettre; si elle ne sert point de préservatif contre des dangers qui n'existent pas pour moi, elle est une preuve bien douce de l'intérêt que vous prenez à moi. "

Les lettres oi-dessus prouvent Jonc d'abord le point suivant : Il n'y a pas un mot de vrai dans la version rapportée par les Mrmoircs et par Marmontel, suivant laquelle la visite de Saint-Lambert à Diderot et sa colère contre Rousseau auraient été les causes déterminantes de la révélation du secret et de la démarche de Diderot à l'Ermilage. .Mais ces lettres prouvent encore quelque chose de plus : c'est qu'il n'y a pas davantage un mot de vrai dans l'autre afiirmation, à savoir que Rousseau, pour se disculper d'avoir cherché à brouiller Saint Lambert et Mme d'iloudetot, aurait montré à Diderot les lettres de la Comtesse qui « prouvaient exactement la fourberie qu'il niait w. Dans ces lettres, Diderot aurait lu tn)s clairemenl les reproches les plus amers que lui [ail la f'omlesse d'abuser de sa confiance pour l'alarmer sur sa liaison avec le Marquis, tandis qu'il ne rougit point d'empl(ii/nr les pièr/es, la ruse et les sapliismes les plus adroits pdur la séduire.

<tr, les leUres aulogra]ih('s (|ue Rousseau aurait dû mctire sous les yeux de Diderot en cet a|)rès-midi du .'■) ili'cembrc 17:'i7, si réellement il lui montra celle eorres- |iiindaiice, ces lettres lui eussent prouvé, au contraire, que Mme d'Iloudotot, loin de reprocher pai'eille noirceur à lidiissean. l'implorait d'intervenir pour farililcr une n'ciincilialiiiii entre elle et son amant irrilc!

Mais lin ilnil i'Cfiiai-i|U('i' que, dans la lellrc du .'i ih'cem-

brc, écrite après sa visite à Rousseau, Diderot ne parle pas des lettres de Mme d'Houdetot, et qu'il parle de la lettre de Rousseau à Saint-Lambert, sans affiniier qu'il avait donné hii-mènie aucun conseil au sujet de cette épilre.

Cependant Diderot, on le voit clairement, savait bien que Rousseau, dans sa lettre, ne faisait nullement à Saint-Lambert l'aveu de sa passion. C'est « cette lettre projetée pour Saint-Lambert qui devait le tranquilliser sur des sentiments qu'il se reprochait et où, loin d'avouer une passion née malgré lui dans son cœur, il s'excuse d'avoir alarmé Mme d'Houdetot sur la sienne ».

Donc le o décembre 1757, c'est-à-dire au moins quatre mois avant qu'il ait pu voir Sainl-Lambert (qui ne revint à Paris qu'au mois d'avril 1758), Diderot savait positivement que Rousseau n'avait pas avoué au Marquis son amour pour sa maîtresse : Diderot s'est donc rendu coupable par ses propres aveux de la trahison du secret puisqu'il dit dans ses « Tablettes » : Persuadé que Jioussenu lui avait écrit sur le Ion dont nous étions convenus, je parlai an marquis de Saint-Lambert de cette aventure comme d'une chose qu'il devait connaître mieux que moi. — Point lin tout, ("est qu'il ne savait les choses qu'à moitié et que pur la fnussrlé île /{ausseau je liimlxii dans une indisrrétii)n.

Remarquons-le, l'indiscrétion ou, pour mieux dire, la trahison de Diderot ne tendail pas du toul à apaiser la colère de Saint-Lambert, mais bien à le rendre hostile à liousseau tlont,.ius(nrfi sou relnur à Paris, il élail demeuré l'ami, et à inelire le Manpiisdu parli dedriMiin.

Ces laborieuses iuvesligalions étaient nécessaires pour prouver en (|uoi la méthode suivie par lcseri(i(|ues modernes es! insiifdsaiile. Kn etTet, ils croient èlre inqiarliaux l'M metlani dans la balance, d'uu côté, les afiirinations de liousseau dans sa Leilre ii d'Menibert, el. île I autri', la

version de Diderot dans ses 7'nlilelles. Puis ils tirent la eonclusion qu'il s'agit d'une brouille entre deux amis qui eurent des torts réciproques. Et ils attribuent à Rousseau la faute grave : celle d'avoir romiju des liens d'affection ancienne pour une offense qui, disent-ils, ne venait pas d'une intention méchante.

