‹ La légende de l'homme éternelChapitre 26 sur 43 · LA CONSCIEÏS'CE D'UN MAJORDOME · texte numérisé non relu

LA CONSCIEÏS'CE D'UN MAJORDOME

Pendant que Maurice s'assurait de l'amour de Christiane , madame Acker organisait son attaque judiciaire contre les propriétaires du domaine. Elle entassait preuves sur preuves, témoignages sur témoignages. Un témoin lui manquait , témoin de la plus grande importance; car il avait assisté à toutes les scènes de captation , il connaissait l'état de démence du testateur, et s'il y avait eu quelque pièce fausse produite par le baron, lui seul peut-être pouvait la faire découvrir. Ce témoin, c'était Fridolinn, le majordome.

Un soir, madame Acker entra chez cet homme; elle alla droit au but. Elle lui apprit que le vicomte de Boursonne existait, sans lui révéler qu'il était à Ehrenfeld; elle lui apprit qu'il allait venir redemander l'héritage de sa famille; qu'il châtierait les misérables qui l'avaient dépouillé , et qu'il récompenserait les bons serviteurs; enlin elle lui offrit, à mots couverts, un demi-million, non pour mentir a la justice quand elle l'interrogerait, mais pour dire la vérité, toute la vérité.

Fridulinn était terrifié. Il tremblait à l'idée de perdre sa place; le demi-million le décida tout a fait ; il engagea sa parole de divulguer tout ce qu'il savait, et il savait tout.

m LA LÉGENDE

Le majordome reconduisit madame Acker jusqu'à la porte extérieure avec ce respect qui s'attache toujours à la puissance, môme à c» lie de l'or, ce vil métal dont chacun dit beaucoup de mal et pense beaucoup de bien.

En rentrant dans sa chambre, Fridolinn faillit tomber à la renverse; le baron était assis au coin de son feu , et tisonnait tranquillement tout en se chauffant.

— Êtcs-vous malade,, cher ami, lui demanda Frédéric d'un ton légèrement ironique; vous voici pâle comme un condamné ?

— C'est que... c'est que... balbutia le majordome.

— Ah ! c'est à cause de votre conversation avec cette brave madame Acker, n'est-ce pas ?

Fridolinn flt un bond de terreur.

— Savez-vous, reprit le baron jouant avec l'épouvante du vieillard comme l'émouchet avec l'oiseau qu'il élreint entre ses puissantes serres sans terminer son agonie, savez-vous que vous êtes un politique consommé?

— Vous avez entendu ?

— Tout.

Les dents claquaient au malheureux majordome. 11 osa demander :

— Môme ce que madame Acker a proposé?

— Oui, oui, même cela.

— Et ce que j'ai répondu ?

— Parfaitement.

Fridolinn tomba presqu'évanoui sur un escabeau de bois,

— Je vous ai trouvé sublime, mon cher majordome. Un autre eût fait du puritanisme, menacé de chasser cette intrigante, vous, trempé comme un ressort, vous avez eu la souplesse de vous prêtera toutes ses fantaisies, et de lui arracher ainsi le secret de ses intrigues... pour me les dévoiler plus tard... c'est très-fort, ce que\ous avez fait là, très-fort.

Fridolinn se demanda s'il se moquait de lui, ou s'il voulait l'éprouver.

— Il n'est pas jusqu'au demi-million, continua l'intendant, que vous n'ayez accepté avec une physionomie tellement naïve

que, moi-même, si je ne vous connaissais de longue date, je m'y fusse trompé.

— Certes, murmura le majordome, monsieur le baron est sûr de mon attachement, de mon dévouement...

— Parbleu! Est-ce que je ne sais pas aussi que vous n'êtes pas un imbécile; que vous comprenez très-bien que notre sort est intimement lié; que si j'ai la tête iranchée, en ma qualité de noble, pour avoir produit une fausse pièce, vous, en votre qualité de manant, vous serez pendu pour m'avoir aidé à la présenter, pour en avoir affirmé la véracité, après avoir reçu de moi une assez jolie cassette de florins? Et, une fois pendu, cher Fridolinn, je vous demande un peu ce que vous feriez du demi million de madame Acker?

Tout ceci était débité avec un sang-froid imperturbable, comme s'il se fût agi de causer sur une fourniture de comestibles ou de lingerie, entre intendant et majordome.

Quant à Fridolinn, il lui semblait avoir déjà le chanvre au col. Il essaya de ramener le baron à de meilleurs sentiments, à s'amender ; il osa, le malheureux, parler morale à ce mécréant.

Frédéric se prit à rire de bon cœur à ce mot.

— La morale, dit-il, où la prenez- vous? La croyez-vous donc une vertu absolue? Ici-bas, rien n'est moral ni immoral; ce n'est qu'une convention de société. En Corse, il est moral do tuer qui a frappé un membre de votre famille; chez nous, c'est immoral. Il est moral chez les belles filles de la Polynésie de se montrer dans le costume aérien d'Ève, après la chute des feuilles; chez nous, la plus jolie femme du monde qui se promènerait sous ce vêtement océanien, serait conduite dans une maison d'aliénés, pour le moins. Aux iles Marquises, les jeunes vierges invitent, sans rougir, les plus beaux garçons â ne pas souffrir que la terre se dépeuple,, et le plus doux mystère de la création s'accomplit, chez citte nation primitive, en plein air, ni plus ni moins que si les Taïtiennes étaient de petits oiseaux; en Europe, quand le garde -champêtre saisit, dans les blés, un couple qui nest ni une pariade de perdrix, ni un bouquinage de lièvres, il arrête les délinquants, et le tribunal correctionnel

les condamne... en huis-clos, il est moral qu'un homme, porteur d'un uniforme et d'épaulettes, tue un autre homme, môme plusieurs hommes, le plus possible d'hommes enfin à un signal donné; mais si cet homme, quittant l'habit militaire, endosse le costume bourgeois, et qu'il frappe un de ses semblables, au lieu d'une distribution d honneurs, de croix, de pensions, la morale le jette en prison. En France, il était moral t jadis de donner un coup d'épée à l'homme qui vous avait insulté, et l'on prenait, pour parrains, quatre honorables témoins; aujourd'hui la chose est trouvée immorale, et la morale est de se constituer un avocat pour parrain. Vous le voyez, mon cher Fridolinn, la morale n'est qu'un mot, qu'une mode qu'on trouve admirable tant qu'elle existe, et ridicule dès^u'elle a fait son temps.

