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LE DERNIER ACTE D'UNE CONSPIRATION

Peu de jours après, les ordonnances de Charles X étaient apportées par les journaux de France; puis la nouvelle de la révolution de juillet; enfin, l'avènement des Bourbons de la branche cadette.

L'anxiété du duc de Modène et des patriotes italiens fut extrême. Les hommes du nouveau gouvernement tiendraient-ils leurs promesses envers les nationalités étrangères? Aideraientils de leur pouvoir d'hier la révolution qui venait de leur livrer la couronne de France? Tendraient-ils la main à leurs anciens complices ou aux royautés absolues? Telles furent les questions qua se posèrent les patriotes italiens.

Au premier abord, la cause du peuple sembla gagnée ; le nouveau ministère français ne venait-il pas de publier cette déclaration de principes : « A l * intérieur, un trône entouré • d'institutions républicaines; au dehors, résolution de sou- » tenir en tous lieux la liberté, et de venger la France des » honteux traités de 4815. »

Le sort de la révolution était dans les mains de deux princes : du duc de Modène, de la loyauté de qui Cyrus Menotti répondait corps pour corps, et d'une tête nouvellement couronnée. Henri Misley garantissait la fidélité de celle-ci.

Jusqu'alors, l'Autriche avait tout ignoré ; mais un jour vint où M. de Metternich entrevit Pabime profond où l'empire allemand allait s'engloutir, perdant tout à la fois sa plus riche province et sa suprématie en Italie. Un seul moyen d'arrêter la révolution existait, c'était de se concilier le trône de juillet. L'Autriche; et bientôt la Russie, entraînée par la crainte de perdre la Pologne, s'offrirent à reconnaître la nouvelle dynastie de la France, si celle-ci se séparait des révolutionnaires. Une lettre de lord Wellington à M. Molé ouvrit l'intrigue, dit M. Charles

de la Varenne dans sa magnifique histoire de l'Italie centrale, et bientôt « le marquis d'Jppony, ambassadeur d'Autriche à » Paris, reçut, delà bouche même du roi des Français, le dé- » tail exact du projet du comité cosmopolite. »

Dès ce jour, la rupture était consommée entre les patriotes et leur ancien chef en France. Mais si celte rupture était facile vis-à-vis de gens sans consistance, même vis-à-vis d'hommes tels que Lafayetle, Laffitte et autres, elle devenait délicate alors qu'il s'agissait d'abandonner le duc de Modène.

Ce dernier, plus inquiet que jamais, avait adressé au roi Louis-Phillippe un de ses émissaires vers la fin de 1830; cet agent fut reçu au Palais-Royal, que le nouveau souverain n'avait pas encore quitté ># et y trouva une réception cordiale.

Il nous répugne tellement de raconter ces faits, indispensables cependant à notre histoire, que nous laissons la parole à Guaiterio :

« Louis-Philippe, dit l'écrivain italien, l'assura qu'il persis- » tait dans ses desseins, et lui montra une lettre originale qui » allait être portée au duc de Modène par le duc de Praslin, » gendre du maréchal Sébastiani. Le messager vole à Modène » et au Cattajo, où se trouvait le duc en ce moment.

» Celui-ci venait justement de recevoir de Vienne un com- » mencement de plaintes et de menaces, et il se croyait trahi » par les libéraux ; mais il put se convaincre, peu après, que » ses trames avaient été dénoncées par Louis-Philippe lui- » même à l'ambassadeur Appony.

» Il décida d'attendre la lettre de Louis -Philippe, et le duc » de Praslin ne tarda pas à arriver à Modène. Le ministre des » affaires étrangères, comte Molza, se rendit auprès de lui » en visite officieuse, et lui demanda la copi<; des lettres de » créance qu'il avait pour le duc v ce qui se pratique en pareille » circonstance. M. de Praslin répondit qull ne possédait point » de copie; qu'il devait remettre sa lettre au duc eh main » propre.

»> Le ministre modénais sortit alors pour se rendre auprès du » duc, atin de se concerter avec lui sur Theure et les détails » de l'audience à accorder à l'envoyé extraordinaire du nou-

» veau roi des Français; mais M. de Praslin, sans attendre au- » cunement la réponse, fit sur-le-champ atteler sa chaise de » poste, et quitta Modène. Le duc eut ainsi l'apparence de n'a- » voir point voulu reconnaître Louis-Philippe, et celui-ci en » retira le profit de pouvoir rompre toute relation et toute pro- » messe "iilerieure.