K Diderot, affirme un de ces critiques trop indulgents, M. Eugène Ritter, avait fait une étourderie, que Jean- Jacques prit au tragique parce qu'elle l'avait brouillé avec Mme d'Houdetol. »

Et, à la page suivante, le même criti(|uc cite, pour en blâmer l'emploi, une phrase du texte cité par Rousseau : (( Plaga dolosa : l'adjectif dolosus implique l'intention de nuire, qui était certainement étrangère à Diderot, affirme M. Ritter, Rousseau est ineicusahle d'avoir laissé ces deux mots dans sa citation de l'Ecclés'taslique. »

P"ut-il vraiment inexcusable ou injuste? Il ne le crojait pas, et nous sommes, pour de bonnes raisons, de son sentiment. Eu effet, en avril 17i)8 il reconnaît enfin que Diderot a vraiment à son égard des intentions hostiles. Ces intentions il ne les avait pas remarquées, pas même soupçonnées, auparavant, malgré les reproches, les provocations de son ancien ami. Mais, quand, à la lin, il en prend conscience, alors ilprononceavec une foi douloureuse la phrase en question : « J'avais un .\ristarque sévère et judicieux; je ne l'ai plus, je n'en veux i)lus, mais je le regretterai sans cesse ». .\insi sonnait le glas de l'amitié sincère et |)i'ofonde qu'il avait eue pour Diderot. Un examen allenlif des faits nous a prouvé que, chez Rousseau, l'amitié avait survécu à bien des éiireuves jus- (|u'à la découverte de son secret trahi et livré à Saint- Lambert; il n'en était pas de même chez Diderot. En effet, chez ce dernier, il y avait longtemps, en mars 17iJ8, f|U(; son ani'ioiinc affection s'était changée en haine. Et cette haine était d'autant plus vigoureuse (|u'elle était

plus secrète, cl d'autant plus dangereuse qu'elle empruntait le masque de la vieille amitié morte. Nous avons vu lîousseau, dans Tété 17M6, peu après son installation à l'Ermitage, l'ontinuer d' « aimer tendrement », et avec la foi en une affection réciprociue, l'auteur du « petit chefd'œuvre » destiné à répandre dans les cours de l'Europe son pseudo-portrait et à le représenter comme un misanthrope féroce, un imposteur et un méchant.

Nous l'avons vu aussi, en décembre IT.'IT. accueillir eu consolateur, en ami, le visiteur perfide qui, avant le triste .départ de l'Ermitage, avait surpris ses confidences pour les communiquer à Grimm le soir même, dans une lettre, où la vérité se mêlait au mensonge, qui était destinée à (( faire courir dans Paris »> le bruit des noirceurs commises par Rousseau, afin de détacher du coupable tous ses amis.

Toutes ces traîtrises, Rousseau ne les comprenait pas; sous le charme de ses souvenirs d'ancienne affection, il gardait pleine confiance en l'amitié de Diderot. Mais en apprenant par la lettre de Mme d'Houdetot comment son » ami 1) avait perlidement livré son secret à Saint-Lambert, il fut enliu obligé de comiirendre qu'il était détesté et trahi. En effet, étant données l'époque et les circonslances de r K indiscrétion » de Diderot, celui-ci ne pouvait avoir d'autres intentions que de nuire à l{ousseau. de lui ravir en .Saint-Lambert et Mme dllnudctol les deux derniers amis du cercle de Mme d'ilpiiiay i|iii lui fussent demeurés lidèles.

Cette coucbisiiin qui l'cssurt avec évidence des éliMniMits de la cause, nous ne devons pas la perdre de vue pour juger si, comme l'ont parfois priMemlu les défenseurs mêmes de Rousseau, ce dertder eut tort de s'être montré inexorable dans .son refus de revenir vers son » ami », (|unnd Diderot, en I7(')."). recherchait une réconcillHlion. I/hisloire des avances faites par Diderot a été racontée

par lo Comte d'Escherny, ami commun choisi comme moilinlcar. Lo Comte séjournait à Motiers Travers, à l'époque où Housseaii y vivait en réfugié, sous la protection du roi de Prusse. Nous avons déjà cité le témoignage de M. d'Esclierny sur l'impression que produisait Rousseau auprès de ses contemporains, dans ces rapports de la vie quotidienne où l'homme naturel se révèle. D'Escherny, nous l'avons vu, insiste sur ce fait que jamais Rousseau « ne parlait en mal de personne, pas même de ses ennemis ».

