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LA NUIT DU 3 FÉVRIER

Le château d'Ehrenfeld, vieux nid de Burgraves, enchâssé dans Tune des plus sombres forêts de l'Allemagne, placé sur le faîte d'un immense rocher, comme une sentinelle destinée à surveiller d'un côté les brigands des bois, de l'autre les pirates de la mer qui baigne une de ses tourelles, le vénérable manoir d Ehrenfeld a vu les siècles passer sur ses créneaux sans pouvoir mordre à ses murailles de granit. Ce géant des monuments féodaux est aussi triste à l'intérieur que sévère au dehors.

Dans une de ses salles, celle qui donne sur le bord de la mer, nous retrouvons le chevalier d'àsfeld assis et écrivant. Un personnage nouveau se présente à la porteet ordonne au valet d'annoncer le majordome Fridolinn. C'est un gros homme, à Pabdomen proéminant, aux jambes courtes, à la poitrine développée, au menton plus développé encore, aux yeux petits, ei à l'air lout à fait nul. Il salue à terre et attend respectueusement. Le chevalier l'aperçoit, et lui dit :

— Bonjour, Fridolinn, vous avez fait demander la permission de présenter vos respects à Leurs Altesses?

— Oui, monsieur le chevalier, je leur suis si attaché. La religion des souvenirs. Nous sommes majordomes de père en fils depuis l'origine de la maison d'Ehrenfeld. Mon aïeul, Conraddin-le-Roux, reçut le titre de majordome, en 4 1 7 J, de...

— Je sais, je sais, répondit d'Asfeld qui s'était approché de la fenêtre, et qui, appelant le vieux Fridolinn, lui désigna un objet au loin :

— Pardon, j'ai la vue un peu basse, dit le chevalier, n'est-ce pas une goélette qui arrive?

— Oui, une goélette, et sous pavillon allemand.

— Et là-bas, il me semble apercevoir ?..

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— M. le baron Frédéric, répondit le majordome en baisant la voix.

— Avec qui donc se promène-t-ilv

— Oh 1 faut-il vous le dire? en baissant de plus en plus le diapason de son organe sonore.

— Comme il vous plaira.

— C'est que si le baron apprenait que j'ai parlé... mais je sais combien vous êtes discret, monsieur le chevalier, vous êtes l'ami de mes maîtres, et vous êtes incapable de nuire à un pauvre homme comme moi.

— Certes...

— Eh bien ! vous le voyez, deux personnes sont à côté du baron Frédéric, un homme et une femme voilée?

— Oui.

— L'homme est le mari de la femme.

— Il s'appelle?

— Il s'appelle en Suède, le comte de Haga; en Orient, Acharat ; en Allemagne, le comte de Fénix; en France, autrefois, le comte de Cagliostro, et aujourd'hui, en France comme en Amérique, M. Hu.... Le majordome acheva si bas le nom d» 1 l'homme que nous n'avons pu l'entendre.

— Voilà bien des noms. Qu'en fait-il?

— De l'or I

— De l'or!

— Oui... Et regardez la femme... c'est une voyante.

— Vous avez dit?

— Lne voyante !... c'est-à-dire une créature qui voit.

— Elle a cela de commun avec presque tout le monde... Avec vous par exemple.

— Oui; mais moi, je ne vois pas dans les entrailles de la terre, dans la profondeur des nuages, dans le gouffre des eaux ; landis que celte femme...

— Vous prétendez qu'elle a ce pouvoir?

— Parfaitement. Elle lit même l'avenir... pendant son sommeil, continua le majordome demi-tremblant.

— Pendant son sommeil?

— Oui ; mais elle ne dort pas comme vous, comme moi, pen-

dani la nuit ; elle dort sur un geste, sur un mot, sur un regard de l'homme que je vous ai montré... Il parle... elle s'endort.

D'Asfeld sourit et haussa les épaules.

— Et ces gens-là, dit-il, sont amis du baron?