» François le comprit parfaitement, et chercha aussitôt à » persuader les libéraux qui agissaient en son nom de cesser » leurs pratiques; ceux-ci, au contraire (qui ne savaient^pas » le fond des choses), s'employèrent à le convaincre que les » choses étaient désormais trop avancées, la révolution trop » bien préparée et immanquable, l'exhortant au moins à se te- • nir neutre, et à ne pas tremper ses mains dans le sang des » patriotes. Ce furent des paroles inutiles ; aucun des deux » côtés ne se persuada. »

Il est d'usage que tous les souverains civilisés entretiennent un certain nombre d'espions auprès de chaque cour étrangère; François de Modène gageait beaucoup de ces rapporteurs titrés jusque dans la chancellerie aulique ; aussi fut-il rapidement averti qu'il avait été vendu au gouvernement autrichien.

L'affaire était grave. 11 y avait récidive. Il y allait, pour François IV, de son trône, de sa liberté peut-être. Un honnête homme eût été embarrassé; le duc François ne pouvait l'être.

11 se hâta d'écrire à son cousin l'empereur d'Autriche qu'il eût à se mettre en garde contre le nouveau roi des Français ; il l'avertissait, en fidèle parent, que depuis longtemps il épiait les relations suspectes des révolutionnaires, et qu'il s'était même associé à eux pour les pouvoir plus facilement dénoncer au jour du danger.

La cour de Vienne feignit de croire ; mais le duc sentit que son intérêt exigeait qu'il se réhabilitât dans l'esprit de son maitre en versant le sang de ses anciens amis.

Cependant l'heure où la conjuration italienne devait éclater arrivait. Le général Sébasliani, ministre de la guerre, avait affirmé la résolution du cabinet français de maintenir à tout prix le principe de non intervention, dans la séance de la chambre des députés du 15 janvier 1834. Il avait été répondu

i;tO LA LÉGENDE

en haut lieu, au général Lafayette, au comte de Boursonne et à Henri Misley, que la France s'opposerait, par les armes, à toute intervention de l'Autriche contre un mouvement libéral en Italie. Or, si la France ne permettait pas à Y Autriche de peser dans la balance italienne avec ses soldats et ses c. nons, la révolution était faite.

Aussi, les comités de l'Italie centrale, sur l'invitation du comité de Paris, adressée par le comte de Boursonne à son fils, et transmise à toutes les ventes de l'Italie, /ixèrent-ils l'insurrection* générale au 3 février. A I heure dite, on devait arborer le drapeau national dans toutes les villes. Mais le duc veillait, désireux de rentrer en grâce auprès de la cour d'Autriche.

La nuit du 2 au 3 février, alors que les principaux conjurés de Modène étaient réunis chez Menotii pour se distribuer les rôles dans le combat du lendemain, une forte colonne de troupes ducales, avec de l'artillerie, cerna la maison. Les conspirateurs se défendirent bravement; mais la lutte était trop inégale, la maison se montrait criblée de boulets et de balles, et ses défenseurs étaient morts ou blessés. • Menotti et Maurice furent transportés mourants au palais de François. Celui-ci écrivit, de sa main, ce curieux auiographe, expédié sur-le-champ au gouverneur de Reggio, et retrouvé lors de la révolution de 1848 : « Modène, 3 février 1831. — » Cette min, un complot terrible a éclaté contre moi. Les cons- » pirateurs sont entre mes mains. Envoyez-moi le bourreau. » — François, *

Cette même nuit, la maison habilée par le vicomte de Boursonne et celle de madame Salomon avaient été envahies par une escouade de sbires, et fouillées de la caveau grenier sans qu'on pût découvrir ni Suzanne, ni sa mère. Toutes deux avaient été averties en secret par leur ancienne ennemie, la comtesse Giulia, prévenue par son confesseur, qui tenait la nouvelle de l'arrestation des deux dames d'un de ses pénitents. C^ fut chez la comtesse que se réfugièrent les deux femmes, et le duc les fit chercher partout, excepté chez leur ancienne ennemie.

Quelques jours après, l'annonce de la révolution de Parme et de Bologne forçait François IV à s'enfuir de Modène, et à

chercher un asile sur le territoire autrichien, dans la puissante forteresse de Mantoue, et Suzanne, recouvrant sa liberté, se hâtait de partir pour la France, espérant y susciter des protecteurs à son mari.