(Juoique brouillé avec Diderot depuis longtemps, Rousseau en faisait le plus grand éloge, nflirme d'Escherny :

l,ié ;ivec tous les deux cl allei'nanl entre le séjour de la .Suisse et celui de Paris, poursuit-il, Diderot m'avait prié de faire sa paix avec Ilousseau, et de ménager entre eux un raccommodement. Je m'y suis porté avec tout le zèle possible : j'ai parlé, j'ai écrit, j'ai pressé. Rousseau a été inexorable! La démarclie de Diderot lui fait lionneur; le refus de Rousseau n'est pas le plus beau trait de sa vie : mais la vengeance qu'rn a tirée Diderot, apics sa mort, dans la note sanglante ili- VEisai sur la rie de Scnètpic, est inoxeusable pnur tout lioNiuK^ qui ne l'a pas connu.

Le Comte d'Escherny, (|tii n'était [las de la sccde des Encyclopédistes, a sans doute parlé et agi avec une parfaili; bonne foi dans son elTort pour servir les vues de Diderot.

Mais, d'après la lettre même du Comte à Rousseau (aiitograi)hes publiés par Slreckidsen .Moullon : Jcan- Jarijucs /ioiim^rint; xrx amis cl *r.v cniionix), nous voyons clairement ce (|ue désirait Diderot : c'était moins un rapprochement avec son ancien and (|u'iinerétractation des termes de « la Lettre àd'.Membert », m'i Rousseau portait contre lui des accusations [)récises. Voici, d'ailleurs, la lettre de d'Escherny (2u mars 17(j.")) :

« .le lie Mil! suis pas li.ltr (l'appifiiilie à M. IliJei-ol la

réponse que vous avez faile aux propositions de paix que je vous ai portées de sa part : mon peu de succès m'a retenu jusqu'à présent. J'en ai reçu une lettre ces jours derniers : il me demande de vos nouvelles, il me reproche ma négligence sur la commission dont il m'avait chargé auprès de vous.

Il Oserais-je vous faire observer que si M. Diderot vous a manqué, il le reconnaît en partie, et l'attribue plus à légèreté, précipitation, malentendu qu'à un dessein réfléchi de vous nuire. Mais, d'un autre cùlé, il prclend que par cette note de vot re lettre a d'Aleinbert vous l'avez percé d'un trait douloureux (jui fait le malheur de sa vie. Il ajoute que quelque firaves 7 ' peuvent être ses torts, ravir l'honneur à un homme sensible, c r>l plus que lui ùter la vie : et c'est le cas 0» vous êtes vis-à-vis de lui, etc. "

Ou voit donc ce que Diderot voulait : le drsaveu de l'accusation de perfidie, ce qui aurait clé pour Ilousseau l'aveu d'avoir calomnié son ami innocent.

On voit, par la réponse de Rousseau, qu'il reconnaissait le dessein caché sous ces prétendues " propositions de paix ».

Je n'entends pas bien, monsieur, écrivit-il à d'Escherny, ce qu'après sept ans de silence M. Diderot vient tout à coup exigei- de moi. Je ne lui demande rien, je n'ai nul desaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal, encore plus de lui en faire, ou d'en dire de lui. Je sais respecter jusqu'à la lin les droits de l'amitié, même éteinte, mais je ne la rallume jamais, c'est ma plus inviolable maxime. J'ignore encore où m'entraînera ma destinée,... mais, monsieur, ce que j'aime le plus au monde et dont j'ai le plus besoin, c'est la paix.

On voit |)ar cette dernière piirase que Rousseau ne croyait pas se procurer celle paix k dont il avait tant besoin » en écoutant ces propositions. Il ne veut pas de fausse réconciliation avec les premiers auteurs des animosités et des persécutions qui l'accablent. Kl nousavons la preuve (|u il avait raison. La lollre d'Escherny est du

23 mnrs 1763. Trois mois nuparavant, le 1.3 janvier 1703 (donc a. peu près au mémo moment où Diderot aurait, d'après l'aveu du Comte d'Esclicrny , entrepris les démarches qu'il reprocha h sou correspondant d'avoir négligées) (îrimm avait donné, dans son Journal secret, l'abominable notice sur Les lettres de la Monta(/ne où Rousseau était dénoncé aux souverains et aux magistrats comme un démagogue « qui armait le citoyen contre le citoyen » et aux ministres et hommes d'Église comme un blasphémateur qui attaquait par li> ridicule toutes les doctrines de la religion clirédenni' el qui [)cignaitle Christ en « homme de plaisir ». Dans cette notice Grimm insistait presque auprès de ses correspondants, sur la nécessité d'ap|)liqiicr les dernières rigueurs à ce criminel. Les termes employés par l'éditeur de la Correspondance /.il terni re ne sont pas douteux :

Lin-nqiie la mauvaise foi cl les lnlcnln sont en^ploijcs à tianldev le repos même du plus pi fit Étal, ils deviennent affreux et liorrihics, écril-il. S'il y a un crime de lèse-majesté sur la terre, c'est certainement celui d'altnquer la constitution fondamentale d'un État avec les armes que M. liousscau a cmploydcs pour renveiscr celle (le sa patrie.

