‹ La légende de l'homme éternelChapitre 21 sur 43 · LA PAIX OU LA GUERRK · texte numérisé non relu

LA PAIX OU LA GUERRK

Le principal soin du duc Maximilien fut d'éloigner sa nièce sous le premier prétexte venu ; le second , de ne pas accepter la main que le vicomte lui tendait de Pair le plus cordial. Quand M. Karl se fut assuré qu'il était seul avec le jeune Français, il lui dit:

— Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, votre retour ici?

— Comment cela?

— Je veux dire que vous n'avez pas l'intention de rester dans cette maison ?

— Mais si fait, répondit Maurice surpris et blessé. Je vous iîêne peut-être?

— Oui.

— Vous n'êtes pas poli.

- Vous m'y forcez.

— Moi?... Cette maison est a tout le monde.

— C'est vrai; mais ma nièce s'y trouve, et comme vous pouvez l'y rencontrer...

— Monsieur, je n'ai pas de mauvaises intentions...

— Il vaudrait mieux, continua l'oncle, sans vouloir le comprendre.

— Savez-vous que vous êtes aigre, monsieur Karl?

— Je fais tout ce que je peux pour cela.

— Monsieur, puisque vous me répondez sur ce ton, je vais changer de note. J'avais résolu d'être respectueux avec vous...

— Et vous ne le serez plus?... A votre aise... faites comme moi.

— Bon. Alors, je m'installe. Holà! hé! une chambre. Le duc l'interrompit froidement.

— Vous ne logerez pas ici .

— Qui m'en empêchera?

— Moi.

— C'est ce que nous allons voir ; je n'obéis jamais à Tordre d'un homme.

— Appelez cela une prière, si vous voulez.

— Inutile de vous adoucir, je reste.

— Ah! c'est ainsi. Très-bien, ût M. Karl qui sonna, et donna un ordre à voix basse à l'un de ses valets qui sortit aussitôt... Vous n'êtes pas gentilhomme, n'importe?

— Je suis gentilhomme, répondit Maurice étonné.

— Ah !... je vous crois... Du reste, j'en ai pris mon parti...

— Que voulez-vous donc?

— Vous allez le voir.

Le valet entra, il portait deux épées. Le duc Maximilien les prit, les mesura, et fit choisir au jeune artiste, qui comprit enfin, et qui se mit à rire.

— Un duel!... et avec vous? s'écria-t-il en regardant le vieillard.

— J'en ai peur, riposta son adversaire.

— Vous voulez me tuer ?

— Vous m'y forcez.

— Mais vous ne pourrez pas.

— Vous en jugerez bientôt, et , en disant ces mots, le duc tomba en garde.

Mais Maurice ne pouvait considérer celte lutte comme sérieuse; il conservait son épée sous son bras et continuait de railler son ennemi, jusqu'au moment où celui-ci, présentant le fer au visage, le força de se défendre.

— Là, là, dit le vicomte riant toujours, il va m'éborgner... On ne devrait pas laisser d'armes aux mains des enfants... Je vais vous désarmer, mon brave monsieur Karl.

— Oui, désarmez-moi.

Maurice engagea vivement le fer; mais il trouva une résistance à laquelle il était loin de s'attendre.

— Eli! mais, pas mal, dit-il, pas mal.

— Oh! vous allez voir mieux, riposta le duc attaquant sérieusement.

— Oh ! oh ! fit Maurice surpris d'une pareille habileté.

— Ah ! défiez- vous, murmura le vieillard le forçant de rompre jusqu'au pied du mur.

— Diable ! vous tirez bien.

— N'est-ce pas? répondit le duc en s'elïaçant par un mouvement rapide. Puis, passant son épée dans sa main gauche, il dit :

— Croyez-moi, partez.

— Tout à l'heure, j'aurais dû le faire... je vous croyais un vieillard sans défense... maintenant, vous m'avez montré un adversaire dangereux, je ne peux plus reculer.

— Je vous tiens pour galant homme ; partez.

— Non pas. Je suis, comme je vous l'ai dit, gentilhomme, et devant une épée, pas de concessions.

— Gentil garçon, pensa le duc malgré sa mauvaise humeur; puis il reprit : me voici embarrassé, car je ne voudrais pourtant pas vous tuer.

— Bah! pourquoi non? Vous me rendriez service. Un seul amour pouvait me raltacher à la vie: cet amour, vous cherchez à me l'enlever avec une opiniâtreté inconcevable; mieux vaut me tuer. Ne me ménagez donc plus, morbleu ! ou je me Tâche. Et, tenez, je vous en donne l'exemple, je ne plaisante plus.

