‹ La légende de l'homme éternelChapitre 25 sur 43 · DORMEZ · texte numérisé non relu

DORMEZ

Autant que Maximilien s'était efforcé d'éloigner de sa nièce le peintre Maurice, autant il cherchait maintenant à retenir auprès de lui le vicomte de Boursonne. Il lui proposa de cet

air de bonhomie qui lui allait si bien, de prendre la place de secrétaire de Christiane, -et Maurice accepta sur-le-champ, s'amusanl fort de se voir le pauvre employé d'une femme qu'il espérait épouser, et à laquelle il venait disputer ses domaines et son château. Madame Acker, effrayée, s'efforça de le dissuader, mais sans pouvoir le convaincre, surtout quand elle voulut lui persuader que le duc et sa nièce le feraient assassiner.

En attendant ce grand péril, Maurice en bravait un autre auquel il se livrait corps et âme. Il aimait plus que jamais Christiane, et ce fut avec autant d'ivresse que de crainte qa'il se vit enfin seul avec elle. 11 avait lu dans les yeux de la jeune fille Tintérêt qu'il lui inspirait; et avant de lui découvrir son véritable nom, il voulut la forcer à lui avouer son amour.

Quant à Christiane, elle aussi avait facilement compris que Maurice l'aimait ; seulement, à cette heure, elle espérait que sa nouvelle dignité la protégerait contre les aveux et la témérité de celui qu'elle prenait toujours pour un pauvre artiste.

Cefut le vicomte qui entama ^entretien.

— Mademoiselle, dit-il, je vous remercie de m'avoir nomme votre secrétaire. Vous avez compris combien je serais heureux d'une charge qui nie rapprocherait de vous.

— Ce n'est pas à moi, monsieur, c'est à mon oncle qu'il vous faju t adresser votre reconnaissance, répondit Christiane le plus froidement qu'elle put.

— À tous deux, alors, car tous deux vous me prouvez que vous n'avez pas oublié votre cou | ^ i n de voyage, C$ sont des souvenirs que je me plairai toujours à évoquer.

— Pardon, monsieur, nous ne sommes plus sur la grande route, et...

— Oui ; mais je parle toujours à Christiane.

— Vous parlez à la duchesse d'Ehrenfeld.

— Sans doute ; mais qu'importe ?

— Comment, qu'importe?... Voilà qui est fort !

— Non pas; car une couronne, c'est pour la lôte, ce n'est pas pour le cœur.

Christiane s'aperçut que la conversation, s'égarait dans les sentiers amoureux où elle la laissait volontiers s'aventurer au -

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trefois ; elle voulut essayer de la ramener dans le dfôit chemin; mais il n'était plus temps, et Maurice continua :

— - Les gens qui ont quelque sympathie Pun pour l'autre partagent volontiers.

— Partager !

— Mademoiselle... pardon... Votre Altesse... depuis que vous êtes duchesse, je vous jure que je ne vous aime pas moins (ju'il y a deux mois, simple voyageuse dans nos excursions à travers le royaume de Grenade.

— Il ne s'agit pas de l'Espagne, monsieur.

— Je vous jure encore, Christiane, continua Mamrice avec feu, que si, au lieu d'être un humble artiste, je fusse né sur les marches d'un trône... Écoutez donc, cela pouvait m'arriver, comme à vous de naître bourgeoise... Oh! oui, je vous le jure, qu'il vous eût suffi de me dire : Prince Maurice, la moitié de votre couronne !... Dieu m'est témoin qu'elle serait déjà sur votre front.

— Il est plus facile d'offrir un tout qu'on n'a pas qu'une moilié de ce qu'on possède, balbutia la jeune fille troublée.

— C'est vrai, vous êtes duchesse ; mais il vous reste une ressource....

— Laquelle?

— Vous n'avez qu'à me toucher ainsi la main...

— Monsieur!

— El à me dire : Pauvre artiste, je vous aimerai si vous devenez riche, noble, puissant, et aussitôt...

— Aussitôt, coup de baguette, conte de fées...

— Oui, madame, car s'il est encore des fées, ce sont les femmes qu'on aime ; pour les posséder, nous faisons des miracles. Christiane, enfermez ma main dans la vôtre, exigez de moi l'un de ces miracles, et je jure Dieu que le nom que je placerai à côté du vôtre ne fera pas tache à votre blason. J'ai, dans le cœur, un amour capable de dévorer le monde, si le monde faisait obstacle au plus frivole désir que je lirais dans vos yeux.

— Ce n'est pas à moi, je suppose, s'écria Christiane éperdue, que moBsieur Maurice ose tenir un tel langage?

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— Vous me repoussez ?

— Il en est temps... Nous nous méconnaissons l'un et l'autre... Je sais ce que vous.m'allez dire... J'ai, dans ma liberté de jeune ûlle, de voyageuse étourdie, accepté la compagnie d'un voyageur comme moi, d'un honnête homme courtois et loyal, qui n'a pu se méprendre au sens de noire mutuelle politesse... Continuer à Ehrenfeld les promenades de l'Espagne, dans ce palais, la distraction de la grand'route ; duchesse, la touriste, vous ne vous y attendez pas... Nos relations n'auraient peutêtre jamais dû se nouer; elles sont, en tous cas, dénouées... Faites-moi la grâce de m'en assurer vous-même.

— Ah I vous ne m'aimez pas, et j'ai pu croire...

— Un mot de plus, vous m'offensez.

A la vue de la douleur sincère de Maurice, Christiane fut sur le point de se je.er dans ses bras en lui criant : Je l'aime! Elle se contint; elle ajouta seulement :

— Ne croyez pas, toutefois, que j'hésite à vous servir si vous faites jamais appel à mon amitié.