Or le ciiàlinient du crime de lèse-majeslé, c'était la mort. E[ à cette missive, que (îrimm n'a pas « fait courir Paris », où elle aurait ccrtainementexcitébeaucoupd'indignation contre lui, mais qu'il glissait secrètement sous les portes d(!s souverains et hommes polili(|ues (|ui pourraient d'une façon [)rnti(|ue en lirei' pnilit, Diderot, commed'haliitude, ajoutait un ddcunicnl apocryphe. Celle fois ce n'était pas une icllrc mais le iliscuurs <i d'un liomme de bien >>. Voici ce niodélr dï'Inipiciirc :

Un liipiniiii' (Ir lii.'ii cpii n'av.iil |.,is lu les l.clti,-^ itr lu Mm, tnijur, ('ciivil, (iiinnii, iiiiiis ipii fuliiiil.iil p.ii'lrr des liuuiilrs qui- cet écrit rxcitait à (iriii'vc, dil, irs jiuirs passés cpi'il fai-

lait adresser à Jean-Jacques Rousseau le discours suivani : « Vous avez sans doute bien mérité d'une patrie que vous illustre/, par vos talents, et il se peut que vos concitoyens ne vous aient pas rendu tous les égards (ju'ils vous devaient. Mais (Umon, Thémistocle, Aristide, Milliade ont été traités plus indignement que vous par les Athéniens et ne se sont pas plaints. Thémistocle était presque le fondateur d'Athènes, et vous n'avez point fondé Genève. Vous n'avez pas encore, comme Miltiade, battu sur mer et sur terre le grand monarque de l'Asie. Si vous n'avez ni les vertus guerrières, ni les vertus civiles de Cimon, vous voudrez être pour le moins aussi vertueux et aussi juste qu'Aristide. Lorsque ces braves et glorieu.v citoyens ont été ignominieusement bannis de leur patrie, aucun d'eux s'est-il avisé de s'en venger, d'armer citoyen contre citoyen, d'ensanglanter les rues, les places publiques, les temples? Et s'il arrivait qu'il y eût une seule goutte de sang de versée, un seul citoyen d'égorgé dans Genève, l'injure faite à votre Emile mériterait-elle une si horrible réparalion! Je sais que vous ne manquerez pas d'éloquence pour me montrer que Thémistocle, Aristide, Miltiade ont fait ce qu'ils devaient et vous aussi, et je sens qu'il faudrait avoir tout votre art |iour vous répondre : mais ce i]ue je sens encoi'C mie<lx c'est qu'il en faut beaucoup pour faire voire apologie et qu'il n'en faut point pour faire celle de Thémistocle et de Miltiade. Il me faut les plus grands efforts de raisonnement pour vous trouver innocent, et je trouve les autres innocents justes et vertueux sans y réfléchir. »

« J.-J. Uousseau ne serait pas d'accord sur les moindres services », commente Grimm à propos du discours de cet homme de bien. « (Ju'estce que les victoires de Thémistocle etde Miltiade en comparaison de ses écrits? Il a honoré, dit-il, sa patrie dans toute l'Europe. Avant lui le nom de Genevois était pres(|ue un opprobre : Genève n'est devenue illustre et respectable que depuis qu'elle a vu n.iilre J.-J. Uousseau! Sa modestie égale ses services. "

(Vi)ilii encore une petilc r('llexiiiii, nlTcrlo aux conseillers genevois, abonnés de la <'orn'.si)oiid(iiiC(' xecrcir, pour aviver leurs suHee[)tiliilité8 i)nlrioti(]iies.)

lin iliiil le rccoriii.iille, i\n\in ce n Discours », njoiili' par

Diderot à l'article où Grimm s'efforce de dénaturer le sens et les motifs des a Lettres de la Montagne » et d'appeler sur Rousseau l'accusation de lèse-majesté, dans ce discours, ce qui nous frappe ce n'est ni la « légèreté », ni la (c précipitation »; le ((dessein rétléchide nuire» au proscrit y apparaît bien clairement. Sans doute, Kousseau n'eut pas connaissance, de ce dernier (( chef-d'œuvre » de Diderot, mais il savait déjà que l'auteur était capable de toutes les trahisons. Aussi est-il bien excusable d'avoir refusé la main à un ami (( d'une singulière espèce » qui posait aussi d'étranges termes de réconciliation.