— Ils viennent, chaque année, passer quelque temps avec lui, et quand ils sont ici, il semble que le diable y soit. Alors le baron Frédéric devine les moindres de nos actions; rien ne lui échappe, pas môme nos pensées. C'est effrayant ! Ah! voici la voyante et son mari qui s'embarquent... Ma foi, tant mieux, je tremble toujours quand ces gens-là sont au château ; et cependant ils ne sont guère gênants, jamais ils ne sortent, on les sert dans leur chambre.

— Les voilà partis, fit le chevalier qui suivait des yea* les voyageurs avec plus d'intérêt qu'il ne voulait en laisser paraître, et le baron revient. Il s'empresse sans doute de présenter ses respects à ses maîtres.

— Vous ne l'attendez pas? demanda FridolUM, le voyant sortir.

— J'aurai toujours le temps de le voir.

— Comme vous en parlez, monsieur le chevalier, eet hommelà peut pourtant vous faire beaucoup de mal... Je ne sais quel pouvoir mystérieux il exerce, mais rien que son regard fixé sur moi, je me sens tout troublé. Sa volonté paralyse la mienne. N'avez-vous jamais subi cette influence, monsieur d'Asfeld?

— Peut-être... oui, il y a, pensa ce dernier, dans les yeux de ce démon, une étrange puissance de fascination.

L'homme dont on parlait entra ; une pensée unique semblait l'absorber.

— Impossible, se disait-il, de savoir quel est ce jeune homme qui accompagne Christiane avec l'opiniâtreté d'un amant ou d'un espion; impossible d'arracher ce secret au sommeil de...

Il aperçut le chevalier et s'arrêta.

— Ah 1 c'est vous, monsieur d'Asfeld ; la duchesse est-elle visible?

— Elle dort.

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Avant de continuer notre récit, donnons rapidement le portrait du baron Frédéric, qui va se faire la part la plus lar»e dans cette histoire. °

A l'époque où nous l'introduisons dans notre action, le baron doit avoir environ cinquante ans ; nous disons: doit avoir, car nul ne sait son âge, et s'il fallait fixer son extrait de naissance d après la conservation de sa personne, on lui assignerait tout au plus trente-cinq ans.

Le baron est grand, ses cheveux sont du plus beau noir ■ sa figure maie, est d'une rare beauté ; son œil est fauve, et caché sous d'épais sourcils.

L'ensemble du corps est harmonieux, la voix vibrante • les manières distinguées et hautaines. C'est un homme taillé nour plaire et épouvanter.

Comme a fait d'Asfeld, le baron s'approche de la fenêtre, et demande au majordome ; s'il sait ce qu'est cette goélette allemande qui vient de mouiller dans la rade.

- M I*a vue comme moi, pensa d'Asfeld, c'est fâcheux.

— J'ignore absolument, murmure Fridolinn.

— Allez sur le pori, informez -vous, tachez de savoir quels *>nt les passagers, voyez le capitaine, et revenez me dire ce que vous aurez appris.

— J'y cours, répondit le majordome en se hâtant autant que i âge et l'embonpoint le lui permettaient.

D'Asfeld allait sortir, Frédéric le retint du geste.

- Veuillez rester, je vous prie; j'ai à vous parler. Depuis six mois, je n'ai pas eu l'honneur de vous voir, n'est-ce pas monsieur ? '

-~ C'est vrai.

- Les circonstances de notre dernière entrevue ont été assez remarquables pour que vous vous en souveniez... C'était, je crois, dans la nuit du 3 février.

- Vous devez être sûr de la date, répliqua le chevalier avec amertume.

— L'événement très-grave qui s'est accompli, sous vos yeux, cette nuit-là, continna, Frédéric de ce ton calme et froid qui l'a-

bandonnait rarement, vous aura suggéré, sans doute, bien des réflexions ?

— Beaucoup.

— Et comme le secret ne vous a pas été commandé, vous avez dû communiquer ces réflexions à quelqu'un... au duc Maximilien, par exemple?

— Non.

— Ah !.. Vous avez préféré vous en entretenir avec la duchesse Christiane, alors ?

— Pas davantage, répondit le chevalier toujours bref.

