‹ La légende de l'homme éternelChapitre 11 sur 43 · LE LENDEMAIN D'UNE NUIT DE NOCES · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN D'UNE NUIT DE NOCES

Au point du jour suivant, nous retrouvons le vicomte dans sa maison de campagne, seul avec Giulia.

La chambre où tous deux sont assis est ornée avec un goût exquis. Aucun meuble ne jure de se renconlrer avec un autre, tout est splendide ; rien n'affiche ce clinquant qui, chez nous, déshonore nos plus riches appartements et les transforme trop souvent en une salle de l'hôtel des commissaires-priseurs.

Maurice dort sur un fauteuil, sous le regard assombri de la comtesse Cavedoni, et à la lueur incertaine de deux bougies à demi consumées, ce qui annonce qu'elles ont longtemps veillé.

En voyant le jour pénétrer à travers les rideaux de la fenêtre, Giulia regarda tristement au dehors. Cette nuit avait été cruelle pour la pauvre femme. La jalousie Pavait mordue au cœur et déchirée ; les larmes avaient brûlé ses yeux, et l'auteur de tant de douleurs dormait tranquillement, oh! les hommes! quand ils n'aiment plus!

Giulia avait roulé mille projets sinistres dans sa tête durant

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cette longue nuit; elle avait été cent fois sur le point de frapper Maurice de son poignard; aussi sa colère s'était-elle émoussée considérablement, et elle déposa, sur le front de l'infidèle, un dernier baiser. Le vicomte tressaillit et s'éveilla.

— Giulia, murmura-t-il.

— - Ktes-vous fâché de me voir? et elle lui tendit sa joue. Mais le souvenir était revenu au dormeur, et il répondit durement:

— Je suis marié ; je ne porte plus de baisers en ville.

La comtesse se tut et cacha ses larmes dans son mouchoir encadré de la plus belle maline. Les femmes ne devraient jamais pleurer dans ces jolis essuie-larmes; cela donne trop le désir de les voir répandre et sécher leurs pleurs.

Maurice eut la cruauté de le lui dire entre deux bâillements.

— Vous vous ennuyez? lui demanda la comtesse.

— Si vous croyez qu'il est amusant de passer une nuit... et une nuit de noces tout habillé, dans un fauteuil.

- C'est voire faute.

— Merci I fit avec autant d'humeur que d'impatience le mari de Suzanne, je n'aurais pas fait honneur à votre hospitalité.

— Monsieur, vous m'outragez.

— Ouvrez la porte de ma cage, et je ne fais plus la moue.

— Non pas; vous avez les ailes trop longues.

— Suis-je donc condamné à votre carcere durissimo à perpétuité?

— Vous serez libre à midi.

— Pourquoi midi?

— Un caprice... Voulez-vous que j'appelle... nous déjeûnerons ?

— Volontiers... Vous ne me ferez pas boire du vin des Borgia?

— Nous ne sommes pas à Rome... je préfère vous convenir.

— A votre amour ?

— Sans doute. Cela rentre dans mon plan.

— Vous avez donc un plan? Contez-moi cela, lit-il tout en s'asseyant à table vis-à-vis de la comtesse.

— Soit, répondit celle-ci. Vous savez bien que je n'ai rien de caché pour vous?

— C'est une justice à vous rendre, chère amie. Peut-être même est-ce à cause de cela que je n'ai plus rien à vous demander.

Le dépit du vicomte le rendait brûlai.

— Eh bien I ce plan ? demanda-t-il en servant le macaroni .

— 11 est bien simple. Vous savez que j'ai toujours eu la conviction que je vous épouserai> ?

— Vous vous croyez donc en Turquie?

— Vous divorcerez.

— Nos lois s'y opposent maintenant.

— Nous trouverons quelque nullité dans la forme. Nous ne sommes pas en France, mais en Italie. On a bien bâti le Vatican avec la vente 3es indulgences, on démolira tout aussi bien votre union avec de l'or. Vous savez qu'à Rome, si tout ne se vend pas, du moins tout s'achète, môme la permission de faire gras en carême, et les ordres de chevalerie.

— Mais, en supposant que je consente, ma femme refusera.

— Elle acceptera, car, à cette heure, elle vous hait et vous méprise.

— Suzanne î

— Elle vous hait, car elle sait que vous avez passé la nuit auprès de votre maîtresse, et ce sont de ces trahisons qu'une femme ne pardonne pas. Elle vous méprise de tout le dédain dont vous venez de Phumilier. Proposez-lui la rupture de son mariage aujourd'hui, sinon c'est j elle qui l'exigera demain.

— Ma chère comtesse, ma femme ne me hait ni ne me méprise, parce qu'elle sait qu'une affaire imprévue et de la dernière gravité a nécessité mon absence.

— Et qui le lui adil?

— Ceci est mon secret.

— Et le mien. Ètes-vous bien sûr que votre billet est parvenu à son adresse?

— Que me dites-vous?... Vous savez qu'un billet?...

— Le voici.

Et la comtesse lit passer sous ses yeux la lettre qu'il avait écrite la veille, à la dérobée, en quittant son hôtel. Maurice se leva de table avec colère ; il sonna, un valet parut.

— Attelez une voiture , je sors.

— Attelez-en deux, cria la comtesse, je sors aussi. Le laquais referma la porte.

— Vous voulez me suivre? dit le vicomte avec irritation.

— Moi î. .. oh ! je n'y pense pas. Je vais porter la liste et les plans de votre conspiration au général Gorzowski, le chef de la police autrichienne.

— Vous ne commettrez pas une telle infamie.

— Je sacrifierai tout à ma vengeance.

Le valet rentra, annonçant que les voitures étaient prêtes.

— Parions! s'écria Giulia.

— Je reste, fit Maurice. Faites dételer, je ne sors plus.

— Alors, je vous tiendrai compagnie.

Elle allait congédier le valet lorsque celui-ci lui annonça que Marietta la demandait pour lui apporter des dentelles, et qu'elle était venue avec son fiancé. La comtesse donna Tordre de les introduire dans le boudoir et quitta Maurice.

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