‹ La légende de l'homme éternelChapitre 20 sur 43 · VOYAGES ET VOYAGEURS · texte numérisé non relu

VOYAGES ET VOYAGEURS

Je confesse franchement mon antipathie pour les voyages; je ne connais rien de plus niais que de passer ses journées dans une boîte de chemin de fer, ses nuits dans la cabine goudronnée d'un steamer, et toute cette fatigue sous le prétexte do voir un paysage, ou d'admirer l'Océan. Un pareil aveu ne peut oser se produire qu'après de longues pérégrinations; un dégoût aussi accentué des voyages ne peut se justiûer que quand on a parcouru le monde plus longtemps encore que Joconde. On ressemble alors à ces vieux libertins qui dédaignent les femmes, parce qu'ils ne peuvent plus s'en faire aimer.

C'est, en effet, ce qu i m'arrive. J'ai tant de fois accompli le tour de l'univers que j'en suis las. Tour à tour j'ai visité l'Italie et la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne, l'Amérique à esclaves et l'Amérique libre, l'Asie et l'Afrique, depuis Alger jusqu'au Sahara ; je m'arrête, dans la crainte seulement d'humilier mon lecteur.

Ai-je assez vu? oui, n'est-ce pas? Eh bien ! je vais vous dire comment j'ai voyagé. Comme Buflbn écrivait son histoire des animaux, au coin du feu, panloufles aux pieds, et robe de chambre en guise de caoutchouc, c'est la vraie manière de tout voir. Autrement, le temps s'use à chercher un wagon, un bateau à vapeur, une patache, une carriole ou un mulet.

J'ai demandé aux magnifiques photographies des frères Bisson de me laisser (aire, en leur compagnie, l'ascension de tous les monts blancs de la Suisse, et la neige ne m'a gelé aucun orteil ; j'ai prié le fils de mon ami Lockroy de m'ouvrir le merveilleux album qu'il vient de rapporter de la Syrie, et grâce à cet intrépide voyageur, j'ai visité, sans être cuit par le soleil ou croqué par un crocodile, les splendeurs du Liban aux cèdres millénaires, les rives désolées de la mer Morte, les rues ensanglantées d'Ab-el-Kamar, les bords du Nil et le désert aux longues caravanes se déployant sur le sable brûlant comme le serpent des savanes de l'Amérique.

En un jour, j'ai vu plus de pays, plus de peuplades variées, plus de monuments que cent touristes en auraient pu contempler dans un siècle. J'ai fait le voyage des égoïstes, c'est le bon; j'ai laissé accomplir l'autre aux malheureux qui portent, à Tinslar des hirondelles, la bosse qui caractérise le Juif-Errant.

Ceci posé, il est bien convenu que je suis un vieux voyageur, un forcené touriste, et c'est en celte qualité que j'introduis mon lecteur dans la jolie ville d'Almeria, un charmant port de mer de la Méditerranée, que j'ai visité., comme le reste de l'univers. Je prie encore mon lecteur de me suivre jusqu'au fond de la vaste baie, d'où l'on jouit de la plus belle vue du monde, et de s'installer avec moi dans une hôtellerie demi coquette et demi sale.

A la porte, se tient un petit homme rougeaud de figure, rougeaud des mains, rougeaud des cheveux, tellement vif et pétulant, qu'il est facile de ne pas le reconnaître pour un Espagnol, mais tout simplement pour un aubergiste de sang fort mêlé. En ce moment, ce tyran du logis gourmande ses valets et ses servantes.

— Vous n'êtes que des fainéants, des coquins ! crie-t-il,

qui soit entrée dans la port de toute Tannée, et quand je loge ici des Anglais, des Français, des Italiens, et jusqu'à des Turcs, pas un de vous n'a eu l'esprit de m'amener les voyageurs allemands de ce navire!

Quand celte marée montante de paroles fut un peu apaisée, un des garçons répondit :

— Il n'y avait qu'une femme comme passager.

— Une margrave, peut-être?

— Je ne sais ; elle est entrée chez le riche correspondant du banquier de Francfort, M. Turheim, notre voisin.

Eh! tenez, la voici.

En effet, une dame entrait. L'hôte salua jusqu'à terre.

— Que demande Votre Altesse? s'empressa-t-il de dire.

— Je ne suis pas Altesse, répondit l'étrangère avec un accent allemand très-prononcé. — Dites moi, logez-vous ici un jeune homme... un peintre?

— Un peintre? fit l'aubergiste d'un ton assez dédaigneux.