Instruit par ses expériences, Rousseau ne voulait plus répéter les bévues qu'on lui avait fait (commettre en 1737. Il ne voulait pas se présenter chez Diderot, comme autrefois il s'était présenté chez Grimm, en s'excusant de s'être plaint des injures qu'on lui avait faites. Et, malgré la bonne foi du comte d'Esclierny, il est certain que Rousseau n'aurait pas ajjaisé la haine de ses ennemis, et (|u'il n'aurait récolté (lue des humiliations s'il s'était laissé gagner par l'intermédiaire de Diderot, comme autrefois il s'était laissé gagner par Mme d'Epinay. Celle-ci aussi, était probablement de bonne foi quand, au nom de Grimm, elle poussa Jean-Jacques à tenter de raviver une amitié alors éteinte, si tant est qu'elle eût jamais existé. Rousseau avait de bonnes raisons de se méfier. Ce qui le prouve, c'est (|ue, treize ans plus tard, l'auteur de r(( Essai sur la vie de Séjicque » se consola d'avoir vu ses avances rebutées en prétendant avoir obtenu le désaveu de Jean-Jacques (( tout en refusant les avances réitérées qu'il lui avait faites |)our se rapprocher de lui ».

Voici enfin un dernier document à citer, car il est une des pièces essentielles du procès. D'après La Harpe, Diderot n'aurait fait, en écrivant celte note, ([u'exerccr un droit nalurel. Or, il y ri'^pond par des calomnies post-

humes, aux justes accusations d'un adversaire, qui avait : convaincu, vingt ans auparavant, l'auteur de la « Lettre ■] h d'Alembert » d'avoir sur la conscience cet ouvrage inju- ' rieux de la révélation du secret cl d'une i)laie faite au cœur d'un ami en trahison.

La première édition de VKssai où, dans cette « Note sanglante », Diderot attaquait la réputation de son ancien ami, parut en décembre 1778, cinq mois après la mort de Rousseau. En 1782, Diderot donna une seconde édition de son livre, où la note fut enrichie de nouvelles calomnies en forme de réponses aux « Censeurs » (notaviment : Dorât, dans le « Journal de Paris » ; Belet/re, dans l n Année lilléraire r, ; de LongueviUc, dans le « Mercure ») qui avaient vi.iioureusement protesté contre l'outrage fait à la mémoire d'un philosoplie/J)'es^!(e encore vivant, pour citer les paroles de Dorât ; et dont ^inflexible probité, aussi reconnue que ses talents, sera longtemps l'objet de la vénéralion universelle '.

C'est ici, iM:rivil Didi-rot, que J'ai dit dans la première édition Je cet Essai :

« Si, par une bizarrerie qui n'est pas sans exemple, il paraissait jamais un ouvrage où d'iionnêles gens fussent impitoyablement décliirés par un artificieux scélérat qui, pour donner (luolquc vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations, se peindrait lui-mi^me de couleurs odieuses, anticiiiez sur ce moment, cl demandez-vous ;\ vous-mi^me si un impudent, (/ui s'avouerait coupable de mille méchancetés serait un garant bien digne de foi? ce que la calomnie aurait dû lui coûter, et CI" qu'un forfait do ftlus ou de moins ajoutait « la turpitude fcrrcte d'une rie caclu'e pendant plus de cimpiante ans sons le musqiie le plus éjHiis de riii/pncrisir. Jetez loin de vous l'infàmc libelle, et craignez que, séduit par une éloquence perlidc et entraiui'î par les cxcMnnations aussi puériles (ju'iusensées de ses ■ enthousiastes, vous m linissiez par devenir ses compJices.

I. Joiirnnl <lr l'inia. -'Vi janvier l"7'.i, Nmis ciloiis l,i ii.ili' ilc l'Assiii

sur In ■■/.■ «',• .S.vi,'./»,'. e.lili le ITS'J ilHilll'irs i/r Iti.Irrol. éd. TcMir-

Iieu\, vel. 111, \>. (Kl et ^■lli^.).

I)(Hestez Vingrat qui dit du mal de ses bienf'aiteuvis; détestez l'homme atroce qui ne balance pas à noirciv ses aticiens amis, détestez le lâche qui laisse sur sa tombe la révélation des secrets qui lui ont été confiés ou qu'il a surpris de son vivant.