En eiïet, Maurice et Menotli restaient toujours prisonniers du duc fugitif. Celui-ci, jugeant dangereux de rendre ses deux complices les plus intimes à la liberté, les avait emmenés dans son exil, sachant, par ses espions, que cet exil ne serait pas long, puisque la France était, en secret, l'alliée de la cour de Vienne.

Hélas ! les peuples ne voient que la superficie des événements qni décident de leur sort, et l'histoire seule les met à nu devant la génération suivante, juge sévère qui donne une larme de pitié aux vjctimes, et stigmatise les rois-bourreaux.

Pendant que l'Italie entière s'insurgeait aux cris de vive la France, se croyant protégée parle principe proclamé bien haut de la non-intervention. M. de Metlernich, d'accord avec le cabinet des Tuileries, tenait à l'ambassadeur de France ces insolentes paroles, destinées à masquer la manœuvre secrète : — « Jusqu'ici, nous avons toléré que la France mît en avant le » principe de non-intervention ; mais il est temps qu'elle sache » que nous ne le reconnaissons en rien pour tout ce qui con- » cerne l'Italie. Nous porterons nos armes partout où s'étendra » l'insurrection. Si cela doit nous amener la guerre, eh biqp ! » vienne la guerre ! nous aimons mieux en courir les risques » que de nous trouver exposés à périr au milieu des soulève- » ments. »

Et les gouvernements s'étonnent de tomber. Ils ont oublié; mais, autour d'eux, la nation humiliée s'est souvenue. La France subit le soufflet de M. de Metlernich; mais ne le pardonna jamais à ceux qui le lui avaient laissé donner.

Comprend-on maintenant pourquoi Charles-Albert repoussa la coopération française de 4848, et répondit : t Lttaliafara du se? »

Louis-Philippe n'avait- il pas répondu à l'envoyé de ce champion valeureux des libertés italiennes : « Je ne me mêle pas aux politiques d'aventure. »

Après la sanglante affaire de Rimini, l'Autriche installa de nouveau ses archiducs et ses bourreaux dans toute l'Italie, et François de Modène, après avoir envoyé à l'échafaud les chefs des principales familles de son duché, songea au supplice des deux prisonniers qu'il avait fait voyager avec lui.

L'un, Cyrus Menotti, sortit de son cachot le 26 mai 1831 pour s'acheminer vers le gibet. Avant de mourir, il fît ses adieux à sa chère patrie, à laquelle il sacrifiait sa vie et les plus tendres affections, et il ajouta : « La tromperie (la delusione) » dont je meurs victime, fera détester pour toujours aux Ita- »> liens toute ingérence étrangère dans leurs affaires, et les »> avertira de ne prendre confiance que dans le secours de »> leurs propres bras. »

N'est-ce pas là aussi la conviction du héros d'Iéalie, de Garibaldi ? Après ce que nous savons, qui serait assez insensé pour le blâmer?

La seconde victime restée à la merci du duc François était Maurice. •

Le vicomte et Menotti avaient, nous l'avons dit, échangé avec le duc, lorsqu'ils conspiraient de compagnie, un sauf-conduit destiné à garantir leur existence, quoi qu'il pût arriver. Jamais le prince n'avait oublié son autographe ducal ; aussi fut-il saisi sur les deux prisonniers lors de leur arrestation, et détruit.

Le supplice réservé à Maurice devait être plus cruel que celui de fin fortuné Menotti; le duc n'avail-il pas à Se venger des outrages du vicomte et des dédains de Suzanne ?

Le jour même où Cyrus Menotti fut traîné à l'ignoble gibet, un prêtre vint avertir Maurice que sa dernière heure était arrivée, et lui apprit la fin de son compagnon diofortune.

Le vicomte de Boursonne s'attendait, depuis longtemps, à cette nouvelle; il la reçut sans trouble. Depuis son arrestation, rien n'avait transpiré du dehors dans sa prison; on ne lui avait remis aucune lettre, on ne lui avait pas permis d'écrire soit à son père, soit à sa femme. Il ignorait absolument le sort de Suzanne.

Après avoir reçu les dernières consolations du prêtre, Maurice eut la visite d'un capitaine des gardes du duc. Celui-ci le

prévint qu'à cause de sa qualité d'ancien officier français, le duc avait ordonné qu'au lieu d'être pendu, il serait fusillé. La sentence devait être exécutée dans l'intérieur de la prison.