Le duel recommença plus violent que jamais ; mais Maurice, si habile qu'il fût , n'était pas un joùteur de la taille du bonhomme, et il reçut bientôt un coup d'épée.

Le duc s'arrêta.

— Vous êtes touché? demanda-t-il.

— Oui, répondit Maurice pâlissant.

— Au secours ! cria son adversaire désolé.

— Pas de bruit.

— Je ne puis vous laisser dans cet état.

— Si. De grâce.

— Un chirurgien !...

Le blessé glissa de ses bras et tomba sur le parquet, complètement évanoui. Le duc lui fil respirer un llacon de sels, ♦•ntr'ouvrit sa redingote, écarta la chemise ensanglantée, et vit

(jue ie fer avait glissé sur la côte. Le coup elaii douloureux, mais sans danger.

— Pauvre jeune homme 1 murmura le vieillard ému.

Le portefeuille de Maurice tomba de sa poche ; le duc voulut l'y replacer, une idée le saisit.

— Pardieu ! pensa-l-il , je ne serais pas fâché de savoir à qui je viens d'avoir affaire. Mon indiscrétion ne saurait être grave... Voyons... un portrait... Ciel! la comtesse de Boursonne! ma sœur!

Le duc parcourut avidement quelques lettres qu'il trouva, et se convainquit facilement que celui qu'il venait de frapper était son neveu, le vicomte de Boursonne, qu'il croyait mort.

Il ne put s'empêcher de frémir, se demandant ce que Ton penserait de ce duel, quand on saurait que le blessé était en droit de disputer à Christiane la succession du dernier duc d'Ehrenfeld.

La voix fraîche et pure de la jeune fille se lit entendre comme le duc Maximilirn se hâtait de replacer les lettres dans le portefeuille, ei son charmant visage passa entre les deux battants de la porte.

— Vous ne venez pas dîner? demanda-t-ellc.

Elle s'arrêta; elle venait d'apercevoir Maurice étendu à terre; elle courut à lui. La vue du sang et des épées lui apprit la vérité.

— Ah! mon oncle, s'écria-t-elle en sanglotant.

— Ce ne sera rien; j'en réponds, murmura celui-ci ne sachant quel parti prendre.

— Il faul appeler, mon oncle.

Au même moment , l'hôtellier entra conduisant un étranger, et lui disant :

— Voyez, monsieur, si ce sont les deux voyageurs que vous cherchez.

Le duc tourna la tête de ce côté.

— D'Asfeld ! s'écria-t-il.

— Monsieur... monsieur Karl, fit celui que Maximilieu venait d'appeler d'Asfeld; et il s'inclina.

— Attendez, dit le duc.

158 LA LÉGKNDE

Pendant ce temps, Maurice avait repris un peu de connaissance, grâce aux soins de Christiane.

— Monsieur Karl, inurmura-t-il , votre main en signe de pardon; j'ai eu tort, je suis seul coupable. Je ne veux pas vous laisser de moi un souvenir importun; je vais m'éloigner. . .

11 fit un effort pour se relever; mais il retomba.

— Demeurez, dit le duc avec un empressement et une bonté qui surprirent et charmèrent le blessé, je vous y autorise; je vous confie aux soins de ma nièce, entendez vous, et je vous ordonne de ne la quitter qu'après entière guérison. Christiane, mettez votre pharmacie de voyage au service de notre ami.

— Maudite blessure ! fit la jeune fille.

— Ah! je la bénis, murmura Maurice à son oreille.

— Le vicomte de Boursonne au bras de la comtesse Chris • tiane, pensa le duc, étrange destinée! Au revoir, monsieur Maurice, lui dit-il en souriant.

— Maurice, fit rhôtellier, c'est le nom que la voyageuse allemande m'a signalé ; courons la prévenir.

LA MAISON D'EHRENFELD

Le duc Maximilien sortit avec le nouveau personnage qui venait d'arriver, homme grand, un peu sec, au visage austère, au maintien grave.

— Eh bien! mon vieil ami, nous apporteriez-vous de fatales nouvelles d'Ehrenfeld ?

— Oui, monseigneur, répondit d'Asfeid.

— Mon frère !

— Mort.

— Oh ! notre maison est maudite.

— Le baron Frédéric m'a fait charger de prévenir Votre Al.

tesse en toule hâte, avant que le bruit de cette mort ne fut répandu ; car, maintenant, c'est à la comtesse Christiane que reviennent les domaines de la maison d'Ehrenfeld.

— Où elle ne fera qu'apparaître , n'est-ce pas , comme mon dernier frère, comme nos deux frères aînés, ses prédécesseurs; tandis que ce démon de Frédéric reste seul debout sur leurs tombes où il les a précipités? Sacrifier Christiane, jamais. Il la tuerait, comme il a tué son père.

