UN DIVORCE EN TROIS POINTS
Suzanne et Marietla s'étaient empressées de changer de rôle et de costumes. Chacune d'elles avait repris son véritable nom.
— Monsieur, dit la vicomtesse de Boursonne en Rapprochant de son mari, cette lettre est-elle de vous ?
— Oui.
— Vous me demandez mon consentement à notre divorce?
— Oui.
— Je refuse. Vous n'avez vu, dans notre union, qu'un marché, puisque vous m'avez délaissée pour votre maîtresse. Vous m'avez vendu votre nom, votre titre; je vous ai payé tout cela de mon or. Je garde ce nom, ce titre, et, en échange, je vous laisse ma fortune. *
Maurice se redressa sous cet outrage tombé dédaigneusement des lèvres de sa femme; il bondit comme il eût fait au soufflet d'un homme.
— Madame, lui dit-il d'une voix altérée par la colère, vous venez de placer entre nous deux une barrière insurmontable.
Quoiqu'il advienne, jamais je ne vous pardonnerai cette injure. Gardez donc ce titre, gardez ce nom ; mais, souvenez-vous que ce nom est celui de ma mère, et que si, par malheur, vous le déshonorez...
— Eh bien ?
— Je vous tue!
— Ah ! vous m'aimez encore, s'écria Suzanne.
— Moi!., je vous hais!., je n'aime qu'une femme... c'est Giulia!.. Et Maurice entoura de son bras le col de sa maîtresse qui s'était approchée.
— Et moi, monsieur, répliqua la jeune femme indignée, je n'aime qu'un homme... Et ses regards semblèrent désigner le duc.
Ce dernier pensa que l'homme de sa police avait dû s'abuser; quelle est la policje qui ne se trompe pas, ou qu'on ne peut tromper?
Quant à Maurice, il avait suivi le regard de Suzanne ; il l'avait vu s'arrêter sur son rival; il saisit le bras de la vicomtesse, et i'étreignit avec colère. Celle-ci jeta un cri de douleur. .
— Une pareille violence est inexcusable, fit le duc en $V vançant.
Mais Maurice n'entendait plus rien. La jalousie, la colère l'aveuglaient, et il s'écria :
— Cette femme ne vous appartient pas, monseigneur, cette femme est la mienne. Je n'ai pas de respect à garder pour la maîtresse du prince.
— Vous vous oubliez, monsieur, dit François IV.
— Et pourquoi 9 ... Quand le souverain se fait le rival d'un gentilhomme, il s'abaisse jusqu'à lui, ou l'élève jusqu'à son rang. Il n'y a plus de souverain ici. 11 ne reste que deux hommes, dont l'un a outragé l'autre.
L'exaspération du vicomte de Boursonne était arrivée à un véritable délire. Il leva* la main comme pour frapper; ses amis le retinrent.
La foule les entourait, attendant avec anxiété le dénouement de celte scène. Le duc semblait impassible ; mais il était facile
déjuger, à la pâleur de son visage, quelle émotion violente l'agitait. Quant à Suzanne, elle pleurait dans les bras de sa mère.
Tout à coup, un mot glissé par un ami dans l'oreille de Maurice, fit tomber sa fureur; on lui annonçait qu'avant une demi-heure leurs complices auraient cerné la maison, et qu'il devait s'efforcer de retenir le duc jusqu'à ce moment.
Le vicomte reprit peu à peu son sang-froid, et après quelques banales excuses adressées à François IV, il lui dit :
— Monseigneur, vous venez de vous poser en champion de madame; soyez-le donc jusqu'au bout. Je vous propose un marché.
Le duc de Modène s'inclina sans répondre, et attendit. Maurice continua.
— Je souhaite un divorce, et je suis sûr de l'obtenir si Votre Altesse daigne me prêter son appui auprès du Saint-Père. Madame se refuse à cette séparation volontaire; eh bien! je vous joue son consentement ou ma renonciation à ce divorce.
— Expliquez-vous mieux, dit le prince.
— Nous sommes tous deux de même force aux armes, reprii Maurice, voici des fleurets, jouons en partie liée. Nous ferons trois passes. Si je suis touché deux fois, je laisse Suzanne maîtresse de ses actions; si, au contraire, j'ai l'honneur de vous toucher à deux reprises, vous vous chargerez d'obtenir notre divorce.
Tout en parlant, le vicomte avait détaché deux fleurets d'un trophée d'armes, et il les présenta à son rival.
— Par Dieu, répondit celui-ci, je ne puis vous refuser, vicomte. 11 ne sera pas dit que j'aurai reculé. J'accepte, si madame me veut bien pour son chevalier?
— J'y consens, fit Suzanne.
— Alors, prenez garde, Maurice , je ne vous épargnerai pas.
— Oh ! ni moi, monseigneur.