— Oui, trente ans, taille élancée, figure ouverte, riche et certainement généreux, qui s'appelle Maurice?

— Maurice, tout court?

— Oui.

— Je n'ai pas ça chez moi .

— Bien. Pouvez-vous me donner une chambre?

— Assurément, princesse. Notre hôte tenait aux titres.

— Je ne suis pas princesse... Montrez-moi une chambre d'où je puisse voir la mer.

— Celle de la terrassa... vue superbe sur le port... appartement rare... Je ne le donne qu'aux princes. Il est fort cher.

— Vous ai-je demandé le prix, interrompit l'Allemande d'un ton sévère? Hâtez- vous!

— Le temps d'ouvrir les fenêtres, de renouveler l'air, dVpousseter les meubles.

Elle ne marchande pas, pensa l'hôtelier tout en courant préparer l'appartement; c'est quelque femme de banquier allemand. Quelle belle addition je lui ferai !

L'étrangère resta seule. C'était une femme d'environ cinquante ans ; elle avait dû être fort belle, et ses traits annon-

çaient un caractère des plus énergique. Sa mise était simple, presque austère.

En ce moment elle réfléchissait.

— Pourquoi, se disait-elle, Maurice n'est-il pas encore arrivé à Almeria, comme il me l'écrivait? Pourquoi ne s'être pas tenu prêt à traverser la mer après avoir reçu mon premier avertissement? Il sait cependant que son sort, sa fortune, tout enûn dépend d'une minute de retard.

L'hôtellier rentra, et annonça que la chambre était prête ; l'Allemande le suivit en lui recommandant de l'avertir dès que le jeune peintre français, M. Maurice, arriverait.

— Maintenant, ajouta-t-elle, servez-moi vite à dîner.

— Quel nom inscrirai-je sur mon registre? demanda raubergiste?

— Madame Acker.

Et elle suivit Pun des valets. «

— Madame Acker!... une bourgeoise 1..: L'aubergiste fit la grimace... Elle paiera comme une tête couronnée.

Le bavard n'avait pas encore achevé ses réflexions que deux personnages nouveaux se présentèrent, un homme déjà âgé, el une toute jeune fille. Ils descendaient d'une fort belle voiture, bien attelée, et lestement conduite.

La vue des chevaux, des laquais et du carrosse produisit un effet magique sur l'hôtellier, qui salua plus bas que jamais en roulant son bonnet entre ses mains.

La jeune fille fut s'asseoir d'un air boudeur, et celui qui l'accompagnait plongea son regard aussi loin que possible sur la route, avant d'entrer dans la salle. Après cet examen rapide, il demanda un logement isolé pour lui et sa nièce.

— Ce pavillon convient-il à Votre Excellence? fit le maître de l'établissement.

— Oui. Faites-y porter nos malles, répondit le voyageur avec un accent tudesque aussi accentué que celui de madame Acker.

— Allons, l'Allemand donne aujourd'hui, pensa l'aubergiste, qui demanda le nom de ses hôtes.

— M. Karl et sa nièce.

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Celait un vigoureux vieillard que ce voyageur à la lôte expressive, aux cheveux jadis blonds et légèrement teintés de blanc à cette heure, à la bouche demi-railleuse, aux yeux pleins de feu. L'ensemble était celui d'un bon bourgeois allemand, retiré du commerce, et voyageant, avec sa nièce, potnr oublier les longues années passées dans son comptoir immobile.

Celte nièce pouvait avoir tout au plus dix-sept à dix-huit ans. Elle, aussi, avait les cheveux blonds d'une enfant de la Germanie; mais le temps ne les avait pas encore grisonnés, et ils se développaient autour de sa jolie tête comme un diadème rayonnant plutôt que comme une simple chevelure. Ses yeux auraient défié l'azur du ciel, et ses lèvres encadraient, dans leur cercle vermeil, les plus belles perles de Golconde. Ajoute* à cette esquisse un je ne sais quoi de piquant, de mutin, de romanesque, et vous aurez Je portrait, sinon d'une très-jolie femme, du moins d'une jeune Glle tout à fait séduisante.

Ce fut elle qui rompit le silence tout en sortant d'une petite valise divers objets de voyage.

— Où sommes-nous donc ici, mon oncle?

— A Almeria, mon enfant.

— Ah!... Et pourquoi revenir sur nos pas? Pourquoi ae pas visiter toute la province, et même le royaume de Grenade, ainsi que nous nous Tétions proposé?

— Excusez-moi, ma chère Ghristiane ; mais après un \oyage si long, je me sentais fatigué.