— Non, monseigneur, il ne la tuera pas, fit d'Asfeld d'un ton singulier.

— Pourquoi?... Sais-tu quelque chose? parle.

— Je ne sais rien, monseigneur.

— Tu me caches ta pensée.

— Non , croyez le bien.

— Tu me conseilles donc d'aller jeter nia chère fille, cette enfant que sa mère m'a confiée, dans le gouffre où s'engloutit un à un chaque membre de notre famille, sombre châtiment de l'origine de notre puissance ? Non , d'Asfeld, cette succession porterait aussi malheur à Christiane; elle ne lui appartient pas. J'y ai renoncé volontairement ; pourquoi ma nièce ne ferait-elle pas ce que j'ai fait?

— Monseigneur, répondit d'Asfeld , un testament a privé votre sœur, madame la comtesse de Boursonne, de tous droits à la succession de son pèro ; ses enfants ne sauraient donc aujourd'hui contester à votre nièce l'héritage que la mort de son oncle lui abandonne. Quant au danger que vous semblez redouter, il n'existe pas à mes yeux. Le baron Frédéric a tout intérêt à laisser vivre la duchesse, et elle le sait parfaitement.

— Quel intérêt? que sait-elle de cet homme? Elle l'abhore?

— Le croyez* vous, monseigneur?

— Encore une fois, explique-toi.

Le chevalier hésita.

— 11 faudra qu'un jour ou l'autre il sache tout, se dit-il; et pourtant, puisqu'elle n'a rien avoué, de quel droit trahirai-je sa confiance?

— Parle , s'écria le duc Maximilien , je t'en supplie , parle.

160 LA LÉGKNDE

Je sens uu secret terrible sur la tête de Christiane. S'il lui arrivait malheur, ton silence serait une complicité.

D'Asfeld allait peut-être, tout révéler, quand Christiane entra.

— Mon enfant , salue notre vieil ami d'Asfeld. 11 vient nous rhercher... de la part du baron Frédéric.

— De la part de cet homme. oh ! alors , un malheur nous menace.

—Tu vois? (it le duc eu se tournant vers d'Asfeld.

— Je n'y comprends rien, pensa ce dernier.

Christiane reprit.

— Vous ne me dites pas , chevalier, pourquoi ce misérable nous mande à Ehrenfeld?

— Elle sait dissimuler, se dit d'Asfeld...

— Mon frère, le duc d'Ehrenfeld n'est plus, chère enfant. Des larmes s'échappèrent des yeux de la jeune fille.

— Je voulais relarder notre départ; mais d'As le ld nous presse. Le baron Frédéric nous attend avec impatience.

— Qu'ai-je affaire à cet homme?

Au ton de mépris avec lequel Christiane prononça ces paroles, le chevalier leva sur elle ses regards étonnés.

— Si j'eusse parlé, pensa-t-ii, j'étais perdu dans son esprit, et peut-être je la trahissais.

— Vous oubliez, ma nièce, que le baron est notre pareni.

— Éloigné.

— C'est vrai ; mais depuis un quart de siècle, il est à la tête <les domaines d'Ehrenfeld en qualité d'intendaut.

— Il ne sera pas le mien.

— Est-ce clair? demanda le duc à d'Asfeld.

— Moins que jamais, se dit celui-ci.

— Partons, lit l'oncle.

— Sans prévenir ce jeune homme?

— Duchesse, observa le chevalier, pas un mot à qui que ce >oit. Le baron vous recommande le secret le plus absolu. Il >e peut que les ennemis de votre famille cherchent à vous disputer cette riche succession; il importe donc que vous arriviez a Ehrenfeld avant même qu'on sache votre voyage.

— Ces ennemis , celle famille rivale , dépouillée , seronl-ils d'éternels fantômes?

— Non, répondit le duc, je sais un moyen de contenter tout le monde. Partons. Puis il pensa que si Maurice le suivait encore cette fois, il ne le chasserait plus :

— Mon oncle... ce jeune homme... vous lui devez bien au la politesse...

— Je paierai ce que je dois... et largement. Soyez sûre que le mode de remboursement satisfera le créancier.

— Vous me le promettez?

— J'engage ma parole... Venez, Christiane.

Comme ils sortaient, la voyageuse allemande, madame Aeker entrait avec l'hôtellier, qui la conduisait vers Maurice.

A la vue du duc Maximilien et de sa nièce, elle tressaillit, et sa figure trahit une suprême inquiétude.

Quant à l'aubergiste, voyant ses voyageurs partir, il courut leur présenter sa note à payer.

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