Les spectateurs se groupèrent autour de celte arène improvisée. Ce n'était pas un duel ; mais une simple joûte avec des armes courtoises.
Les deux combattants étaient de première force, et ils échangèrent plusieurs passes inutiles.
Comme nos lecteurs le savent, François IV était une des meilleures lames de l'Italie. Son jeu était simple, calme, serré, il ne donnait rien au hasard ; seulement, lorsqu'il entrevoyait l'instant décisif, ce jeu réglé, presque académique, arrivait à une soudaineté d'imprévu, de vigueur et d'audace, qui le rendait extrêmement redoutable.
Maurice avait lutté cent fois contre le duc ; il savait quel adversaire dangereux il lui fallait vaincre; mais il se confiait à son agililé, à sa furia toute française. Avec lui, le fer tourbillonnait sans cesse, menaçant de toutes parts, et livrant cependant le moins possible aux chances du destin.
Au bout de quelques minutes, l'assaut fut un instant suspendu, et Maurice dit alors au duc :
— Votre Altesse a-t-elle su, par sa police, qu'il s'organisait une conspiration contre sa personne?
— Peut-être, répondit François IV.
— Vous a-t-on dit que cette fois, il s'agissait, non plus de vous placer sur le trône d'Italie, mais de vous chasser de Modène, reprit Maurice en recommençant d'attaquer son adversaire?
— Oui, dit !e duc; mais comment savez-vous ceci?
— Parce que je suis l'âme de ce complot.
— Vous, s'écria François IV?
— Touché, répliqua Maurice qui venait d'envoyer un coup dans la poitrine de son rival troublé; à moi la première manche*
Ils s'arrêtèrent de nouveau.
— Alors, demanda le duc, vous vous déclarez mon ennemi?
— Votre ennemi implacable, monseigneur, riposta vivement Maurice avec audace. Votre Altesse n'ose-t-elle jouer la seconde manche ?
— Sur-le-champ , monsieur , répondit François IV soucieux.
Les fers furent croisés ; mais il fut facile de voir, que cette
fois, les adversaires apportaient, dans ce combat, un acharnement extrême. Il eût semblé que la vie de chacun d'eux était l'enjeu de la lutte.
Ce fut encore le vicomte qui rompit le silence en demandant, d'un ton railleur, si la police ducale avait promis à son maître la liste des conjurés.
— Précisément, répondit François IV ; un de vos amis nous la vendra demain dix mille florins.
— Le voleur 1 lit Maurice, quand vous pouvez l'avoir pour rien.
— Et comment ?
— En venant la chercher ici.
Et Maurice montra de la main gauche cette liste qu'il défendait delà main droite.
Aussitôt, un des conjurés présen'.s se jeta sur le vicomte, et s'efforça de la lui prendre en criant :
— Trahison !
Au môme instant, le fleuret de François IV vint boutonner la poitrine de Maurice, qui s'écria :
— Vous ne m'auriez jamais louché si l'on n'eût retenu mon bras, et celui qui Ta retenu, Ta fait par peur ; car son nom figure sur cette même liste que voici, et que je vous remets, monseigneur, car le mien est en tête.
Un cri de terreur et de rage retentit parmi la foule. Le vicomte l'apaisa du geste.
— Un instant, dit-il, laissez lire tranquillement Son Altesse. Oui, lisez, lisez, monseigneur, et regardez bien autour de vous. Tous ceux qui sont ici, ont signé ce papier. De quelque côté que vous tourniez vos yeux, ils ne rencontreront que des ennemis.
Le duc releva la tête. 11 comprit, aux regards lancés sur lui de tous côtés, que son adversaire lui disait vrai ; il comprit aussi qu'il était à la merci des conspirateurs, car aucun de ses officiers ne se montrait. Maurice ajouta :
— Les loges des carbonari sont prévenues; dans quelques minutes vos gardes seront nos prisonniers, et, dans une heure, le locsin annoncera votre déchéance au peuple.
— Vous comptez sans l'Autriche, monsieur, murmura François IV, pâle de colère.
— Non, monseigneur, car si vous osez revenir sous la protection des baïonnettes allemandes, je remettrai moi-même à l'Empereur, votre maître, l'acte qui vous constitue en état de haute trahison envers lui.
Le duc de Modènese sentit perdu. Rien ne pouvait le délivrer de cette cruelle situatidb. Il fit un pas, comme pour sortir; mais alors de toutes parts retentit ce cri :
— Mort au tyran !
Et les épées sortirent du fourreau ; et le cercle se rétrécit autour de François IV comme une ceinture de fer. Maurice se jeta entre ses amis et le duc.
— La vie de cet homme m'appartient, s'écria-t-il ; son sang peut seul laver mon outrage. En lui livrant vos noms, j'ai voulu m'ôter toute possibilité de l'épargner. Monseigneur, nous avons encore une manche à jouer, la dernière ; mais cette fois la mort décidera entre nous. Faites comme moi, d'un fleuret
> une épée, et en garde!
