JEAN-JACQCES ET L'OPINION PUBLIQUE
conduite de Rousseau. On ne m'accusera pas de vouloir déprécier la valeur intellectuelle des trois maîtres de la critique cités par MM. Perey et Maugras, si je classe avec eux quatre maîtres antérieurs dont la position dans l'histoire leur donne un avantage sur Sainte-Beuve, Saint- Marc Girardin, Schérer et Lord John Morley : leur opinion, en l'espèce, doit donc pour nous avoir plus d'autorité. Ces critiques, dont l'opinion, unanime malgré les points de vue différents, peut être prise comme le verdict <i des plus sains et des plus raisonnables de ses juges », sont Mirabeau, Mme de Staël, Emmanuel Kant et Schiller.
Le jugement de Mirabeau est exprimé dans une des Lettres à Sophie, écrites de la prison de Vincennes :
Mon amie, c'est moi (jui t'ai donné ton enthousiasme pour Rousseau, et Je ne m'en repens pas. Ce ne sont point ses grands talents que j'envierais à cet homme extraordinaire, mais sa vertu, qui fut la source de son éloquence et l'âme de ses ouvrages. Je l'ai connu, et je connais plusieurs personnes qui l'ont pratiqué. Il fut toujours le même, plein de droiture, de franchise et de simplicité, sans aucune espèce de faste, ni de double intention, ni d'art pour cacher ses défauts ou montrer ses vertus; on doit pardonner peut-être à ceux qui l'ont décrié de l'avoir mal connu. Tout le monde n'était pas fait pour concevoir la sublimité de cette âme, et l'on n'est bien jugé i|ue par ses pairs. Quoi qu'on pense ou qu'on dise de lui pendant un siècle encore (c'est l'espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs), il ne fut jamais peut-être un homme aussi vertueux, puisqu'il le fut avec la persuasion qu'on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses actions. Il le fut malgré la nature, la fortune, et les hommes, qui l'ont accablé de souffrances, de revers, de calomnies, de chagrins et de persécutions. Il le fut avec la plus vive sensibilité pour l'injustice et les peines. II le fut ejifin malgré les faiblesses, que j'ignore, mais qu'il a, dit-on, révélées dans les mémoires de sa vie; il arracha mille fois plus à ses passions qu'elles n'ont pu lui dérober. Doué peut-être de l'âme incorruptible
et, vertueuse d"un épicurien, il conserva dans ses mœurs la rigidité du stoïcisme. Quelque abus qu'on puisse faire de ses propres Confessions, elles prouveront toujours la bonne fui d'un homme qui parla comme il pensait, écrivit commi' il parlait, vécut comme il écrivait, et mourut tel qu'il avait vi'iu.
Ce fut en 1788, o'csl-à-clire dix ans après la mort ili^ Rousseau et l'année même où paraissait la seconde partie des Co»/é.?«(o?)s,queMme de Staël, dans sa vingt-deuxième année, obtint son premier succès littéraire avec les LcHns .su?" les ouwnges et le caractère de J.-J. Rousseau. .leaii Jacques avait connu sa mère, encore demoiselle Cur chod, et l'avait soutenue de sa sj'mpathie lorsque Gibbon avait rompu avec elle pour des raisons de convenances mondaines. Bref, les souvenirs de famille qui constituent les sources d'information de la jeune femme sur la sincérité de Rousseau donnent de l'autorité à son témoignage peu équivoque. Elle conclut ainsi :
Rousseau, hjpocrite! Ah! je ne vois dans toute sa vie ([u'un homme parlant, écrivant, agissant involontairement.
Plus baul, dans le parallèle qu'elle trace entre Bulïon et lui :
M. de lUinmi, dit-elle, colore son style |iar son imagination; Ilousseau l'anime par son caractère : l'un choisit les expressions, elles échappent à l'aulre.
Pour ce qui regarde Kant, son opinion est que lai suprême valeur de rinfluence exercée par Rousseau I s'exi)li(iue par la présence simultanée, chez celui-ci, dej qualili's morales exceptionnelles et de facultés intellectuelles sui)éri('iirps :
l.a premii'-ie impression ([u'un lecteur qui ne lil p,is seule-l luenl |);ir vaiiilé et pour passer le temps ressent aux écrits del linusseau, c'est ([u'il se trouve devant une rare pénétraliori d'esprit, un nohli' élan de génie et une Ame toute pleine d(l sensibilité, à un tel ilegré (|ue peut-être jamais aucun écrif