— Fatigué!... vous, un chasseur sans pareil; ohl je n'en crois rien. Tenez, mon oncle, vous n'êtes pas franc. Quelque chose vous aura contrarié en route, et de là ce changement à notre itinéraire.

— Mais non, répondit l'oncle du ton le plus naturel.

— Oh ! par exemple.

— Eh ! quoi donc? dites, chère nièce?

— N'en parlons plus, répondit la jeune fille en frappant de son petit pied le parquet avec impatience.

— Parlons-en, au contraire. Je ne veux pas qu'une ombre obscurcisse ce beau front. Ne me suis-je pas dévoué à votre bonheur, et depuis que vous êtes orpheline, depuis que vous

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êtes ma fille, aurais-jeeu le malheur de vous paraître un mauvais père?

— Oh! vous m'avez tout sacrifié s'écria Christiane en couvrant son front de baisers, les honneurs : car vous pouviez prétendre à de hautes dignités, tandis que vous avez passé votre vie auprès de moi, à me garder dans notre paisible domaine. Là même, vous mavez fait le sacrifice de vos plaisirs favoris : la chasse, qui vous eût éloigné de moi; les réunions de la noblesse, où le respect de tous vous environnait... Vous m'avez sacrifié jusqu'à notre patrie, votre chère Allemagne, aussitôt que ce mal étrange a menacé ma santé. Au premier mot du médecin, il y a six mois, nous sommes partis, et jamais guide plus complaisant, ami plus délicat, gardien plus tendre n'a donné s» s soins à une frôle voyageuse, à une pauvre enfant maussade. Ah ! mon cher oncle, Dieu me préserve de ne pas vous appeler le meilleur des pères ; Dieu me préserve de ne point payer tout le dévouement de votre généreux cœur avec toute la reconnaissance du mien.

— Allons, allons, Christiane! fit l'oncle attendri plus qu'il ne voulait le paraître, les émotions vous sont défendues, les émotions de tous genres... L'enthousiasme, quand on voit un beau paysage, émotion... l'ardeur d'une course rapide à cheval, émotion... l'entraînement d'une conversation agréable avec certains interlocuteurs, émotion ! émotion!... Et voilà pourquoi, Christiane...

— Voilà pourquoi nous sommes à Almeria au lieu de continuer notre chemin.

— Vous croyez ?

— Voilà aussi pourquoi vous étiez si souvent contrarié pendant notre voyage ?

— En compagnie de ce jeune homme qui s'est si adroitement lté avec nous... Le fait est, Christiane, que vous étiez alors beaucoup trop impressionnable... Je parle de l'émotion de paysage, reprit l'oncle en riant... Ahl c'était un aimable garçon, il faut en convenir.

— N'est-ce pas?

— Un charmant compagnon.

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— Pour vous, surtout, mon oncle. Il était si bon chasseur... Ahl les belles parties que vous eussiez faites en Allemagne avec M. Maurice,..

— Tiens, ma foi, c'est vrai, il s'appelle Maurice.

— En vérité, monsieur, répliqua Christiane avec une vivacité qui prouvait l'intérêt qu'elle prenait à celte phase de la conversation, en vérité, vous parlez de ce jeune homme comme vous parleriez d'un mort.

— Oh ! fit l'oncle, un camarade de grand chemin est un mortel éphémère :

« Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus. »

— Est-ce un Allemand qui a dit ceci, ou un Italien ?

— C'est un Français, un compatriote de M. Maurice.

— Ah! c'est juste, ce monsieur est Français.

— Ainsi,mon oncle,M.Mauriceesl entièrement mort pour vous?

— Mort et enterré, ma nièce... Et pour vous?

— J'ai plus de mémoire... je n'oublierai pas si \ite...

— Quoi donc?

— Son obligeance si délicate, ses prévenances pour vous, l'esprit et le feu de ses explications, souvent très-savantes, son enthousiasme sincère et de bon goût... en un mot, les quinze jours qu'il a passés à visiter les mêmes endroits que nous, et pendant lesquels il vous a comblé, vous particulièrement, de politesses recherchées... D'abord, moi, je ne suis pas ingrate, quand il s'agit de mon oncle... et voilà pourquoi je n'ai pas trouvé poli de perdre ainsi ce jeune homme sans un mot d'adieu, comme on perd un pauvre chien suspect.

— Allons, le petit cœur déborde, j'aime mieux cela, pensa M. Karl, qui s'empressa de répondre, d'un air moitié railleur, moitié sérieux.