• Pour moi, je jure que mes yeux ne seraient jamais souillés de la lecture de sou écrit; je préférerais ses invectives à ses éloges. Mais ce monstre a-l-il jamais existé? .le ne le pense pas. "

Ce paragraphe do mon ouvrage a t'ait un grand bruit; et j'espère qu'on me pardonnera de quitter un moment mon sujet, pour me livrer à une justilication (ju'on se croit en droit de me demander.

0)1 a dit que ma sortie s'adressait à J.-J. Rousseau. Ce .lean- . Jacques a-t-it fait un ouvrage tel que celui que je désigne? A-t-it calomnié ses anciens amis? A-t-il déceb! l'ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? A-t-il déposé sur sa tombe la révélation des secrets confiés ou surpris ? Cette lâche et cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans dis familles unies, et allumer de longues haines entre des gens qui s'aiment ?

Je dirai, j'écrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques que vous voyez fut un pervers. Censeurs, j'en appelle à vousmêmes: interrogez ceu.vqui vous entourent; bons ou méchants, je n'en récuse aucun. Jean-.lacqucs n'a-t-ilrien fait de pareil? Ce n'est plus de lui que j'ai parlé.

Que Jean-Jacques dédaigne tant qu'il lui plaira le jugement de la postérité : mais qu'il ne suppose pas ce mépris dans les autres. On veut laisser une mémoire honorée; on lèvent pour les siens, pour ses amis, et même pour les indifférents. Joan- Jnoques écrit bien; mais par son caractère ombrageux il était sujet à voir mal : témoin sa haine contre M. d'.Mcmbeil, contre Voltaire et ses procédés avec Mitord Maréchal, M. Ihisaulx elxine infinité d'autres, entre lesquels on pourrait citer l'auteur de l'Essai sur la vie de Sénùque. (Vest ainsi qu'il a perdu vingt respectables amis. Trop d'Iionnêtes gens auraient tori, s'il avuil eu raison. - - ÏNous désirerions qu'on IIxAt nolic npinii.n sur un homme (/ue ses plus ardents défenseurs n'absoudraient demerhanceté qu'en l'accusant de folie.

Niiii, C.i'nsenrs, mui! — Ce n'est point la crainte d'élrr maltiaité dans l'écrit pnsllnimc il.> Jean-Jacqui'S, ([ui me fuit parler.

Je VOUS suis mal connu. Je savais par un des hommes les plus véridiques, M. Dusaul.v et par d'autres personnes à qui Rousseau n'avait pas dédaignéde lire ses Confessions, que j'étais malheureusement épargné entre un .grand nombre de personnes qu'il y déchirait. Cette fois je n'étais que le vengeur d'autrui. Pour m'assurer de la sublime vertu de Jean-Jacques on me renvoie à ses écrits; c'est me renvoyer aux sermons d'un prédicateur pour m'assurer de ses mœurs... Nous avons chacun notre saint : }.-]. est celui du Censeur ; Séyiéque est le mien, avec cette différence que celui du Censeur s'est plus d'une fois prosterné secrélement aux pieds du mien, avec celle différence entre le Censeur et moi que le Censeur n'a pas vécu à coté de saint Sénèque et qu'après avoir vécu dix-sept ans dans la cellule de saint Jean-Jacques, à égalité de sens je dois le connaître un peu mieux que lui. Nous sommes deux fanatiques peut-être, mais le plus ridicule si je ne me Irompe, est celui qui se moque de son semblable.

Qu'un homme (Dorât) qui n'aurait vécu avec Jean-Jacques qu'un instant se rendît le garant public, soit du blâme, soit de l'éloge que le disert atrabilaire aurait distribué sur une classe de citoyens que cet homme n'aurait guère fréquenté davantage, si ce procédé n'était pa^ une noirceur, ce serait du inoins une li'gèreté de cervelle, une intempérance de langue dijficile à pardonner. Qu'un autre (Deleyre) rende un pompeux hommage à la cendre d'un mort, sans s'apercevoir que son oraison funèbre devient la satire de ses propres amis vivants, de citoyens qu'il estime tout et parmi lesquels il en est qu'il honore, sa faute serait grave sans doute, mais la noblesse du sentiment qui l'animait sollicitera l'indulgence et on la lui accordera.

Il est h)rhc d'atta(iuer Uousseau parce qu'il est mort. On a fait une l;\che injure aux nulncs de Rousseau (de Longueville). On n'a point fait injure aux mânes de Rousseau; on n'a pu souffrir ] que ses mânes insultassent aux vivayUs. Je ne me reprocherai jamais d'avoir prévenu les effets d'une grande calomnie au moment où la rumeur générale en annonçait le scandale prochain. Jean-Jacques fut le plus éloquent de nos écrivains!

