LA VÉRITÉ, C'EST LB MENSONGE; LE MENSONGE, C'EST LA VÉRITÉ
Une semaine s'écoula sans amener aucun changement dans la situation des prisonniers. Personne n'avait pu ni entrer ni sorlir ; mais tout le monde s'ennuyait et se montrait exaspéré.
Un jour, le vicomte prit à l'écart quelques gentilshommes affiliés aux carbonari, et il leur dit :
— Ce soir, nous serons libres.
— Vous avez reçu un message du duc, lui demanda-t-on ?
— Non; mais je lui ai écrit ceci : — « Monseigneur, Votre » Altesse s'est trompée ; elle a pris le cuivre pour Tor. Ce n'est » pas Suzanne, qui fait la joie de vos petits soupers, c'est Ma- » rietta. Ma femme est auprès de moi, et nous vous baisons les » mains. »
Maurice ne savait pas dire si vrai.
— Comment cette lettre nous rendra-l-elle notre liberté, hasarda l'un des jeunes gens?
— Je connais François IV. Piqué de se croire ma dupe, avant ce soir, il sera ici.
— Eh bien !
— Il n'en sortira plus.
— Qui le frappera?
— Moi !
— Un meurtre?
— Peut-être bien.
— Et si tu ne réussis pas ?
— Ma tête paiera la partie perdue.
— Les nôtres aussi.
— C'est probable. Aussi m'aiderez- vous ?
— Que faut-il faire?
— Silence, répondit vivement Maurice en leur montrant un
homme vêtu du costume des jardiniers et labourant une platebande.
— Eh bien ! c'est un de tes gons.
— C'est l'homme de la police, c'est l'ombre du Duc ; je l'ai assez vu pour le reconnaître, môme sous ce déguisement. Séparons-nous. La visile de cet espion nous annonce celle de François IV.
Convaincu que François IV allait arriver, le vicomte fit appeler celle qu'il croyait être Marietla.
— Ecoute, lui dit-il, le duc va venir, je lui ai écrit que tu étais Suzanne, il faut donc t'apprêter à jouer ce rôle auprès de lui.
— Cela ne sera pas difficile, répondit Suzanne en riant.
— Au contraire, répliqua Maurice. Sans doute tu ressembles à Suzanne, mais si tu ne t'observes pas, le duc ne s'y méprendra pas longtemps.
Le vicomte disait vrai tout en se trompant. En effet, Suzanne s'était attachée, depuis huit jours, à prendre les airs évaporés et coquets de sa sœur, afin de dépister les soupçons de son mari. Comme on le voit, elle avait réussi.
Maurice l'examina plus attentivement.
— On prétend que tu ressembles à Suzanne, lui dit-il d'une voix émue; ah ! pas assez encore. Que de charme dans toute sa personne, d'harmonie dans son beau visage...
Suzanne voulut répondre.
— Oh ! tais-toi, tais-toi, fit Maurice, reste sans parler, et je croirai que c'est elle que je revois... Oui, voilà bien ses traits... sa taille... ses yeux... Suzanne!... chère Suzanne ! . .
Et il la serra contre son cœur.
— Je suis Marietla, monseigneur.
— Ne me dis pas cela... Laisse-moi cette douce illusion... laisse-moi te regarder, l'admirer... je sens ta main frémir dans la mienne... ton regard se trouble sous le mien... Suzanne !.. je t'aime !
Elle se dégagea de ses bras. Tout à coup, elle jette un cri de
douleur, une épingle venait de l'égratigner fortement au bras, le sang coulait.
Maurice déchira son mouchoir, et il enveloppa le bras de celle qu'il croyait être Mariella.
— Pardonne-moi, lui dit-il.
— Voici pour vous punir, répondit-elle en lui tendant le front.
Maurice y déposa un baiser comme Hercule Porro entrait. Le pauvre garçon poussa une longue exclamation de désespoir.
— Au diable l'importun, dit Maurice.
— Importun!.. Vous êtes charmant, vous, s'écria le fiancé de Marietta, vous embrassez ma future, et vous trouvez mauvais que je vous dérange... Et vous, mademoiselle, vous ne criez point du tout au secours ?
— A quoi bon crier, on ne me faisait aucun mal?
— Oh ! Ht Hercule furieux, et se retournant vers le vicomte comme pour lui faire un mauvais parti. Mais Maurice était sorti. Suzanne voulut s'échapper aussi, Hercule se plaça résolument devant celle qu'il prenait pour sa liancée.
— Vous n'irez pas le rejoindre, lui dit-il.
— - Qui m'en empêchera?
— Moi !
m — Vous !. . . Ah ! mais, mon ami, vous m'ennuyez; retirezvous.
— Son ami!., son ami! s'écria le cordonnier des dames. Quel ton !.. je ne sais ce que vous avez depuis huit jours, mademoiselle ; mais vous êtes toute changée à mon égard... Si cela continue, je romps notre mariage.
Suzanne comprit qu'elle avait été trop loin, que sa supercherie pouvait se découvrir si elle ne jouait pas mieux le rôle de Marietta, et elle repqj avec douceur :
— Voyons, Hercule, ne vous fâchez pas, je vous jure que jamais le vicomte deBoursonne n'a pensé à la petite Marietta. La
paix. Et elle lui tendit la main.
— Je le veux bien ; mais pas comme çà.
— Comment donc ?
— Tu le sais bien.
— Ne me tutoyez pas.
— Tu oublies donc que tu me permets de te tutoyer dans les raccommodements, répondit l'amoureux de sa voix la plus câline.
— Je vous le défends.
— Tu sais bien que c'est plus tendre. Tiens, je vais t'embrasser.
— Laissez-moi !
— II n'y a personne, n'aie pas peur. Un baiser.
— Jamais!
— Eh bien ! alors, ce soir laisse ta porte entrouverte.
— Du tout.
— Depuis que nous sommes ici, j'ai pris deux rhumes de cerveau à monter la garde devant ta chambre. Ah! tu es bien plus gentille à Modène.
— Bla porte est barricadée, et je vous défends d'y venir frapper la nuit.
— Vrai. Alors je vais prendre mon baiser.
— Au secours ! cria Suzanne.
Par bonheur pour elle, le duc François parut, donnant le bras à la fausse Suzanne. Hercule et celle qu'il pensait être sa fiancée se sauvèrent.