— Comment, monsieur, de l'acte solennel dont vous avez été témoin, vous n'avez rien dit ni au duc, ni à sa nièce... Vous n'espérez pas me le faire croire?

— Je n'espère rien, monsieur, et si vous ne croyez pas ma réponse, il était inutile de me faire la question.

— Avouez, au moins, que votre silence a quelque chose d'étrange, si Ton considère la familiarité dans laquelle vous vivez avec Leurs Altesses, toutes deux si intéressées dans le secret de ce mariage.

— Ce sont des souvenirs que je n'aime pas à évoquer. J'ai assisté, il est vrai, à l'accomplissement de ce mariage ; mais il m'en est resté une impression sinistre.. . et je ne sais pourquoi je ne pourrais me décider à en parler, môme à la duchesse, qui pourtant. . . mais non je n'en parlerai pas... que si j'y étais contraint.

— Vous avez eu tort, monsieur, et quand je vous ai prié de porter à la duchesse la nouvelle de la mort de son oncle, c'était pour que le duc fût instruit de la vérité. Peut-être sa nièce a-telle jugé à propos de lui en faire un mystère, et il est cependant indispensable qu'il apprenne ce qui s'est passé... Le moment est venu... je dois lui en parler... mais auparavant je désire qu'il soit éclairé par vous.

— Non, monsieur le baron, Son Altesse n'apprendra rien par moi.

— Mais, monsieur ..

— N'y comptez pas, je vous le répète, il me répugne trop de déchirer le voile qui couvre cette nuit à jamais maudite... et

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comme nous n'en avons déjà que trop dit, vous et moi, je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous.

— Monsieur d'Asfeld !..

— Pardon... Son Altesse .le duc m'attend.

Le chevalier salua froidement et sortit.

— Allons, se dit Frédéric avec dépit, je n'obtiendrai rien de cet homme. Il me hait tellement que, s'il n'a pu me deviner, sa haine a la puissance d'un soupçon !.. Ainsi, Christiane ne sait rien encore... Maître désormais de sa destinée, je vais courber sous ma volonté ce front insolent. Richesses, honneurs, il faut qu'elle partage tout avec moi. Elle ne s'appartient plus, elle m'appartient.

Comme on le voit, l'ambition de cet homme était immense. Parent éloigné de la famille d'Ehrenfeld, laissé dans un état voisin de la misère par un père joueur et prodigue, il avait dû son éducation fort brillante à l'affection du vieux duc d'Ehrenfeld, aïeul de Christiane.

Souple, insinuant, il ne connaissait qu'un but, le succès; il ne faisait qu'un rêve, la fortune. Dédaignant les plaisirs de son âge, quand il était jeune, il avait consumé sa jeunesse courbé sur les livres et sur toutes les sciences, et, lorsqu'après plusieurs années à l'étranger, il était revenu auprès de son protecteur, le baron pouvait passer pour un homme des plus instruits. Aussi ce lui fut une humiliation fort pénible quand le vieux duc lui annonça que, voulant utiliser son mérite, il le plaçait sous les ordres de son intendant Spackman, avec douze cents livres d'appointement et sa chambre dans les communs.

L'intendant était un bon vieillard, connaissant fort bien les limites des immenses domaines de la famille, ses chartes, ses droits, ses titres, et pouvant, de cette façon, rendre de grands services à ses maîtres; mais là s'anêlait sa science. Frédéric, avec sa haute intelligence, et la bonne volonté de son chef, n'eut pas de p-ineà s initier rapidement aux intérêts de la maison d'Ehrenfeld, à débrouiller les frontières de ces vastes doinaines si mal définis, si mal bornés alors en Allemagne, ce qui était une source continuelle de procès, et quand il fut parfaitement au courant des affaires, il arriva qu'un matin on

trouva l'intendant Spackman mort dans son lit, mort d'une attaque d'apoplexie, après avoir vidé un inoffensif verre d'eau sucrée place sur sa table de nuit.