— Ma chère Christiane, je vous ressemble de tout point, el je n'oublierai jamais la bonne grâce avec laquelle ce jeune homme vous offrait la main pour escalader une montagne... l'obligeance qu'il mettait à vous cueillir les-plus belles fleurs sur le bord des précipices au risque de se rompre le col... les explications passablement savantes et certainement spirituelles qu'il

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vous donnait toujours à cinquante pas en avant ou en arrière de moi... Oh! non, je n'oublierai jamais tout cela, et je lui en garde ce qu'on appelle une solide reconnaissance... Mais je n'oublie pas non plus que vous vous appelez Christiane d'Ehrenfeld, que vous êtes comtesse à cette heure, et que si Dieu appelait à lui votre oncle, comme il a si prématurément appelé mes autres frères, c'est à vous que reviendraient ses domaines, et le titre de duchesse... Or, pourquoi voyageons-nous, Christiane ? Parce que je trouve qu'on meurt trop à Ehrenfeld... j'ai là-dessus mes idées... Or, comment voyageons- nous?... incognito... je ne suis plus le duc Maximilien d'Ehrenfeld... je m'appelle monsieur Karl... et vous Christiane tout court... Il me parait donc raisonnable d'éloigner quiconque cherche à s'approcher plus que nous ne voulons de nos petits mystères... Et comme ce M. Maurice n'eût pas manqué de nous reconnaître au premier hasard, le plus court parti, je pense, était de le quitter brusquement et de lui faire perdre nos traces. C'est fait, je m'en réjouis. Vous vous ennuierez sans doute à Alineria; mais vous prendrez patience en vous rappelant ce que nous sommes, et la gravité des intérêts que nous avons à ménager. D'ailleurs, vous m'aimez, Christiane, et vous aurez de l'indulgence pour moi, même si Je radote. Suis-je franc, celte fois, et m'avez-vous compris?

— Embrassez-moi, monsieur, et pardonnez-moi mes étourderies. Tenez , tout cela est effacé, et je veux: ra'amuser considérablement à Almeria.

— Je vais tâcher qu'il en soit ainsi... D'ailleurs , je ne tiens à cette ville qu'à cause du chevalier d'Asfeld qui doit nous y rejoindre, s'il a de sérieuses nouvelles à nous apporter d'Ehrenfeld. Je vais donc surveiller notre installation.

— Et moi, je vais vous attendre tout en prenant quelques croquis sur mon album.

Dés que son oncle fut sorti, la jeune fille ouvrit, en effet, son album , moins pour y placer quelques coups de crayon que pour y chercher une distraction â ses pensées, pensées qui s'adressaient au compagnon de voyage qu'elle avait regretté, à- ce 1 jeune Français, un peintre, un artiste, sans nom,

sans famille peut-être, car il ne s'était fait connaître que sous le prénom de Maurice.

Par une sorte de fatalité , le premier feuillet qui s'ouvrit sous les yeux de Christiane fut une jolie esquisse de paysage due au crayon de ce même monsieur Maurice ; c'était jouer de malheur. La petite comtesse l'examina longtemps» si longtemps même, qu'elle oublia de retourner la page.

Tout à coup, une main s'appuya familièrement sur son bras, et une douce voix lui dit :

— Merci. Vous ne m'avez donc pas tout à fait oublié?

La jeune fille jeta un cri et leva les yeux sur l'indiscret, qui regardait par-dessus son épaule en souriant.

— Monsieur Maurice! fit-elle.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ce monsieur Maurice n'est autre que le vicomte de Boursonne, que nous laisserons adressant de vifs reproches à sa jeune compagne de voyage sur la manière peu polie avec laquelle on lui a faussé compagnie, puis nous retournerons quelque peu sur nos pas afin d'expliquer la présence de Maurice à Almeria, et sa nouvelle qualité d'artiste peintre.

A son retour en France, le vicomte avait appris la mort de Suzanne et en avait conçu le plus vif chagrin; bientôt la nouvelle du supplice atroce souffert pour lui par la malheureuse Giulia, l'avait plongé dans une mélancolie tellement profonde, que le docteur Désouches avait jugé prudent de le faire voyager. Le corps et l'esprit avaient tant souffert qu'il élait urgent de leur donner de l'exercice et de la distraction. 11 avait donc été convenu que Maurice voyagerait. Seulement, comme son nom avait retenti dans les journaux, et qu'il eût été très-pénible de se voir l'objet d'une attention fatigante, que d'ailleurs il pouvait craindre le poignard d'un des émissaires de son ancien ami de Modène, il fit porter le seul nom de Maurice sur son passeport. Puis , pour écarter encore mieux les indiscrétions, mettant à profit son talent fort agréable de dessinateur, il remplaça son titre de noblesse par un titre d'artiste. Avant même son départ, son père avait jugé prudent de répandre partout, même dans les feuilles publiques, le bruit de sa mort,

afin de rassurer le duc de Modène, et de lui laisser oublier son complice et sa victime.

