SUZANNE SALOMON
La famille Salomon était Tune des plus riches de la ville de Modène. Feu M. Salomon, juif d'origine, était un artiste éminent ; mais il avait mené une vie lant soit peu orageuse. Sur la fin de sa jeunesse, il était devenu très-amoureux de la plus jolie de ses ouvrières, il Pavait épousée, et de cette union était née Mademoiselle Suzanne, celle-là même dont le duc offre la main et les millions au vicomte de Boursonne.
Mais avant son mariage. Madame Salomon, la petite ouvrière avait éprouvé bien des vicissitudes; elle avait eu àlutler contre la misère et la séduction. Elle avait résisté à la misère, logé dans un grenier, dormi sur un grabat, souffert de la faim sans se plaindre; mais elle avait succombé quand l'amour Pavait attaquée, et un an avant son mariage avec M. Salomon, elleavait donné le jour à une jolie petite lille qu'elle avait fait élever en secret, et qui n'est autre que Marielta, la fiancée d'Hercule Porro. Devenue, riche, Madame Salomon a continué de veiller sur Marielta; mais sans oser la reconnaître comme sa fille, même après la mort de M. Salomon.
Par une bizarrerie de la nature , qui n'est pas rare, les deux filles de Madame Salomon, Marietla et Suzanne, offraient entre elles une telle ressemblance que l'œil d'une mère pouvait seul les distinguer ; Marietta avait deux ans de plus que sa sœur, toutes deux connaissaient les liens secrets qui les unissaient.
L ambition de Madame Salomon avait toujours été de s'allier à une famille noble, aussi accueillit-elle avec la plus extrême joie Tidée d'unir sa fille légitime au vicomte de Boursonne, tandis qu'elle dotait richement sa fille naturelle et lui faisait épouser le cordonnier de la cour. Les dettes énormes et les prodigalités fastueuses de Maurice ne l'épouvantèrent pas ; elle se prépara à les payer, mais en véritable femme de commerçant juif, elle voulut les réduire au plus bas chiffre possible.
Elle assembla donc un soir, chez elle, les créanciers de son futur gendre, et les plaça en face de ce dilemme, ou réduire leurs créances de moitié, ou n'être pas pay« ; s du tout. En effet, s'ils consentaient à donner quittance définitive tout en ne recevant que la moitié de la somme, Madame Salomon mariait sa fille; si, au contraire, les fournisseurs refusaient , le mariage était rompu, alors Dieu seul savait quand les dettes s'éteindraient.
Comme la plupart de ces marchands gagnaient sur leurs fournitures bien au-delà de la moitié de la somme portée sur leurs mémoires, tous acceptèrent sans trop se faire prier, et le vicomte de Boursonne fut officiellement présenté à mademoiselle Suzanne Salomon, comme son futur époux.
Deux choses frappèrent Maurice à cette première entrevue, d'abord l'étrange ressemblance existant entre sa fiancée et Marietta, puis la merveilleuse beauté de Suzanne. Quant à cette dernière, la surprise de sa famille fut des plus grande, lorsqu'on l'entendit prier le vicomte de vouloir bien lui accorder un entretien de quelques instants. Il fallut céder à ce désir, ou à cette volonté, comme on voudra l'appeler, et Maurice fort intrigué, demeura seul avec sa belle fiancée.
Le vicomte avança un fauteuil, y fit asseoir la jeune fille et se tint respectueusement devant elle, en se disant à part lui :
— Elle va me refuser, ma foi c'est dommage ; elle est adorable; puis il reprit à haute voix:
— Mademoiselle, avant de vous écouter, permettez-moi de dire franchement ce qu'il va vous être si pénible de m'avouer tout à l'heure, et que j'ai deviné .
— J'écoute, monsieur, répondit Suzanne en levant sur lui ses beaux yeux.
— Votre situation, la voici. Vous aimez quelqu'un, votre mère vous force à m'épouser, et vous attendez de ma loyauté que je renonce à cette union ?
— Monsieur...
— Vous m'avez bien jugé, mademoiselle, j'aurai certainement quelque mérite à céder ma place à un rival, maintenant que je vous ai vue ; je le ferai pourtant. Ne voyez plus en moi un fiancé importun ; mais un ami qui va se faire refuser par votre mère.
Maurice fit un pas vers la porte ; la voix de Suzanne l'arrêta.
— Vous avez mal deviné, monsieur, lui disait-elle.
— Vraiment!... oh! mais alors, fille vicomte en revenant tout joyeux, et attirant un siège auprès de celui de la jeune fille.
— Je me suis mal fait comprendre, conlinua celle-ci; mais je suis heureuse de cette explication qui me prouve votre loyauté. Vous m'avez parlé à cœur ouvert ; je veux agir de même.
Maurice écouta avec curiosité.
— Ma mère, lui dit Suzanne, a désiré ce mariage, d'abord pour mon bonheur, puis un peu... par orgueil; moi, au contraire...
Elle s'arrêta.
— Vous, mademoiselle ?
— L'aveu que je vais tous faire, monsieur, ce n'est pas à Suzanne qu'il échappe, mais à votre femijie; je le cacherais comme une faute, si je ne devais bientôt porter votre nom... moi, continua-t-elle en rougissant, c'est par amour.
Le vicomte s'attendait à une révélation ; mais pas à celle-ci; aussi s'éeria-t-il avec la plus grande surprise :
— Par amour!... vous ne me connaissiez pas?
— Si fait. Il y a trois mois, j'étais chez une de nies amie*s d'enfance que ma mère aime beaucoup, parce qu'elle me ressemble, chez Marietta.
H LA LÉGENDE
— Marietta !