Le duc regretta beaucoup ce fidèle serviteur ; mais personne ne manifesta plus de douleur que le jeune baron Frédéric, à qui Ton fut forcé de confier l'intendance générale des biens de la maison d'Ehrenfeld. Lui seul, en effet, se trouvait en état de démêler les procès entamés, et toutes les paperasses entassées dans les greniers du vieux manoir. Ses maîtres s'aperçurent promptement de sa capacité, et deux ans plus tard, rien ne se faisait plus au château sans qu'on eût consulté le nouvel intendant.

Mais qu'était cette position subalterne aux yeux d'un homme dont l'ambition était sans bornes? Le vieux duc avait, pour enfants, une fille, l'aînée de la famille, et plusieurs fils. Le baron Frédéric osa porter ses vues jusques sur la fille ; il tenta de se faire aimer en simulant une passion qu'il n'éprouvait pas; mais il fut outrageusement dédaigné par la jeune comtesse d'Ehrenfeld qui ne craignit pas de le traiter comme un laquais.

Cette jeune fille, c'était la mère de Maurice, c'était la femme du comte de Boursonne, qu'elle épousa quelques mois après avoir méprisé l'amour du baron Frédéric. Celui-ci avait renfermé l'injure dans son cœur, laissant au temps le soin d'assurer sa vengeance.

Un jour vint où le duc d'Ehrenfeld, arrivé aux dernières limites de la vieillesse, se trouva dans l'isolement le plus absolu : sa fille, la comtesse de Boursonne, habitait la France, et ses fils voyageaient.

Frédéric s'était complètement emparé de l'esprit du vieillard; il avait éloigné les enfants, bien plus; il avait irrité à ce point l'esprit de son maître contre la comtesse de Boursonne, qu'il put espérer la priver de l'héritage qui devait lui revenir comme aînée de la famille.

Parmi les fils du vieux duc, s'en trouvait un, François-Joseph, fort avide d'argent et peu scrupuleux sur les moyens de se le procurer. 11 avait deviné les désirs ambitieux de son pa-

renl Frédéric, et il résolut de l'associer à ses projets. Le pacte Rit bientôt conclu entre les deux complices. Il fut convenu que le baron Frédéric obtiendrait du vieux duc que la comtesse serait déshéritée par un testament que l'intendant se chargea de dicter, que François-Jossph, qui venait après sa sœur dans Tordre de succession, la remplacerait dans tousses droits, et qu'en échange de ses bons procédés, Frédéric recevrait une terre magnifique dépendant des domaines d'Ehrenfeld.

Le vieux duc signa tout ce qu'on voulut en présence de témoins payés ou intimidés ; mais qui avouèrent tout bas que le pauvre seigneur n'avait plus sa raison quand on lui fit déshériter sa fille. Peu de jours après, le duc mourait; la comtesse de Boursonne, ne pouvant parvenir à prouver l'état de démence de son père, perdait ses droits à la succession paternelle, François-Joseph prenait le titre de duc avec la possession des trésors de la famille, et le baron Frédéric, enrichi subitement, conservait sa position d'intendant, d après sa propre volonté. Son but était marqué d'avance et les crânes épais des seigneurs allemands ne purent le pénétrer.

Le baron avait la vue longue. Dédaigné par la fille du défunt duc d'Ehrenfeld, ne pouvait-il s'unir à une autre, issue de la même origine? Le duc François-Joseph n'avait pas d'enfants; mais son frère Ferdinand élevait une jolie petite tille qui s'appelait Christiane. Le duc François-Joseph, quoique jeune encore, disparut de ce monde, emporté par une maladie que son médecin ne put jamais parfaitement caractériser, et le père de Christiane reçut ce titre de duc, si fatal à ses prédécesseurs.

Dix-huit mois plus tard, on descendait le très-haut et trèspuissant seigneur dans les caveaux de sa famille, peu de jours après une scène violente d.ins laquelle il avait chassé Frédéric, lui faisant l'ouverture d'une alliance possible avec Christiane. Cette fois, le mot d'empoisonnement circula dans la contrée, et le baron fut contraint, par la rumeur publique, de prévenir la justice. Plusieurs docteurs firent l'autopsie, et se trouvèrent d'accord pour constater qu'aucune trace de poison n'avait été retrouvée, et que le défunt avait succombé à une congestion pulmonaire. Dans l'ordre de succession, c'était à Maximilien

de recueillir L'héritage de ses frères; il s'excusa sur sa sanle, sur son amour de la chasse , sur son désir de se consacrer à l'éducation de sa nièce Christiane ; il prit le tilre de duc, et refusa le dangereux honneur de régner sur les domaines et le château d'Ehrenfeld.

