UN ORAGE ENTRE GENTILSHOMMES
François IV n'était pas un vil débauché comme Charles III de Parme, ce misérable fou qui périt assassiné à la suite d'une de ses orgies habituelles; François n'affichait pas ses aventures galantes, mais il ne les fuyait pas non plus.
Il lui avait semblé fort amusant de supplanter le vicomte, qu'il avait vu très-dédaigneux à l'égard de mademoiselle Salomon ; il avait compté sur le dépit de la jeune femme pour réus-
lié LA LÉGENDE
sir, et il était loin de se douter de toute la haine qu'il avait amassé dans le cœur de Maurice.
Si le duc eût emmené avec lui la véritable Suzanne, il est probable que son amour eût été repoussé ; niais Marietta, habituée à la vie légère, aux mœurs faciles, n'avait pas offert une résistance désespérée. Elle avait trouvé fort réjouissant de s'élever jusqu'au lit ducal; elle qui avait parcouru tous les degrés de Téchelle sociale, depuis le marchand jusqu'au gentilhomme.
Plusieurs des nobles placés auprès de François IV avaient bien cru reconnaitre, dans cette fausse vicomtesse, la petite Marietta, la reine de leurs soupers; mais aucun d'eux n'avait eu garde de hasarder, même un soupçon, devant le maître le plus despote de l'Italie. Le désabuser, c'était peut-être se faire ouvrir la porte du cachot.
Aussi, lorsqu'arriva la lettre de Maurice, tombant au milieu de la sécurité du duc comme une bombe au milieu d'un festin, celui-ci se refusa à croire la vérité. Il ne vil qu'un mensonge grossier dicté par le dépit.
Cependant, malgré lui, François IV observa sa nouvelle conquête plus attentivement, et alors il fut surpris de ses allures trop dégagées, de certaines expressions fort singulières dans une bouche naïve, et il douta.
Il craignit le ridicule, et, comme l'avait prévu le vicomte, il se fit conduire à la villa de Maurice.
Celui-ci, de son côté, avait pris toutes ses mesures pour que le duc restât son prisonnier. Les carbonari du dehors avaient pu êire avertis par un soldat acheté à prix d'or, et avaient répondu qu'à un signal donné, la maison serait envahie par eux.
Enfin, le duc et Maurice se trouvèrent en face l'un de l'autre. (
François IV tenait à la main la lettre de son rival, et il lui dit en souriant :
— Eh bien! cher vicomte, j'avais donc pris du strass pour un diamant, Marietta pour Suzanne?
— Oui, monseigneur.
— Et depuis une semaine je suis berné, joué, dupé comme un tuleur de comédie? continua le duc toujours sur le ton de la plaisanterie.
— Hélas î
— Bravo, mon maître, voilà de l'habileté... Ainsi, votre femme ne vous a quitté ni jour, ni nuit?
— Ni nuit. Votre Altesse avait pris elle-même la précaution de mettre à ma porte des verroux incorruptibles.
— Alors vous avez raison, vicomte, je me suis trompé; c'était bien Marietta.
— C'était Marietta.
— En sorte que je me croyais en noble compagnie, et que j'étais tout bonnement le rival de M. Hercule Porro.
— Un excellent cordonnier, monseigneur.
— J'en suis enchanté.
— Vraiment... Puis-je savoir pourquoi?
— Parce que cette jeune... Marietta est ravissante.
— Ah!
— Elle a fait les délices de mes soupers fins.
— Oh ! Votre Altesse est indulgente. Elle a dû paraître gauche, embarrassée ?
— Du tout... un entrain, une gaîté folle...
Maurice se mordit les lèvres i'^qjfau sang, car il était persuadé que c'était sa femme qui avait trôné dans ces fêtes de la galanterie.
Le duc s'en aperçut, et, s'appuyant familièrement sur l'épaule du vicomte, il reprit d'une voix plus basse :
— J'aurais juré, sur votre assurance, qu'une petite ouvrière ne pouvait avoir ce charme, cette aisance, cet esprit fin...
— Votre Altesse ignore sans doute que Marietta a été élevée dans le même couvent que Suzanne?
Le front du prince se rembrunit.
— En effet, dit-il, si j'en crois la chronique scandaleuse, cette brillante Marietta compte ses amants par bataillons I
— El par escadrons.
— Alors, vicomte, là, vrai, ce n'était pas Marietta.
— - Votre jugement lui fait honneur, Altesse, voilà tout.
— Vous y tenez? Ecoutez, Maurice, j'ai amené ici celle que vous prétendez être Marietta et que j'appelle Suzanne, je vais la mettre en votre présence, vous déciderez ensuite de quel côté est Terreur.
— Soit, répondit le vicomte; je vais de mon côté faire prévenir ma femme.
Pendant que Maurice écrivait, le duc ouvrit une croisée au fond, et il aperçut au pied du balcon un petit abbé coquet, pimpant, comme il n'en existe plus que dans les États romains. Il fallait l'œil accoutumé de François IV pour reconnaître, dans cet abatto fringant, l'homme de la police secrète. Il fît signe d'approcher à ce protée qui, un instant auparavant, semblait être un pauvre garçon jardinier.
— Quelle est la femme qui m'a suivi au palais? lui demanda-t-il à voix basse.
— Marietta.
— C'est impossible.
— Cela est.
— Quelle femme est donc restée auprès du vicomte?
— La sienne.
— Tu en es sûr?
— Oui.
— Pourquoi ne pas m'a voir averti?
— Je ne réponds que quand on m'interroge.
— C'est bien. Prévenez mon capitaine des gardes d'être ici, avec toutes mes compagnies, à huit heures ; que cette maison soit cernée. Allez.
Maurice avait fini sa lettre, il sonna; il la fit portera safemme, et il se retrouva encore seul avec le duc.
Cette fois la scène allait changer de physionomie.
— Monseigneur, dit Maurice, /naintenant que j'ai pu écrire à ma femme, je n'ai plus aucun intérêt à dissimuler. Je le dis hardiment, j'ai hasardé un mensonge pour attirer ici Votre Altesse; ce n'est pas Marietta qui vous a suivi, c'est Suzanne.
Le duc prit fort mal un aveu qui lui sembla une raillerie après ce que venait de lui révéler l'homme de la police.
— Trêve à cette plaisanterie, monsieur, je ne suis plus votre dupe. Gardez votre femme qui m'a méprisé, etMarietta que je dédaigne.
— Fort bien, monseigneur, vous êtes las de vos amours, et vous les renvoyez au mari.
— Monsieur !
Les regards des deux hommes se croisèrent comme le fer de deux cpées. En ce moment, Suzanne et Marietta passèrent au fond, et derrière elles, la foule des gentilshommes etdes autres prisonniers se précipita de tous côtés. Chacun connaissait la lettre envoyée au duc par le vicomte de Boursonne, et tous étaient curieux de voir cette étrange affaire se dénouer.