■ Je préférerais \in (ictil volume qui contiendrait l'Eloge de Descai-tes, celui de Marc-.XurrIc et (lucliiues jiages au choix (le l'histoire natuiclle à huis les ouvrages de Rousseau. S'il lut fl(H|uent, il faut aviuici' i|ue personne ne lit un plus mauvais usaye de l'éloiiuence.

Il in fut le plus vertueux? 11 y en a très peu J'entre eux '|ii' !•• ne crusse insulter en pensant ainsi.

In demande pardon à mon dernier éditeur, je fais très ,[:iiid cas des ouvrages du citoyen de Genève. Il m'objecterait ici ce qu'il m'u dit plusieurs fois, qu'il n'a peut-être pas une idée principale; folle ou sage, qui lui appartienne, que la préférence de l'état nauvanf. avr l'état civil n'est qu'une vieille querelle réchauffée; qu'on avait fait cent fois avant lui l'apoloijie de l'ignorance contre le progrès des sciences et des arts; qu'on retrouve partout la base et les détails de son Contrat social ; qu'un homme d'un peu de goût ne s'avisera jamais de comparer son Héloïse avec les romans de Hichardson qu'il a pris pour modèle; que son Devin du village n'est aujourd'hui que de la très petite inusique, que si l'on avait un enfant à élever on laisserait les idées fausses ou exagérées rf'Emile, pour se conformer aux sages principes de Locke, que l'on ne douta jamais que les langes oit nous emprisonnons les nouveau-nés ne les fassent pâtir et ne les déformassent; qu'on til dans la plupart des moralistes et des médecins que les mères exposaient leur santé et manquaient à leur devoir en refusant à leurs enfants la nourriture quigonflait leurs mamelles; et que c'est autant la fréquence des accidents que l'éloquence de Botisseau qui les a persuadées. Que ces observations soient fausses ou vraies, Jean-Jacques aura toujours entre les littérateurs le mérite des grands coloristes en peinture, dont les productions ne sont pas moins recherchées des amateurs, malgré les incorrections du dessin et les négligences du contour.

Jean-Jacques eût été chef de secte il y a 200 ans, en tout temps démagogue en sa patrie : Le séjour et la solitude des forêts l'ont perdu : on ne s'améliore pas dans les bois avec le caractère qu'il y portait et le motif qui l'y conduisait. Ce qui lui est arrivé, je l'avais prédit.

Mais par quel prodige celui qui a i''crit la Profession de foi du Vicaire Saroi/ard, qui a tourné le dieu du pays en dérision, le peignant comme un agréable qui armait le bon vin, qui ne haïssait pas les courtisanes, et qui fréquenluil volontiers les fermiers généraux, c<;lu\ qui traitait les mystères de la religion delogogriphes absurdrs et puérils, et ses miracles de contes de Peau d'Ane, a-t-il après sa mort tant de zélés partisans dans les classes de citoyens le plus opposées d'intérêts, de sentiments et de caractère !

248 LA LÉGENDE DES " SEPT SCELlCltATESSES ".

I,;i n'ponse est facile : c'est qu'il s'élail fait anti-pliilosoplie; c'est qu'entre ses fanatiques ceux qui t raineraient au biiclier l'indiiicrct qui aurait proféré la moitié de ses Ijlasphèincs. liaisseut plus leurs ennemis qu'ils n'aiment leur dieu.

Mais après avoir vi^cu vingt années avec des piiilosoplies, comment. lean-Jacques devint-il antipliilosophe ? Précisément comme il se fit catholique parmiles protestants, protestant parmi les catholiques; et qu'au milieu des catlioliques et des protestants ilproposa le déisme ou le socinianisme, comme il écrivait deux lettres ■d((ns la même semaine à Genève par l'une ilesqitellcs il exhortait des concitoyens à la paix et, par l'autre, il soufflait dans leurs esprits la vengeance et la révolte.

Comme il plaide la cause des Iroquois à Paris; et coninu' eût plaidé la nôtre dans les forêts du Canada, (^onime il écrivit contre les spectacles, après avoir fait des comédies. Comme il prétendit que nous n'avions point, que nous n'aurions jamais de musique, lorsque nous croyions en avoir une ; et que nous en avions une, lorsqu'il était presque décidé que nous n'en avions pas. Comme il se déchaina contre les lettres qu'il avait cultivées toute sa vie. Comme il calomnia l'homme qu'il estimait le plus après avoir avoué son innocence et comme il le rechercha après l'avoir calomnié. Comme en préchant contre la licence des mœurs, il composa un roman licencieux. Comme après avoir mis les .lésuites à la tète des moines les plus dangereux, (/ fut sur le point de prendre leur défense lorsque l'aiitorité civile les eût bannis du royaume.

