UNE NOCE SUR LES BUÀS
La surprise de Suzanne et son chagrin avaient été grands la veille en ne voyant pas revenir le vicomte. Elle avait allendu longtemps; elle s'était décidée à passer, accompagnée de sa
mère, à l'hôtel de Maurice; là, les valets lui avaient répondu que leur maître était sorti, mais sans oser ajouter qu'il accompagnait son ancienne maîtresse. A minuit, tous les amis invités par madame Salomon s'étaient retirés tristement et fort intrigués. Qu'était devenu le marié? L'avait-on enlevé? Était-il mort? Était-il prisonnier d'une grande dame ou de l'Autriche ? Le champ était ouvert aux conjectures. Le duc seul savait la
vérité ou à peu prés. Il attendait, certain qu'avant peu madame Salomon aurait recours à lui pour lui faire retrouver son gendre.
Ce fut, en effet, ce qui arriva, et le duc fit dire à Suzanne qu'avant une heure, il aurait découvert la retraite de Maurice, et qu'elle eût à passer au palais ducal.
Madame Salomon et sa fille s'empressèrent d'obéir à cet ordre, et, quand elles eurent été introduites auprès de François IV, celui-ci leur annonça que le vicomte était à sa maison de campagne, qu'une affaire, sans doute inquiétante, Pavait forcé de se réfugier dans cette villa déserte, et que, pour prouver à Maurice l'affection qu'il lui avait vouée, il accompagnerait Suzanne jusqu'auprès de son mari.
Suzanne remercia, accepta avec hésitation ; mais exigea que sa mère fût du voyage, malgré les instances du duc François. Le dessein de celui-ci était de prouvera la jeune femme linfidélité de son mari et d'obtenir de son dépit ce que l'amour lui eût refusé. Il partit donc avec Suzanne et sa mère ; puis, sans les prévenir, il fit avertir secrètement tous les invités de la veille que le vicomte et madame Salomon les attendaient à la villa de Maurice. Le duc était certain que personne ne manquerait au rendez-vous, chacun devant être curieux de savoir pour quel motif le vicomte n'avait pu passer la première nuit de ses noces avec sa femme.
Ce fut avec une surprise mêlée de terreur que Maurice vit arriver le duc, Suzanne et madame Salomon. Par bonheur, Giulia était encore avec la petite Marietta.
Aux questions pressantes qui pleuvaient de trois côtés, le vicomte ne savait que répondre ; il n'avait pas prévu celte brusque explication, il n'y était pas préparé, et il restait, bouche béante, balbutiant péniblement quelques mauvaises excuses, lorsque sa belle mère vint à son secours, sans le vouloir.
— J'ai gagé, mon gendre, qu'il s'agissait encore d'une grosse dette, dit-elle, et Dieu sait pourtant si j'en ai payé, depuis huit jours.
— Justement, s'empressa de répondre le vicomte, une dette.
m LA LÉGEISDE
— Ancienne ou nouvelle, demanda le due d'un air railleur, car il savait à quoi s'en tenir sur la portée de la réponse de Maurice?
— Ancienne, répondit ce dernier.
— Ce sont les plus tenaces, fit madame Salomon.
— Celle-ci surtout, ajouta Maurice.
— 11 fallait demander du temps, mon gendre.
— On n'a pas voulu m'en accorder.
— Que ne vous êtes-vous adressé à moi, monsieur? j'aurais été heureuse de vous délivrer de ce fâcheux créancier, dit Suzanne de sa plus douce voix.
— A propos, cher vicomte, est-ce un créancier ou une créancière ? demanda François IV.
— Les créanciers n'ont pas de sexe, balbutia Maurice.
— Vous l'avez donc fait déjeuner avec vous, observa madame Salomon en trempant un biscuit dans un verre de Malaga?... Voici deux couverts?
— Qu'on a eu tort de ne pas enlever, s'écria Maurice avec colère; mais vos valets italiens sont d'une paresse... holà ! Brabantino, faites desservir...
— Au contraire, fit le duc en s'interposant, laissez ce couvert; nous déjeunerons chez vous, vicomte, si voulez bien nou» recevoir?
