UNE ÉCHÉANCE
Quelques jours après l'explication qui avait eu lieu entre Maurice et Giulia, celle-ci avait été forcée de partir pour Paris afin de porter au Comité français des nouvelles résolutions émanées de la loge de Modène et du duc. Pendant ce temps, Maurice, plus libre, avait hàié son mariage.
La comtesse était donc à Paris lorsqu'une lettre d'une amie lui apprit que son amant épousait prochainement Suzanne et l'avertissait de hâter son retour. Giulia partit en toute hâte pour Modène.
Elle ne rentra pas chez elle ; ce fut à l'hôtel même de Maurice qu'elle descendit, et la première personne qu'elle rencontra sous le péristyle, ce fut le vicomte qui rentrait.
Maurice, à sa vue, parut anéanti.
— Vous! s'écria-t-il.
— Oui, moi, moi qui, depuis que j'ai quitté Paris, n'ai pas pris une minute de repos; moi qui viens vous empêcher de commettre une lâcheté en m'abandonnant, en me déshonorant : moi, Maurice, qui vous supplie do ne pas vous marier.
Et Giulia tomba aux genoux de son amant en pleurant et sanglotant.
Le vicomte ému, la releva vivement et la fit entrer dans l'hôtel.
Elle lui remit une lettre de son père. Il était malade, alité ; elle n'avait pu le voir.
Maurice s'efforça de la calmer, mais il tremblait. Depuis deux
heures seulement, il était l'époux de Suzanne, et Suzanne allait venir.
Il fallut enfin avouer la vérité. A cette nouvelle, la comtesse tomba sans connaissance, et Maurice la fit difficilement revenir à elle.
Quand elle se fut calmée, elle dit à Maurice:
— Écoutez-moi, je me rappelle qu'avant mon départ, vous m'avez avoué que vous ne demandiez à celte femme que sa dot. . . Jetez l'or à vos créanciers... renvoyez la fille à sa mère..et je vous pardonnerai .. . J'aurais été fiêre de porter ce nom que vous m'aviez promis... qu'elle le garde... je lui préfère votre amour... Abandonnez-lui ce palais et partons pour votre maison de campagne.
Le vicomte avait loué une délicieuse villa aux portes mêmes dè Modène.
— C'est une plaisanterie, répondit Maurice.
Mais ce fut en vain qu'il essaya de détourner son ancienne maîtresse de cette résolution ; elle le pria d'abord et exigea ensuite qu'il raccompagnai. Enfin, Maurice refusa nettement.
— Vous êtes bien décidé, demanda-l-elle?
— Parfaitement.
— Vous on êtes le maître; mais écoulez-moi. Si, dans cinq minutes, vous ne me suivez pas ; dans un quart d'heure, j'aurai mis la police autrichienne sur les traces de votre complot. J'ai entre les mains cette pièce signée par les chefs de la loge centrale, et par le duc François ; celte pièce, remise à M. de Metternich, c'est la perte de vos amis, de votre père lui-même, car le roi Charles X n'épargnera pas un sujet qui veut renverser son trône.
Ce fut au tour du vicomte de supplier; mais Giulia resta inflexible.
— Qu'exigez-vous, enfin, demanda Maurice au désespoir ?
— Que vous restiez avec moi seulement vingt-quatre heures; je vous rendrai ensuite à votre femme... si alors elle veut encore de vous.
La comtesse espérait que Suzanne, exaspérée par l'abandon de son mari, se séparerait de lui.
Maurice le comprit ; cependant il lui fallut céder, et il suivit Giulia ; mais auparavant il écrivit rapidement à Suzanne, l'avertissant qu'une affaire grave le forçait de s'absenter.
Ce billet, il le laissa tomber, espérant qu'il serait porté par un de ses valets à sa femme ; par malheur, la comtesse avait aperçu son mouvement et elle s'empara du papier sans qu'il le vît.
Comme Maurice montait dans la voiture de Giulia, un homme de la police écrivit à la hâte une note qu'il porta au palais ducal, et confia à lun des aides de camp. Celui-ci la remit sur le champ au duc qui sourit.
— Très-bien! fit-il, gardez votre maitresse, mon cher vicomte ; mais alors, à moi votre femme î