— Nous avons été élevées dans le mémo couvent. J'étais donc un jour chez Marietta, lorsqu'un incendie éclata dans la maison voisine. Les habitants avaient pu s'enfuir, à l'exception d'une pauvre mère qui apparut soudain à sa fenêtre, portant un jeune enfant dans ses bras. Les flammes l'environnaient déjà, personne n'osait s'aventurer dans ce gouffre de feû et de fumée, lorsqu'un jeune homme se précipita au milieu de cette fournaise, et reparut emportant dans ses bras la femme et son enfant. La foule se précipita vers ce sauveur inconnu pour le bénir...
— Assez, mademoiselle, je vous supplie... épargnez-moi, dit le vicomte avec embarras.
— Vous étiez tombé sans connaissance, vous étiez blessé, et l'on vous transporta chez Marietta.
— J'y restai quinze jours , admirablement veillé par un ange...
— A votre tour, monsieur, épargnez-moi; je ne suis pas un ange.
— ,Quoi 1 c'était vous?., vous? ... et Marietta m'a laissé croire que c'était elle.
— Je l'en avais priée. . . nous nous ressemblons tellement qu'il vous était bien permis de vous tromper. J'avais espéré vous oublier, je m'étais trompée... j'osai alors confier mon secret à ma mère ; grâce à elle, un mariage va combler tous mes vœux, je devrais être heureuse, et cependant...
— Cependant?
Suzanne hésitait, cette fois, plus que jamais à continuer; elle dut cependant céder devant l'insistance de Maurice, et elle reprit :
— Je me suis informée et j'ai su... je n'ai pas le droit d'être jalouse du passé; mais l'avenir m'effraie... Aussi, je fais appel à votre loyauté...
— Achevez, mademoiselle.
' — On m'a dit ce que, dans mon ignorance de jeune fille, je ne pouvais soupçonner... On m'a dit qu'une femme ne pouvait se flatter de fixer votre cœur; qu'à l'idole du jour succédait le
lendemain un nouvel attachement... S'il en devait être ainsi, monsieur, oh! dites-le moi, je pleurerais sur des espérances perdues; mais je n'aurais pas, du moins, à vous accuser d'avoir détruit mon bonheur.
0.1 homme, si blasé qu'il soit, n'entend jamais l'aveu de l'amour d'une femme sans émotion, surtout si celle femme est jolie, et si elle vous apporte les prémices de son cœur. Maurice était jeune aussi, ardent ; les passions débordaient dans sa nature violente; il ne vit, devant ses yeux, qu'une délicieuse enfant qu'il se crut certain de toujours aimer, et il lui répondit:
— Si toute autre que vous me parlait ainsi, je n'hésiterais pas, je refuserais... j'accepte, c'est assez vous dire qu'en vous épousant, je dis un éternel adieu au passé.
— Et vous ne me tromperez jamais ?
Maurice pensa, à part lui, que les petites filles, à peine échappées au couvent, avaient de singulières prétentions, et il rassura sa fiancée.
— Cependant, flt celle-ci, je sais qu'une femme, que je ne veux pas nommer, exerce une grande influence sur vous; me promettez-vous que je n'aurai jamais à me montrer jalouse d'elle?
Le vicomte comprit qu'il s'agissait delà comtesse Cavedoni, et répondit :
— Jamais 1
— J'ai foi en votre parole, monsieur, fit alors Suzanne; mais rappelez-vous que vous venez de me donner le droit de me venger si vous me trompez ?
— Je réponds de moi... en vous regardant.
Suzanne rentra alors dans le salon, et annonça à sa mère qu'elle était prête à épouser le vicomte.
YOLTE-FACE
Huit jours avant le mariage, l'intendant du vicomte de Bour-
sonne voyait entrer, avec terreur, à l'hôtel, la nuée des créanciers de son maître.
— Nous sommes perdus! pensa-t-il, et il les reçut humblement et chapeau bas.
Comme Maurice était absent, il les introduisit dans un des salons, et leur tint ce langage :
— Illustrissimes seigneurs, prenez patience; avant peu, mon maître pourra vous solder.
— Fi donc ! dit l'un d'eux, fort marchand de chevaux, fi! seigneur Brabantino, ne parlons pas d'argent.
— Hein, fit l'intendant étonné?
— Cher ami, s'écria le joaillier, nous ne venons pas nous faire payer, au contraire.
— Bahl
— Nous venons offrir nos services à Son Excellence, s'empressa de dire le tapissier. Mon ami, obtenez que votre maître me fasse meubler son hôtel, et je vous fournis gratuitement le plus beau mobilier pour votre jolie villa.
— Eh ! eh ! fit Brabantino.
— Si monseigneur prend la parure de noces chez moi, ajouta le joaillier, il y aura pour vous un diamant de mille ducats.
— Ohl oh! fit l'intendant.
— Faites-moi fournir les voitures, cria le carrossier, et je vous envoie une calèche de prince.
— Hum ! fit l'intendant.
— Livrez-moi la cave de l'hôtel, dit le marchand de vins, et je vous fais conduire quelques pièces des meilleurs crûs de France. Vous êtes amateur.
— Oui dà, fit Brabantino.
— C'est convenu ? demandèrent les fournisseurs.
— C'est accepté... dans l'intérêt de mon maître../ d'abord, parce que vous le fournirez mieux... ensuite parce vous ne pourrez plus empêcher son mariage.
Les créanciers ravis se groupèrent autour du factotum pour lui serrer les mains ; mais celui-ci repoussa ces familiarités avec hauteur. Il sentait qu'il les tenait par leur intérêt et qu'il n'a-
vait plusà les craindre ; aussi peu s'en fallut qu'il ne leur donnât la chasse à l'exemple de son maître.
— Le voici redevenu insolent,, murmura un fournisseur.
— Tant mieux, répondit un autre en sortant, c'est un signe certain que la fortune revient.