Un piquet de soldats fut introduit dans le cachot, Maurice le suivit, et arriva dans une cour spacieuse. On lui banda les yeux, un homme lui lut la sentence, puis on le fit mettre à genoux.

L'officier commanda le feu ; douze coups retentirent. ( Maurice se releva avec surprise , aucune balle ne Pavait atteint.

L'officier s'approcha.

— - Vos hommes m'ont manqué, lui dit le prisonnier fort ému. Allons, monsieur, recommencez, et finissons-en.

— Cela ne m'est pas possible, répondit l'officier ; je dois auparavant en référer à mes chefs.

Maurice fut réinstallé dans son cachot. Devait-il plafcer quelque espérance de salut dans ce hasard qu'il croyait providentiel? Involontairement, après le doute, l'anxiété du premier moment, il se laissa entraîner, à son insu, vers la possibilité de revoir Suzanne, son père, la France, ei, la nuit venue, le sommeil lui apporta, pour la première fois depuis de longs mois, quelques songes de bonheur.

Le lendemain matin, à peine le soleil paraissait -il , que le même officier, qui avait commandé le feu la veille, entra dans le cachot de Maurice, suivi du gouverneur et d'un prêtre.

L'homme de Dieu raffermit le moral chancelant du prisonnier; l'officier lui fit bander les yeux, et, à un signal donné, douze coups de feu retentirent. Maurice encore n'était pas louché.

Il se releva ; cette fois, il y avait de l'égarement dans toute sa personne. Il regagna sa cellulo souterraine, chancelant comme un homme ivre.

Huit jours se passèrent, et chaque matin celte lugubre tragédie fut jouée dans l'intérieur de la prison. Maurice comprit enfin. Le duc ne voulait pas le tuer ; il voulait le rendre fou. Le duc avait sans doute promis de respecter sa vie sur les instances de son père et de l'ambassadeur de France, et le souverain

tenait parole ; il n'avait pas juré de respecter la raison de sa victime.

Maurice sentit le délire s'emparer de son cerveau. Ce prêtre qui , chaque matin , venait lui répéter avec des variations : Frère, il faut mourir! celte toilette du supplicié que les geôliers étaient chargés de lui faire ; ces soldats abaissant, devant lui, leurs fusils veufs de balles hier, mais peut-être bien chargés aujourd'hui ; cette lecture de la sentence; ce supplice quotidien, tout cela, c'en était trop. On meurt bravement une fois, on ne meurt pas cinquante jours de suite, et cette scène se renouvelait depuis près de deux mois , lorsque le vicomte sentit son intelligence prête à défaillir. Qui pouvait le sauver? la mort seule. 11 l'implora; ce fut peut-être pour cela qu'elle lui envoya sa délivrance.

l'embolie

Nous ayons dit que Suzanne, sauvée par les soins de la comtesse Giulia Cavedoni, avait pu se réfugier en France avec sa mère ; elle avait été accueillie comme une fille par le comte de Boursonne, qui avait mis à sa disposition l'appartement jadis occupé par son fils. Le comte s'était adressé au ministre des affaires étrangères, et celui-ci avait reçu la promesse du duc de Modène que la vie de son prisonnier serait respectée; nous avons vu comment.

Fatigué de ne pouvoir obtenir davantage, le comte de Boursonne avait eu recours à la puissance de l'or, il comptait de nombreux amis à Modène, il y fit parvenir une somme importante destinée à acheter le concours de quelques geôliers.

Chaque matin , Suzanne descendait déjeuner chez M. de Boursonne. Un jour, à sa grande surprise, elle apprit qu'il était sorti. Il ne rentra que dans ta matinée; il était pâle, défait, préoccupé; il refusa de rien laisser pénétrer de ses inquié-

tudes à sa belle-fille. Cdle-ci interrogea le valet de chambre du comte, s'informant si son maître avait reçu des lettres d'Italie; aucune dépêche n'avait été apportée à l'hôtel.

Le lendemain matin , avant le jour, un violent coup de sonnette retentit chez M .de Boursonne. Suzanne, qui n'avait pu reposer, se hâta de se lever , et lorsqu'elle entra dans Fappartement du comte, celui-ci sortait tellement troublé, tellement changé , qu'elle recula involontairement et le laissa passer sans oser lui adresser une parole, sans être môme aperçue par lui.