Maurice avait brisé la pointe de son arme, et il attendait. Mais le duc avait repris toute sa fierté naturelle et son sangfroid.
— Je ne me battrai pas, dit-il.
— Vous vous battrez, car vous n'êtes pas un lâche. Tenez, monsieur le duc, habit bas ; nos épées trouveront mieux le chemin du cœur.
Et le jeune français jeta bas son habit, et ainsi vêtu, chemise entrouverte, laissant apercevoir sa poitrine, l'œil en feu, la tête haute, «il défia son rival.
— Je ne me battrai pas, reprit François IV avec dédain. On accepte le duel d'un gentilhomme; on ne salit pas son épée contre le fer d'un assassin.
Le duc fit encore un pas vers la porte ; Maurice le retint du geste.
— Vous ne sortirez pas. Entre vous et cette porte, vous trouverez mon épée !
— Vous voulez dire votre poignard... Eh bien! soit, mon-
sieur, tuez-moi... je ne me défendrai pas.. Un roi ne demande pas grâce... Frappez, monsieur, frappez!.. N'a vez-vous pas même le courage de votre crime ?
Le vicomte eut un mouvement de désespoir en face de cette résolution qu'il n'avait pu prévoir. Il voulait un duel ; on lui offrait un a .*ussinpî, et pourtant impossible de laisser le prince s'échapper sans livrer ses amis, ses complices à sa vengeance. Il hésita; mais sa resolution fut bientôt prise. Il connaissait le caractère de son ennemi, ses emportements, la violence de ses passions ; ce fut sur elles qu'il compta. Il s'avança vers le duc, et lui dit :
— Vous refusez un combat loyal, c'est votre droit; maintenant voici le mien. Ce n'est pas un conspirateur vulgaire qui vous outrage, c'est un mari qui vous demande compte de son honneur. Demain, ce mari publiera que François de Modène ne sait se battre qu'avec des fleurets boutonnés, même après avoir été châtié comme un laquais. Celui qui a peur d'un coup d'épée, monseigneur, ne mérite que des coups de canne.
Maurice saisit promptement le stick d'un de ses amis, et le leva sur le prince. Celui-ci se jeta rapidement en arrière, et brisant à son tour le bouton de son fleuret :
— Misérable! cria-t-il, défends ta vie.
— Allons donc, répondit Maurice, et que Dieu prononce entre nous, car l'un de nous deux va mourir !
Un incident inattendu vint changer la face des choses.
La comtesse Cavedoni avait suivi celte scène de provocation avec une anxiété visible. Elle aimait sincèrement le vicomte; elle comprit qu'il était perdu, soit qu'il tuât le duc, soit qu'il fût frappé par celui-ci. Poussée par un senliment instinctif, involontaire, elle courut vers Suzanne.
— Madame, lui dit-elle, j'ai amené tous ces dangers, peutêtre est-il encore temps de les conjurer. Vous avez cru votre mari coupable, vous vous êtes trompée. S'il m'a suivie ici, c'est qu? je l'ai menacé de livrer à l'Autriche un traité secret qui eût perdu ses amis et son père. C'est seulement à l'aide de cette menace que j'ai obtenu celte trahison apparente.
Suzanne, éperdue, se tourna vers Maurice, au moment où
celui-ci allait croiser le fer avec le duc qui s'arrêta un instant aux paroles prononcées par Giulia.
— Tout ceci est-il vrai, monsieur, demanda-t-elle ?
— Sur mon honneur, oui, répondit Maurice.
— Mais je ne suis pas coupable non plus, s'écria la jeune femme, je ne vous ai pas quitté, Marietta sedea srivi Son Altesse.
Ce fut au tour du vicomte de se demander si ce qu'on lui affirmait était mensonge ou vérité. La parole de Suzanne ne pouvait lui suffire ; il lui fallait une preuve palpable, le hasard se chargea de la lui fournir.
Il se rappela tout à coup la légère blessure faite par lui au bras de Suzanne, ou de Marietta, par une épingle, au moment où il la pressait sur son cœur ; il courut vers la fiancée d'Hercule Porro, écarta sa manche, examina, et n'aperçut aucune trace d'égratignure.
Il revint vers Suzanne, lui prit le bras en tremblant, releva sa manchette, et trouva le mouchoir attaché ,par lui. Par un mouvement rapide, il arracha le mouchoir, et découvrit la légère déchirure produite par l'épingle. 11 n'y avait plus à douter, c'était bien Marietta qui avait accompagné le duc.
