RÊVES D'AMOUREUX
Dès que le duc Maximilien fut sorti, madame Acker courut à la fenêtre; elle en fut arrachée par l'entrée de Maurice qui se jeta dans ses bras.
— Ma bonne Marguerite, s'écria-t il, quelle joie, quel bonheur de le revoir !
Après quelques instants donnés à la plus tendre effusion , la voyageuse dit au viéomte :
— Écoutez-moi, mon enfant : le duc d'Ehrenfeld vient de mourir. J'ai promis à votre père de vous avertir si l'événement arrivait.,, me voici... j'ai juré à votre mère mourante que vous et votre sœur vous rentreriez dans l'héritage de vos ancêtres... et me voici... Depuis quinze ans, j'ai usé ma vie, ma fortune à découvrir des preuves , à trouver des témoins ; ces
preuves, je les tiens; ces témoins, ils sont prêts à se lèvera mon signal pour faire jaillir la vérité. Vous serez duc d'Ehrenfeld, je le jure sur la reconnaissance que j'ai vouée à votre famille. Je lui dois mes richesses ; je lui ferai rendre les siennes. Venez.
— Ma chère Marguerite, ne cherche ni preuves, ni témoins; ne chassons personne. Je ne suis plus de ce monde à cette
• heure, et si jamais je ressuscite, ce ne sera pas pour plaider, s'agirait-il d'une couronne... Quant à ma sœur, dont je viens d'apprendre la mort, ne sais-tu pas qu'en épousant M. de Laumière elle avait renoncé à la succession dThrenfeld, pour elle et sa descendance, en échange d'autres droits que je lui cédais. Cet héritage est donc à moi seul , et je l'abandonne. Dieu m'a créé sans fiel et sans ambition.
— Oubliez-vous votro mère chassée du château d'Ehrenfeld, grâce aux intrigues de vos oncles?
— - Le mal qu'on m'a fait, je ne le rendrai à personne.
— Oubliez-vous que le luron Frédéric s'est uni au duc de Modène pour vous livrer au\ bourreaux ?
— C'est le vicomte de Boursonne que l'on a persécuté ; Maurice le peintre n'en sait rien. 11 est heureux, et l'artiste ne veut pas venger les injures du vicomte.
— Et le titre de duc ?
— Peuh ! fit l'artiste.
— Les trésors d'Ehrenfeld ?
— Pouah! je les dévorerais en folies comme j'ai dévoré le patrimoine de ma mère. Je ne suis sage que quand je suis pauvre, pauvre comme à cette heure , forcé la plupart du temps de voyager à pied, et n'ayant pas môme une dot à m'oflnr pour mon nouveau mariage.
— Vous vous mariez ?
— Je l'espère... une charmante jeune fille... elle était là tout à l'heure... un brave homme d'oncle, quelqu'ancien négociant... un compatriote à toi , bonne Marguerite... Je ne comprends pas comment ils ne sont pas ici. Tu as dû les rencontrer : un vieillard, cheveux grisonnants, redingote marron ; la jeune fille, un ange, couverte d une mante blanche.
Madame Acker avait gagné la fenêtre. Elle appela Maurice auprès d'elle.
— Ne serait-ce pas, lui dit-elle , les deux personnes qui se bâtent de gagner le rivage où une chaloupe les attend?
— En effet, répondit Maurice.
— Et vous ignorez le nom de ces personnages?
— M. Karl, sa nièce Christiane...
— Christiane, duchesse d'Erhenfeld à celle heure, si vous ne vous y opposez pas; le duc Maximilien, son tuteur, le frère de ceux qui ont dépouillé votre mère de son héritage... Et maintenant, que Maurice, le peintre, aille quêter la main de la belle duchesse d'Ehrenfeld !
— Christiane!.. duchesse!., ah! si cela était!..
— Vous n'aimeriez plus autant ce bel ange, ce digne homme?...
— Christiane avait quatre ans, lorsque ces débats de famille ont eu lieu, je ne puis, en conscience l'accuser... Mais si je n'ai plus affaire à un simple négociant, comme je le supposais...
— Alors vous trouvez que votre fortune est bien minime auprès de la sienne?
— J'en ai peur... Où vont- ils?
— A Ehrenfeld, prendre possession de votre héritage.
— Et tires venue me chercher?
— Une goélette nous attend.
— Et tu as rassemblé des preuves, des témoins?
— Oui, et nous chasserons ces étrangers de vos domaines.
— Les chasseï !... Si Christiane s'en empare, je me ligure qu'elle m'en offrira la moitié.
— Insensé !
— Alors, c'est donc moi qui les prendrai , mais pour lui en offrir sa part. Tu ne m'apportais qu'une espérance de bonheur; maintenant j'en ai deux. Partons, partons !
\6h t LA LÉGENDE