— Un mot de plus, répondit fièrement Maurice, et Votre Altesse m'offenserait à son tour. Restez duchesse, madame, et oubliez ma folie pour ne vous rappeler que mon respect, le seul hommage que vous exigiez. Je m'incline et je pars. En me voyant dans ce château, vous ne pourriez vous empêcher de reconnaître l'artiste Maurice sous la livrée du secrétaire. Effacez jusqu'à la moindre trace de mon souvenir...

— Monsieur...

— Ainsi, je n'ai pas oublié qu'un jour, sur le chemin, vous avez poussé un cri de convoitise à l'aspect d'une touffe de violettes s'épanouissant au bord d'un précipice... J'ai couru... je vous ai offert ces fleurs... Ah! si vous les retrouvez jamais, dédaigneusement égarées au milieu de chiffons plus précieux, rejetez-les, madame, car en vous les remettant, j'ai cru sentir trembler votre main, j'ai cru qu'elle prenait la mienne, et votre trouble est allé jusqu'à mon âme.. Jetez ces fleurs... ou rendez-les- moi. ..car elles vous reprocheraient peut-être de m'avoir aime quelques instants.

A cette évocation d'un souvenir que son cœur n'avait cessé

de caresser, la volonté de Christiane fut moins forte que son amour. Elle oublia tout, litre, famille, orgueil, pour ne plus voir devant elle qu'un homme qu'elle aimait et qui l'abandonnait.

Elle fondit en larmes, et, par un mouvement involontaire, elle relira de son sein quelques violettes fanées qu'elle tendit .? à Maurice en détournant la tête.

Mais celui-ci avait compris la lutte qui se passait dans le cœur de cette jeune tille, tout ce qu'il y avait de passion dans cette fleur gardée comme une religion, et sans pouvoir parler, il tomba aux genoux de Christiane, couvrant de ses baisers ar> dents celle main qui lui présentait les violettes et qu'on ne pensait plus à lui retirer.

Une porte de côté s'ouvrit, le baron Frédéric parut, la duchesse jeta un cri de terreur. Maurice, un moment interdit, retrouva promptement sa présence d'esprit, el se releva en disant respectueusement :

— Voire Altesse me pardonnera "l'expression trop libre de ma reconnaissance pour la place qu'elle m'offre auprès d'elle.

Puis, s'inclinant devant Christiane, il sortit.

— Ce n'est pas le neveu de madame Acker, s'était dit le baron, il faut que je sache à l'instant quel est cel homme.

Frédéric s'avança vers la duchesse, la couvrant de son regard sinistre el brûlant, mais sans lui parler.

Ils étaient seuls ; la jeune fille eul peur.

Elle voulut s'éloigner, elle ne put marcher; appeler, sa langue semblait paralysée. A peine si elle put prononcer ces paroles :

— Que voulez- vous?

— Savoir le nom de la personne qui vous quille, répondit Frédéric sans cesser de lixer sur elle son regard étrange.

— Vous me questionnez?

— Oui... son nom!

— Mais , monsieur, je ne vous comprends pas... Je vous hais... balbutia Christiane ne pouvant détacher ses yeux de dessus les yeux de cet homme , et en proie à un trouble effrayant... sortez, sonez.

Cependant le baron s'était rapproché d'elle peu à peu ; Christiane, terrifiée, s'efforça de secouer la torpeur qui paralysait ses membres, elle voulut fuir ; mais une volontii plus forte que la sienne l'arrêta. Le baron Frédéric étendit la main vers elle, et dit :

— Dormez !

La jeune duchesse tenta quelques instants de ?e soustraire à celte puissance magnétique , sa résistance s'épuisa, le calme reparut sur ses traits, et elle resta debout devant le fauteuil, comme si elle eût causé avec son intendant le plus tranquillement pussible.

Alors Frédéric renouvela sa question :

— Le nom de cet homme?

— Jamais! fit Chrisliane endormie.

— Je le veux.

— Vous me torturez, s'écria la jeune fllle avec douleur... je souffre 1

— Son nom?

— Il s'appelle... non... non, Je ne le dirai pas.

— Vous avez raison, ne le dites pas... écrivez-le.

II la conduisit vers la table, devant laquelle il la contraignit de s'asseoir. Elle prit la plume, et, sous le regard impérieux du baron, elle écrivit :

— Maurice, vicomte deBoursonne.

— Quoi! murmura Frédéric qui lisait au fur et à mesure qu'elle traçait les lettres, quoi ! celui...

— Celui que vous avez fait assassiner.

— Et vous l'aimez ?

— Oh! oui.

— Le duc Maximilien sait-il quel est ce jeune homme?

— Oui.

— Bien. Je comprends. îl veut unir Chrisliane au vicomte... Ah! duc, il est trop tard. Votre nièce m'appartient; sa fortune aussi, pensa le baron.

— Oh I ce que je vois dans votre âme est affreux !

— On vient, dit Frédéric, éveillez-\ous.

Et s'inclinani devant elle, comme le duc entrait, l'intendant

se retira respectueusement, pendant que Christiane revenait graduellement à la vie réelle.

Le duc avait aperçu sortir le baron sans y faire attention; mais le trouble dans lequel il vit sa nièce plongée le surprit au plus haut degré. Il essaya de l'interroger ; mais» elle tomba sans connaissance entre ses bras.

— Que s'est-il donc passé? se demanda le duc pendant que les femmes de Christiane la portaient sur son lit... évanouie., encore... comme il y a six mois.

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