Il rie parut ni au déjeuner, ni au dîner.

Minuit sonnait comme il rentrait.

Celui qui aurait vu ce beau vieillard six mois auparavant lui eût donné cinquante ans ; celui-là qui l'aurait rencontré le soir dont nous parlons, eût affirmé que le comte était octogénaire. En vingt-quatre heures, ses cheveux s'étaient argentés, sa taille s'était courbée, ses traits s'étaient affaissés. Seuls, ses yeux brillaient de cet éclat qui annonce une fièvre intense.

Au lieu de rentrer dans sa chambre, le comte s'arrêta dans le salon, et comme s'il n'eût pas eu la force d'aller plus loin, il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil placé auprès de la cheminée. Sa tête glissa entre ses mains, et il resta longtemps absorbé dans ses pensées sans s'apercevoir que Suzanne s'était placée à côté de lui, n'osant l'interroger.

II la vit enfin, lui prit la main, et serra cette main dans la sienne sans pouvoir prononcer une parole.

— Souffrez-vous? lui demanda-t-elle avec sa douce voix d'ange.

— Ouï. Oh 1 oui.

— Maurice?...

— Oui.

— Vous avez de ses nouvelles ?

— Oui.

— Mauvaises?

— Affreuses.

— Ciel !

— Écoutez, Suzanne, reprit M. de Boursonne avec cet accent

saccadé que donne une violente surexcitation, écoutez, du courage... Mon enfant, demain, demain, ils l'auront tué!...

— Qui ! Maurice?

— Oui, mon fils!... votre époux !... mort!... mort!... mon seul amour en co monde. Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le comte avec un cri de désespoir tellement déchirant que la jeune femme trouva ses douleurs effacées par les angoisses de ce père.

— N'est-il plus d'espérance? hasarda- t-elle.

— Laquelle? Voici deux jours que je cours, que je cherche... Personne... je n'ai pu trouver personne.. J'ai offert mdn or, ma fortune... personne n'a voulu sauver mon fils.

— Mais comment cela eût-il été possible, demanda Suzanne, surprise et inquiète des paroles du comte, et craignant pour sa raison?

Celui-ci comprit la pensée de sa belle-fille, et lui dit :

— Je ne suis pas fou. C'est un secret de famille, un secret que Maurice doit toujours ignorer.

Alors le comte lui révéla comment il pouvait sauver son fils en lui substituant un étranger, en achetant à cet étranger les jours qui lui restaient à vivre.

Il lui apprit que l'âme de la comtesse de Hoursonne lui avait apparu, les deux dernières nuits, sans qu'il l'eût appelée ; qu'elle s'était refusée à toute réponse et qu'elle lui avait ainsi annoncé la fin prochaine de leur fils.

— Cette nuit même, dans une heure, dans un instant peutêtre, la comtesse trépassée va se montrer à moi une troisième fois, et demain tout sera fini, Maurice sera mort!

De tout ce que venait de lui confier son beau-père, Suzanne n'avait retenu qu'un fait, c'est que l'on pouvait donner sa vie pour celle du vicomte. Elle fit répéter cela à M. de Boursonne, et sûre de ne pas se tromper, elle lui dit simplement :

— Pourquoi chercher au loin ce dévouement que vous deviez être sûr de rencontrer ici? Ce n'est pas à un indifférent de sauver mon mari, c'est à moi !

Le comte refusa ce sacrifice, sacrifice odieux, que Maurice maudirait. A

La jeune femme supplia; son mari ignorerait toujours ce dévouement.

— Non, non, répétait le comte, il ne sera pas dit que tant de jeunesse, de beauté, de vertus périront pour conserver un fils à un vieillard égoïste, et qui tremble pour sa race. J'aime mon fils, et s'*il ne fallait que s'ouvrir les veines pour l'arrachera la mort, je disputerais à l'univers entier le bonheur de me sacrifier à mon enfant; mais vous?... Oh! jamais ! jamais !

— Vous n'avez pas le droit de me refuser, mon père. La mère de Maurice a révélé à quelles conditions son fils serait sauvé ; eh bien! ces conditions, je les accepte. Oui, continua-t-elle, non plus en s'adressant à M. de Boursonne, mais comme si elle parlait à un être invisible: oui, je donne ma vie pour celle de Maurice ! Le pacte est maintenant conclu, conclu malgré vous, mon père. A cette heure, si ce pouvoir extraordinaire est réel, votre enfant est près de sa délivrance, et moi... moi, je prié seulement Dieu de me le laisser embrasser une dernière fois.