Deux ans se passèrent donc pendant lesquels Maurice voyagea en Suisse, en Angleterre, en Écosse, enfin en Portugal et en Espagne, où le hasard lui fit rencontrer Christiane et son oncle.

Sa profonde tristesse avait frappé ces deux vogageurs et les avait intéressés. Ils avaient soupçonné une douleur cachée ; ils ne s'étaient pas trompés. Rien n'inspire plus d'intérêt qu'un chagrin sincère dont on entrevoit la cause sans pouvoir l'ap profondir; ce fut de ce sentiment que naquit ce commencement d'intimité qui eût troublé le repos de Christiane, si son oncle n'y eût apporté le plus prompt remède en prenant la fuite.

De son coté , Maurice avait senti quelqu'afïection pour ce brave homme de monsieur Karl, si bon, si simple, et cependant si savant et si distingué ; il l'avait pris pour un négociant retiré des affaires, et croyait, ma foi, lui faire quelqu'honneur en voyageant dans sa compagnie.

Il y avait longtemps que Maurice s'était promis de ne plus aimer; le souvenir de Suzanne, de Giulia, se présentait encore sanglant à sa pensée; il se croyait fort contre toute passion nouvelle, et il n'eut peur d'adorer Christiane que le jour même où il la crut perdue à tout jamais pour lui. Ce jour-là, il pensa devenir fou, comme s'il eût encore hrbité les sombres cachots de Modène.

Il existe des natures ardentes qui ont autant besoin d'amour que d'autres ont soif de calme et de repos ; il faut aux uns que le cœur soit sans cesse occupé, aux autres que la tôle travaille sans relâche , affaire de tempérament. Maurice n'aurait pu vivre longtemps sans qu'un sentiment inlime occupât sa pensée ; il fallait à cette nature généreuse et pleine dVffervescense, que les dangers avaient mûrie sans l'affaiblir, il lui fallait autre chose que des souvenirs. Les morts vont vite, dit la ballade de ttûrger ; oui, bien vite dans la mémoire des vivants. D'ailleurs, Maurice n'aimait déjà plus Giulia, et n'aimait pas encore Suzanne, lorsqu'elles lui avaient fait le sacrifice de leur exis-

tence! Ah ! si la mort n'est pas le néant; si les vaincus de la vie, ensevelis dans le sein de la terre ou immatérialisés dans l'immensité de l'univers ; si ces pauvres âmes errantes ont conservé des yeux qui voient, des cœurs qui souffrent, un cerveau < qui comprend, comme nos trahisons terrestres doivent les rendre jalouses.... non pas a en mourir, mais à leur donner l'envie de revivre. Oh ! veuves consolées, maris remariés, amantes oublieuses, amoureux de tout sexe, de tout âge, de tout rang, si le défuni à qui vous avez Juré fidélité à perpétuité, venait placer entre vos baisers voluptueux son spectre sans chair, son crâne dénudé, ses dents privées de lèvres, ses orbites évidées, son sternum sous la plaque osseuse duquel ne bat plus cette horloge qui s'appelle le cœur; oh! traîtres des premières amours, comme vos bouches se détourneraient avec dégoût, comme vos yeux fuiraient cette cavité du fond de laquelle jaillissait autrefois un éclair qui consumait tout votre être, comme votre main repousserait avec horreur celte poitrine sèche, sur laquelle vous chercheriez en vain ce sein splendide, orgueil de la vie , où vous avez épuisé jadis toutes les ivresses de la passion.

Mais les morts sont bien morts, foin du néani; vive la vie ! Il n'y a que deux temps sur la terre : le passé et le présent, hier et aujourd'hui, demain n'existe pas ; qui est sûr de demain? Jouissons donc de l'heure actuelle, sans trop pieurer sur l'heure écoulée ; c'est là ce que s'était dit Maurice , et voilà pourquoi il aimait tant Christiane qui vivait, et comment il n'aimait plus tant ses amours au tombeau.

Quand M. Karl rentra, le digne homme trouva sa nièce et son ancien compagnon de route tout à fait d'accord, et causant comme de vieux amis qui ne se sont jamais quittés.

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