Il me prolestait un jiuir (pi'il riait cliri'lieii. <• ,1e le croirais volontiers, lui répondis-je: vous êtes chri'lien, comme .lésus- Chiist était juif. ■>

Que p(m s'en fallut ([n'il ne crnl à la résuireclinii.

« Vous y croyez (■lunnie l'ilale, iursiin'il iliMii.iiHJail si .lésus- Clirist était nnut. "

Lorsque le proyranimi' de i'.Aeadémie de Dijon pai'ul, il vint me consulter sur le parti qu'il |irendi'ait : n I.e parti (|ue vous prendre/., lui dis-je, c'est cidui (|ue personne lu^ prendra. Vous avez raison, » me réplitjua-t-il.

Ce qu'il a écrit à M. de Malcsherbes il me l'a dit il) fois : .le me sens le caiir im/ral. je hais li'S tiienfailenrs parce (juv te hirnfail e.viije de la recdiuiaissiinve. (/uc la reconnaissance est un ilernir, il (/)('■ /(' drroir m'est niMippnvtidde.

Mais pourquoi celle iiahilalion du dix-sept ans dans la cellule d'un moine qu'on méprise ?

Itemandez à un ainiint trompe la rakon de son opiniâtre altachciiicnt pour une infidèle, le motif de l'opiniâtre attachement d'un homme de lettre pour un homme de lettres d'un talent distingué. Demandez à un bienfaiteur la raison de non attachement ou de ses regruls sur un inr/rat, el vous apprendrez qu'entre tous les liens qui serrent les hommes, un des plus difficiles à rompre est celui du bienfait do7it l'amour propre est flatte. Mais est-il liien d'attendre la mort de l'ingrat, du méchant pour s'expliquer sur sa méchanceté? Sans doute, lorsque sa- méchanceté lui survit, sans doute lorsque la plainte dit entraîné de son vivant des éclaircissements nuisibles à la ré} utaticn (t au repos d'vn nombre de gens de bien. Et qui rst-ce qui nous garantira ce que vous annoncez à présent que le vrai contradicteur n'existe plus? — Vinrjt, trente témoins, honnêtes et non récusablcs dont les voix se sont élevées au moment oii elles ont pu se faire entendre sans fdcheuses conséquences au moment où il fallait s'opposer à la méchancet" la plus rallinée si l'on ne voulait pas en partager la noirceur.

Rousseau n'esl plus. Quoiqu'il eut accepté de ta plupart d'entre nous pendant de lonyues années tous les secours de la bienfaisance et tous les services de l'amitié et qu'après avoir reconnu et confessé mon innocence il m'ait perfidement et lâchement iiisullc,je jif l'ai ni persécuté ni haï.

.l'estimais l'écrivain, mais je n'estimais pas l'homme, et le mépris est un sentiment tranquille qui ne porte pas h la vengeance.

Tout mon ressentiment se réduisit à repousser les avances réitérées qu'il a faites pour se rapprocher de moi : la confancr n'i/ était plus.

(I .\u(ant de mensonges que de mots. )) Tel est le commentaire (|u'inspire nu Comte de Longuevillo ce tissu de r.ilomnics.

I.'cnquèlc (lue nous avons inslitui'c nous |iermct d'ajdiiter que c'est là le jugement à porter sur toute la Li'gende des n scélératesses de Jean-Jacques Hnussean ». C'r-l ('■(■lie falili' qn ont pi'i-lcndu imposer aux conlenipn-

2oO LA LÉGENDE DES « SEPT SCÉLÉRATESSES )).

rains la Correspondance Lillérairc, l'Essai sur la vie de Si'i)kque\ et tant d'autres documents répandus en secret pendant la vie de Rousseau et ouvertement après sa mort. Ce sont ces documents que les ennemis de Jean-Jacques ont voulu taire passer à la postérité en les incorporant au roman posthume de Mme d'Épinay et en les faisant bénéficier du charme et de la valeur littéraire de cet ouvrage.

1. Dans sa note ralomnieusp ajoutée à cet « Essai ■■. Diderot porte trois accusations contre Rousseau que l'on ne retrouve ni dans la liste des Sept Scélératesses, ni dans le roman de Mme d'Épinay. (Voir Appendici', 2.)

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