M. de Boursonne baisa la main de cette jeune femme qui se dévouait avec tant de simplicité, comme si elle eût rempli la tâche la plus douce et la moins difficile. Elle sacrifiait, à vingt ans, une vie toute d'amour, de plaisir, d'espérances et d'illusions, et elle souriait au vieillard qui pleurait.

La nuit se passa ainsi ; l'esprit de feu la comtesse de Boursonne ne parut point.

— Cachez bien à Maurice la cause de ma mort, répéta Suzanne, qu'il ne se la reproche jamais. Je ne veux pas que ma pensée soit pour son souvenir un remords, môme un reproche. Quand je ne serai plus, qu'il ne se sou vienne de moi quecorame de la femme qui l'a le plus aimé, si Dieu ne me laisse pas attendre son retour.

M. de Boursonne demeurait saisi d'admiration en présence de tant d'abnégation et de calme. La voyant fraîche et rose, ses longues paupières à peine bleuies par la veille, et la figure pleine de santé, le vieillard doutait. Il se prenait à espérer que son fils pourrait échapper au bourreau de Modène sans que le sacrifice fût nécessaire.

Vers le matin de cette nuit terrible, la jeune femme ne put

résister à la fatigue; elle s'endormit d'un si doux et si tranquille sommeil que le comte se garda bien de le troubler.

M. de Boursonne se prit à considérer cette belle jeune fttle la tête renversée en arrière sur son fauteuil, et la bouche demisouriante.

Tout à coup, le front de Suzanne se rembrunit, une pensée pénible s'y reflétait comme dans un miroir. Elle parut apercevoir, dans un songe, un effrayant spectacle, et elle murmura d'une voix entrecoupée.

— Une prison... Ah!... des soldats... Ils chargent leurs fusils... Voici la poudre... des balles... M. de Boursonne tressaillit à ce dernier mot. Suzanne continua:

— Un prêtre... Maurice se lève... Le prêtre... Ciel!... cette femme!.., cette femme avec lui... 11 la serre dans ses bras... Ah!... cette femme!... Ah!... ah!...

La vicomtesse se débattait contre cet affreux cauchemar, avec des cris convulsifs tellement douloureux que M. de Boursonne lui prit la main et réveilla.

Suzanne r'ouvrit les yeux, sourit au comte, et lui dit seulement :

— Ah î c'est vous, mon père... quel doux sommeil.

Ses yeux se fermèrent de nouveau, sa tête retomba sur le fauteuil, elle parut endormie ; elle était morte.

M. de Boursonne n'eut d'abord aucun soupçon de cette fin si subite et si inattendue; mais n'entendant plus la respiration de sa belle-fille, se rappelant la mort foudroyante de Julien Mo risset, il prit le bras de Suzanne... le pouls avait cessé de battre... il plaça sa main sur son cœur... le cœur était muet; Suzanne était bien morte.

Le comte appela, envoya chercher son médecin, et le docteur Désouches ne put que constater l'impuissance de sa science.

— C'est sans doute un anévrisme, demanda la femme de chambre qui sanglottail au pied du lit de sa maîtresse ?

— Non, répondit Désouches, non ; madame la vicomtesse de Boursonne a été frappée par ce coup de tonnerre que lamédecine nomme embolie.

Cette terrible maladie n'est véritablement étudiée, connue el bien détinie que depuis peu d'années. Un curieux mémoire , lu par M. Velpeau, notre célèbre chirurgien, à l'Académie des sciences, a prouvé qu'un caillot de sang entrait souvent dans la circulation. Tant que ce caillot parcourt des vaisseaux plus larges qu'il n'est gros, il apporte peu de trouble dans l'économie de noire corps, tout au plus un malaise que la médecine est encore impuissante à diagnostiquer, et plus impuissante encore à guérir. Mais le jour où ce petit amas sanguin, entraîné dans le torrent de la circulation s'engage dans un conduit plus étroit que lui, et qu'il l'obstrue, le malade tombe foudroyé, comme s'il eût bu quelques gouttes d'acide prussiqueou de curare. J'ai connu plusieurs personnes frappées par l'embolie, la mort la plus désirable de toutes les morts ; on ne souffre pas.

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