— C'est un honneur. Altesse, répondit Maurice, tremblant toujours de voir apparaître Giulia; mais ici, ma maison n'est pas montée, tandis qu'à Modène...
— Qu'importe?... J'aime les parties improvisées... Il nous arrive si rarement d'échapper à l'étiquette... Allons, cher vicomte, c'est convenu, nous déjeunons chez vous.
— De grâce, je suis confus...
— Du reste, nous attendons vos nombreux invités. Us n'ont pu vous faire leur compliment hier ; ils brûlent de vous l'adresser
. ce matin.
— Ah ! grand Dieu! s'écria le vicomte éperdu.
Cette fois, Maurice perdait véritablement la tête; il voulut s'échapper sous le prétexte de donner des ordres, mais en réalité pour emmener la comtesse hors de cette maison ou prévenir
la tempête qu'il prévoyait, impossible. Les incidents succédaient aux incidents.
D'abord, ce fut Hercule Porroqui entra pour chercher des cartons que Marielta avait déposés dans un des salons. Le pauvre garçon était le voisin de Madame Salomon à Modène, un peu son parent ; il s'excusa'de n'avoir pu se rendre au mariage. Il annonça en même temps que Marielta était dans la salle voisine avec...
Maurice se bâta de lui couper la parole.
Suzanne, qui aimait beaucoup sa sœur naturelle, fut enchantée d'apprendre sa présence dans la maison, et le vicomte eut beaucoup de mal à la retenir. Pour comble de disgrâce, les invités accoururent avec des éclats de voix, de rires, de félicitations tels que ce que prévoyait Maurice arriva; Giulia se présenta.
Suzanne pâlit à sa vue. Un silence glacial succéda aux clameurs. Quant à la comtesse, son expérience du monde l'eut bientôt mise au fait de ce qui se passait.
Elle toisa sa rivale de la tête aux pieds avec une rare impertinence, et elle dit au vicomte :
— N'est-ce pas là votre femme, Maurice, mademoiselle Salomon?... Je la reconnais.. . je l'ai vue dans le comptoir de ses parents... Elle n'est pas mal, cette petite.
— Madame, dit la* vicomtesse deBoursonne, avec dignité, je veux ignorer comment il se fait que je vous trouve chez mou mari, chez moi... J'attends que vous sortiez.
— Eh bien ! attendez, ma belle, répondit froidement Giulia en s'asseyant avec tranquillité. Et elle ajouta avec un sourire infernal :
— Cela doit vous arriver souvent chez vos pratiques. Suzanne dédaigna de répondre à celle sanglante injure, elle
s'adressa au vicomte.
— Monsieur, lui dit-elle, vous avez entendu, et vous ne chassez pas cette femme?
Elle attendit ; Maurice courba la tête et se lut.
— C'est donc à moi de donner l'ordre? reprit Suzanne en sonnant vivement. Quelques valets entrèrent.
— Madame, ajouta Suzanne, épargnez- moi la peine de vous faire chasser de cette maison ; épargnez-vous celte humilialion.
Giulia se mit à rire.
— Elle est charmante, votre femme, dit-elle au vicomte; mais je déteste la compagnie des laquais. Donnez Tordre aux vôtres de sortir.
Maurice hésitait, la comtesse répéta cette prière d'un ton plus impérieux ; Maurice eut peur, non de la maîtresse, mais de la complice ; il fit signe à ses valets de se retirer.
Les femmes ont, dans ces occasions dramatiques, les unes, l'audace la plus agressive, comme Giulia ; les autres, la dignité la plus touchante.
Suzanne avait cherché un appui auprès de son mari sans le trouver ; cette fois, ce fut à sa mère qu'elle le demanda.
Elle lui prit le bras et, sans menaces, sans colère, sans même tourner la tète, elle sortit en reine de ce salon d'où la chassait la maîtresse de son époux. A peine dans la pièce voisine, son calme apparent disparut et elle s'évanouit. Marietta, appelée par madame Salomon, vint lui prodiguer ses soins.