Celui-ci, qui avait suivi avec attention toutes les confronta- * lions faites par le vicomte, sentit que la mystification était complète ; mais en même temps il entrevit une espérance de salut, car désormais à quel litre Maurice continuerait-il d'être son ennemi implacable? Le duc attendit donc, dans le plus grand silence, pendant que le jeune de Boursonne, ivre de joie, implorait son pardon aux genoux de Suzanne.
En ce moment, un bruit confus arriva du dehors qui ramena le vicomte au sentiment réel de sa situation. Ce bruit, c'était celui de l'Océan au début d'une tempête ; ou celui du peuple au matin d'une révolution. L'Océan élait loin; mais l'orage po-" pulaire grondait en effet.
Les sociétés secrètes, averties par des émissaires, avaient cerné la maison, désarmé les quelques gardes amenés par le duc, et tout était en leur pouvoir. Bientôt les cris :
— A mort le duc, se firent entendre, l'émeute se montrait sanguinaire, et les hurlements approchaient.
François IV resta calme devant ces menaces qui montaient jusqu'à lui; mais Maurice pâlit. Il courut aux portes et ferma les verroux.
— Nous ne sommes pas des assassins, s'écria-t«il, nous vous défendrons contre ces insensés, monseigneur, n'est-ce pas, messieurs?
Un silence glacial accueillit ces paroles. Les regards menacèrent le duc et son nouveau défenseur.
Quant à François IV, ses yeux n'avaient pas quitté lapendule. Quand il entendit sonner huit heures, moment désigné par lui à son capitaine des gardes pour lui amener son régiment, il eut un sourire haineux qui eût fait frissonner ses ennemis, s'ils en eussent deviné le motif.
Maurice s'était placé entre la porte du fond et le duc, comme pour le protéger de sa personne ; on heurta du dehors.
— Ouvrez, monsieur de Boursonne, fit le duc tranquillement.
— Mais, monseigneur, n'entendez-vous pas ce tumulte, ces cris de mort... ces coups de feu?...
— Ouvrez, vous dis-je... Vous n'osez ? Alors je me chargerai moi-même de ce soin.
François IV traversa la masse des gentilshommes qui l'entouraient, et qui l'eussent frappé de leurs poignards s'ils n'eussent eu la certitude intime que le peuple du dehors se chargerait de cette hideuse besogne. Le duc était leur ennemi, leur prisonhier, il était sans défense, et c'est ce qui le protégeait. S'il eût résisté, cent épées l'eussent abattu ; son sang-froid le sauva.
• Il lira les verroux de la porte qui commençait à céder sous les efforts des gens qui cherchaient à l'enfoncer , il ouvrit; mais au lieu de se trouver en face des carbonari, comme s'y attendaient Maurice et ses amis, le prince se vit aussitôt entouré par ses troupes déployées dans les salles, les corridors et les jardins.
C'était une lutte à engager ; lutte incertaine, chacun le comprenait, le duc tout le premier. Les gentilshommes avaient l'é-
pée à la main ; au dehors, les coups de feu retentissant, annonçaient un combat dont nul ne pouvait prévoir l'issue; François IV, en présence de ces conspirateurs énergiques, {et forcés de se battre jusqu'à la dernière goutte de leur sang, comprit qu'il était plus prudent de feindre une générosité dont sa nature ne fut jamais capable.
En homme qui connaît le caractère humain, il s'avança résolument au devant de ses ennemis, semblant se confier à eux, et fit signe à ses gardes de ne pas le suivre.
— Messieurs, dil-il aux chefs des loges, vous êtes témoins que je n'ai rien fait contre vous, ni contre le traité secret que j'ai signé avec vous. Allez-vous, pour une misérable querelle d'amour, frapper en moi le plus ferme soutien de l'unité italienne et l'ennemi le plus dangereux de l'Autriche? Allonsnous, pour toujours, séparer nos causes unies, aux risques qu'elles ne réussissent jamais? Oublions ce qui s'est passé. J'ai contre vous cette arme, et il montra la liste que Maurice lui avait remise ; vous, messieurs, vous avez mon nom, mon adhésion au pacte secret qui nous unit contre notre ennemi commun, l'Autriche. Conservez cet otage qui vous garantit ma fidélité; quant à moi, ajouta-t-ii en riant, comme je ne veux pas que ma police découvre que je conspire avec vous, ne parlons jamais de cette liste.
Et il détruisit à la flamme d'un flambeau le papier que le vicomte avait mis imprudemment entre ses mains.
— Monseigneur, s'écria Maurice, Votre Altesse vient de brûler notre conspiration. Aujourd'hui nous disons vive Yrançois IV ! demain nous crierons : vive le roi d'Italie 1
— J'accepte ce titre. Messieurs, au revoir.
Et le duc de Modène, saluant avec la plus grande affabilité les seigneurs pressés respectueusement autour de lui, s'éloigna tranquillement de cette maison qui avait failli devenir son tombeau.