Nous avons vu mourir le dernier de ses frères , et l'avénement de Christiane à cette funèbre succession ?

Rien ne séparait donc plus Frédéric de Christiane, rien que la haine de celle-ci, la distance des fortunes, des positions, et la répulsion de Tonde Maximilien pour le baron. Celui-ci ne se dissimulait pas les difficultés à vaincre pour arriver à partager les dépouilles de la famille d'Ehrenfeld avec Christiane; mais il était décidé à lutter contre tous plutôt que d'abandonner la partie.

D'un autre côté, nous avons vu madame Acker, profitant de ce que la fortune passe entre les mains d'une jeune fille pour ranimer le procès de la succession, retrouver les témoins, et produire les preuves de l'insanité d'esprit du vieux duc au moment où il déshéritait la mère de Maurice. De toutes parts, chacun est prêt à la lutte, jusqu'au duc Maximilien qui vient de faire appeler Frédéric, et se demande comment il pénétrera les desseins mystérieux de ce démon, et comment il lui arrachera la vie de sa nièce.

— Monseigneur, dit le baron dès son entrée, me voici prêt a vous rendre compte de ma gestion.

— - Oh! mon cher monsieur, répondit le duc, laissons cela. J'ai horreur des affaires; je n'aime que lâchasse et les voyages.

— Alors c'est à madame la duchesse que je porterais mon travail.

— Encore moins, Christiane ne s'occupe que de toilette , de (leurs, de spectacles, de lecture. Préparez-lui des fêtes, soit; mais jamais de chiffres.

— Il est cependant nécessaire, monseigneur, que quelqu'un songe ici aux intérêts de Son Altesse?

— Eh bien! n'êtes- vous pas là? Puisque mes frères ont eu confiance en vous , pour quel motif ma nièce se priverait-elle de vos lumières? Nous voulons vivre doucement : Christiane

au milieu des plaisirs de son âge; moi, dans le repos qui convient au mien.

— Cependant, puisque vous devez habiter Ehrenfeld...

— Nous 1... Eh ! cher monsieur, qui vous dit que nous ayons celte intention? qui vous dit que ma nièce ne suivra pas mon exemple, en répudiant ce fatal héritage?

— Comment!...

— Il se trouble , et cela ne semble pas lui plaire , se dit le duc.

Frédéric reprit :

— Vous ne faites pas attention, monseigneur, que si la duchesse refusait, les domaines de cette maison passeraient à l'État.

— Bah ! n'y a-t-il pas quelqu'enfant de ma sœur aînée?

— Un tils, il est mort dans les prisons du duc de Modène; une fille, elle a renoncé à ses droits.

— Vous vous en êtes assuré ?

— Dans votre intérêt, monsieur le duc, je me suis informé, et j'ai cette certitude.

— Je ne l'ai peut-être pas au même degré que vous, monsieur; cependant, si vous ne vous trompez pas, eh bien ! rfêtesvous pas de notre famille , Christiane vous fera l'abandon de ses droits.

Le baron tressaillit; il hésita; mais il devina un piège, et il s'empressa de dire :

— Je refuse, monseigneur. J'ai passé toute ma vie à défendre les intérêts de votre famille, je suis la créature, l'obligé de la maison d'Ehrent'eld, je ne puis en être l'héritier, le spoliateur.

Frédéric ^entait que s'il était livré à lui-même, il serait facilement dépossédé parle comte de Boursonne; il ne pouvait espérer arriver au degré de puissance et de fortune qu'il ambitionnait qu'en partageant avec Christiane.

Les deux adversaires se séparèrent après avoir mutuellement cherché à pénétrer leurs projets, et sans s'être laissé deviner.

LA LÉOBNDK

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