UN CAPUCIN
Nous avons laissé Maurice sous la menace incessante d'un supplice vraiment infernal, el nous avons vu sa raison prête a l'abandonner. Celte torture morale durait depuis six semaines, lorsqu'un jour la cour d'Autriche lit réclamer le captif pour l'envoyer au Spielberg.
Le duc de Modène ne fut pas la dupe de celte attention allemande, il comprit que M. de Metternicb voulait interroger le vicomte de Boursonne sur les détails de la conspiration dans laquelle l'archiduc François IV avait trempé, et il jugea prudent de faire charger à balle les fusils de ses soldats, dès le lendemain matin.
Le soir même, le duc manda son ministre de la police, il signor Riccini. Nous ne pouvons citer ce nom sans y accoler la peinture de ce singulier ministre, faite par M. Bianchi, l'un des membres de l'administration des'duchés en 4848 :
« Le ministre de la police, écrit M. Bianchi au sujet de Rie-
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» cini, quand la cour ducale, au mois de mai, allait habiler » Reggio, avait coutume d'ameneravec lui sa maîtresse, qu'il » logeait dans un hôtel hors la ville, VHôtel de VAnge, et il » exigeait que la police et la gendarmerie fissent bonne garde » autour, et empêchassent d'entrer chez elle les galants. Le di- » recteur de la police, assez mécontent de cette besogne, en i écrivit au duc dans un de ses rapports, et au dos de ce rap- » port, le duc traça de sa main cette réponse que j'ai lue, et » que je transcris ici : — Si conosce pur troppo chè Riccini è » un porco; ma per carità si guardi di {are che egli dia il » minore scandalo possibilc. — Nous ne savons que trop que » Riccini est un porc ; mais, par charité, qu'on s'arrange de » façon à ce qu'il fasse le moins de scandale possible. »
Le duc fit donc appeler auprès de sa personne ce minisire porco, et il lui donna Tordre de cesser toute dissimulation dans l'exécution prochaine de Maurice, et de lui faire envoyer douze balles dans le crâne.
A l'aurore, comme cela se pratiquait depuis cinquante jours, les préparatifs de l'exécution furent commencés, et un capucin fut introduit auprès du condamné. Selon l'habitude, le geôlier laissa seuls le prêtre et le prisonnier.
Comme le confesseur était changé presque chaque jour, Maurice examina celui ci, et le vit, avec une certaine surprise, s'assurer du regard si personne n'écoulait. Satisfait probablement de son muet examen , le capucin fit signe à son pénitent de s'agenouiller devant lui; puis il lui dit le plus bas possible :
— Pas un cri, pas un mot, pas un geste qui puisse nous trahir ; je viens vous sauver.
Maurice tressaillit ; son cœur battit à rompre sa poitrine ; pourtant il se contint. ,
— Qui donc êles-vous? demanda-l-il.
Le prêtre écarta, sans répondre, le capuchon qui enveloppait sa tête, et le vicomte reconnut Giulia.
Celle-ci lui dit :
— Grâce à For envoyé par .votre père , j'ai acheté deux de vos guichetiers. Vous allez revêtir le costume que je porte; le
DE L'HOMME ÉTERNEL Hl
geôlier qui va venir est payé, il vous conduira hors de la ville ; vous trouverez des chevaux, de l'argent, et vous gagnerez la frontière.
— Mais vous?
— Je resterai. Nous ne pouvons sortir deux de cette prison .
— Je no vous abandonnerai pas à la vengeance du duc.
— Je n'ai rien à craindre , répondit généreusement la comtesse qui savait le contraire.
Maurice hésitait; mais enfin Giulia parvint à lui persuader qu'elle ne courait aucun danger. Le vicomte se laissa convaincre ; il remercia la comtesse dans un long embrassement, revêtit son costume, et suivit le guichetier qui vint le chercher.
Un quart d'heure après il était libre et courait vers la frontière , tandis que la comtesse était arrêtée. Ce sont ces diverses scènes que Suzanne avait entrevues dans son sommeil.
Le duc entra dans une fureur indicible lorsqu'il apprit la fuite de son ennemi ; il dicta deux ordres : le premier concernait la poursuite du fugitif; le second ordonnait le châtiment de sa complice.
Si Maurice eût pu deviner quel serait ce supplice, il eût fait le sacrifice de sa vie mille fois avant de le laisser endurer par la pauvre femme qui s'immolait pour son salut.
Un des articles du code pénal en usage à Modène portait ceci : — « Le châtiment corporel consiste en coups de verges • pour les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans et pour les > femmes; en coups de bâton pour les hommes adultes, et ne » peut aller à moins de cinq coups, ni à plus de vingt. »
A vingt coups , un homme de force ordinaire meurt presque toujours.
Nous regrettons de ne pouvoir transcrire une partie de ce code hideux, Tune des hontes de l'Autriche et de ses archiducs; nos lecteurs y puiseraient, non pas la haine du peuple autrichien, brave nation écrasée sous le poids des impôts, mais le mépris et l'horreur de son gouvernement. Par malheur, ce récit nous conduirait trop loin.
Revenons donc à la comtesse Giulia. Elle fut condamnée ,
comme tant de nobles Italiennes et Hongroises, à être battue de verges.
Portée sur la place publique, dépouillée de ses habits en présence des officiers allemands, qui riaient, cl de leurs soldats, la comtesse ne pleura, ni ne supplia. Sa pâleur seule témoignait de son effroi.
Quand la main du bourreau arracha le dernier vêtement qui voilait sa poitrine, Giulia, par un geste de pudeur, chercha vainement à briser les liens qui retenaient ses bras captifs; mais les cordes s'enfoncèrent plus profondément dans les chairs, et le sang jaillit sur ses mains frél îs et délicates.
Les bourreaux rétendirent sur une planche, et fy fixèrent à faide de liens , puis le supplice commença. La pauvre femme, à demi-nue, était livrée en spectacle aux moqueries des sbires et des soldats autrichiens qui l'entouraient. Pas un Italien ne se montra.
Aux premiers coups, la victime laissa entendre de sourds gémissements; au huitième , le sang ruisselait, et le dos ne formait déjà plus qu'une plaie ; elle cria. Au douzième, les cris devinrent des hurlements. Lorsquaprès le vingtième, le bourreau détacha la jeune femme et voulut la relever, elle était morte.
Ce jour-là, Maurice arrivait à Paris, se jetait dans les bras de son père, et apprenait que Suzanne n'était plus.
Deux femmes l'avaient aimé , s'élaient dévouées pour lui, et toutes deux avaient payé leur amour de leur existence.