‹ La légende de Jean-Jacques Rousseau rectifiéeChapitre 6 sur 64 · JEAN-JACQUES ET L'OPIMO.N PUBLIQUE · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ET L'OPIMO.N PUBLIQUE

Mais si nous rejetons les témoignages des prétendus « anciens amis » de Rousseau qui devinrent plus tard (par le fait, dit-on, de son ingratitude) ses accusateurs et ses ennemis, ne nous privons-nous pas de la déposition des contemporains, qui, précisément, l'ont connu le mieux, et qui avaient eu des occasions exceptionnelles d'observer sa vie quotidienne?

Cette affirmation, qu'on accepte souvent sans la discuter, est de celles qui ne peuvent supporter un examen sérieux.

Autant que Diderot, Grimm, Mme d'Épinay ou David Hume, un grand nombre des contemporains de Rousseau qui n'avaient pas de raisons pour le peindre autrement qu'ils le vo3'Mient, eurent l'occasion de l'étudier dans l'intimité. Ils le purent même mieux que Voltaire, Tronchin, d'Alembert, d'Holbach, Marmontel ou la Harpe avec lesquels il n'eut jamais de relations suivies. Sans vouloir parler de Deleyre, de Du Peyrou, de Dorât, de Mme de Latour-Franqueville, du médecin Le Bègue de Presle, de Magellan, qui prirent sa défense contre ses accusateurs, nous possédons les récits détaillés du comte d'Escherny, qui le connut quinze ans, surtout durant son séjour à .Motiers-Travers ; de Bernardin de Saint-Pierre, qui pendant huit ans lui rendit de fréquentes visites; de Corancez qui, selon son propre témoignage, a vu Rousseau u constamment et sans interruption, j)endant les douze dernières années de sa vie ».

Et l'intérêt que présentent ces détails sur les goûts, le caractère, les habitudes de Rousseau, c'est que ces différents témoignages se conlirment l'un l'autre et tendent tous ;i nous représenter non point une personnalité antipatliique, mais un original aimable, chez qui la sincérité, la simplicité et un ardent amour de la nature apparaissent comme les traits dominants.

Que penser alors du portrait des Encyclopédistes, où le

prophète de la loyauté est représenté comme un imposteur dévoré d'un fol orgueil de 1 amour de la gloire, comme un sophiste, « qui ne veut pas éclairer, mais éblouir »; comme un égoïste, un misanthrope malade; comme le vil calomniateur de ses bienfaiteurs?

Puisque ce portrait, où Rousseau devient un sccln-al artificieux, n'a jamais circulé pendant sa vie comme l'opinion avouée de ses anciens amis, mais s'est répandu à d'innombrables exemplaires grâce à des moyens secrets,

— pamphlets anonymes, journaux manuscrits; puisque les auteurs mêmes de ces attaques déclarent hautement que Jean-Jacques était fou de voir en eux ses persécuteurs cachés, nous disons qu'on ne saurait classer ce portrait parmi les « jugements contemporains ».

Malgré le talent et l'intluencc de Diderot et de Grimm, malgré les facilités exceptionnelles pour répandre des libelles occultes que donnait au directeur de ïEncf/clopcdic l'active collaboration de nombreux pamphlétaires français, et à l'éditeur de la Correspondance Littéraire son influence sur l'opinion des sociétés cultivées de l'Europe,

— leur acharnement et leurs procédés honteux discréditèrent à tel point leur témoignage, que la légende de r « alTrcux caractère » ne trouva aucune créance sérieu.se dans la génération qui connut et l'homme calomnié et ses calomniateurs.

Nous devons examiner maintenant quelle fut, sur le débat entre Rousseau et les Encyclopédistes, l'opinion des meilleurs esprits de la génération qui suivit la sienne On ne peut nier, en elfet, (]ue le témoignage des hommes de cette époque o plus d'autorité — même à égalité d'in tclligenco et d'esprit critique — que les conclusions d'un écrivain moderne qui ne connaît les faits (lu'ajirès plus d'un siècle, c'esl-àdirc obscurcis et voilés.

Remettons nous-cn aux juges (|ui, connaissant les fait lcls(|uilsHonl,nose montrent nullement épouvantés de li

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