Le majordome eut l'air convaincu, et se leva pour aller prévenir madame Acker; mais, son ami, le baron Frédéric, lui ût comprendre, avec une certaine expression qui n'admettait pas de réplique, qu'il eût à ne pas le quitter. Le pauvre Fridolinn suiv it donc son bourreau d'un air aussi éploré que s'il eût entendu déjà sa condamnation.

IL MATKIMOMO SEGRETO

Dans une autre partie du château, le duc Maximilien interrogeait le médecin sans pouvoir découvrir la cause de l'évanouissement de sa nièce. Il se promenait avec agitation, suppliant dAsfeld de se rappeler tous les détails du premier évanouissement de Christiane, il y avait six mois. Alors, le duc était malade, retenu dans son lit, à quelques lieues. d'Ehrenfeld,où sa nièce était venue embrasser son dernier oncle; alors, d'Asfeld avait transporté Christiane sans connaissance jusqu'à son appartement, et Maximilien faisait répéter cette scène au chevalier pour la centième fois. 11 ne pouvait

découvrir rien de plus, si ce n'est qu'à celte époque, comme aujourd'hui, la jeune fille avait perdu l'usage de ses sens après une conversation avec le bar^n.

— La cause est là, s'écria le duc, cet homme veut tuer Christiane pour s'emparer de sa fortune.

— Non, répondit d'Asfeid, il a trop d'intérêt à ce que la duchesse vive.

— Quel intérêt? repartit le duc... Tu secoues la tête.. . tu ne réponds rien, parce qu'il n'y a rien à répondre... Tu ne vois rien, toi; mais moi, je veille, je veille sur mon enfant, je la défendrai, je la sauverai; car sa vie, c'est la mienne !.. Je l'arracherai à ce démon. Je n'ai pas le choix des moyens; on ne fait pas de diplomatie avec la mort. Le danger est la, pas ailleurs... je vais chasser cet homme !..

— Monseigneur 1 fit le chevalier l'arrêtant, vous ne 'ferez pas cela, sans avoir demandé à la duchesse si elle aussi souhaite Péloignement du baron.

— Par exemple...

Puis, frappé d'une idée soudaine, le duc revint à d'Asfeid :

— Pourquoi me dis-tu cela?

Christiane enira; son oncle courut à elle, et l'assit dans un fauteuil.

— Comment le trouves-tu ? lui demanda-t-il.

— Mieux, merci; faible seulement.

— Voyons, maintenant que tu peux me répondre... explique^ moi... quand C6 malaise t'a prise, lu venais de causer avec...

— Avec M. Maurice, mon oncle, et, à ce sujet, j'aurai de graves reproches à vous adresser.

— Vraiment.

— Je vous prierai de mander ici ce jeune homme une dernière fois.

— Une dernière fois, fit le duc en souriant.

— Oui. Il ne peut rester mon secrétaire.

— Soit.

Le duc sonna, et donna l'ordre défaire venir Maurice; puis il questionna de nouveau sa nièce.

— Après M. Maurice, lui dit-il, n'avez-vous vu personne?

— Li baron Frédéric... el... je me rappelle... il a o$é m'interroger...

— Lui?

— Me demander le nom de ce jeune homme.

— Par exemple... Et vous avez répondu?

— Je Tai chassé... C'est alors que je me serai évanouie. Mais, tenez, mon oncle, ce baron Frédéric me déplaît, je vous Tai dit souvenl, je ne veux plus le voir, olïrez-lui une pension ; qu'il rende ses comptes et qu'il s'éloigne.

— C'est facile, répondit le duc en regardant d'Asfeld qui ne comprenait rien à la conduite de la duchesse.

Le valet revint, annonçant que Maurice attendait dans la galerie voisine; le duc donna l'ordre de l'introduire et emmena d'Asfeld, malgré les efforts de sa nièce, surprise au plus haut degré de voir son oncle la laisser ainsi seule, avec un jeune homme, qu'il fuyait un mois auparavant.

Miurice entra et courut vivement à elle.

— Ahl madame, quoi ! vous avez souffert loin de moi... j'ai failli en mourir d'inquiétude. Que vous êtes bonne et généreuse de n'avoir appelé auprès de vous.

— Ne me remerciez pas si chaleureusement, monsieur. Si je vous ai fait prier de passer au château, c'est que je voulais vous dire avec franchise... avec loyauté, que...

— Que?...

— Que vous ne devez plus y revenir. Je n'ai pas voulu vous faire prévenir par des étrangers ; mais, cette fois, ma volonté est irrévocable, ajouta t-elle d'une voie émue et tremblante.

— Est-ce votre oncle qui vous a dicté cette résolution?

— Non, monsieur. Je n'ai besoin d'être conseillée par personne, quand il s'agit de mon ro\)0<, de ma réputation.

— Votre repos!... En quoi puis-jele troubler?... Vous vous taisez?... Alors je vais vous le dire... Votre oncle s'est aperçu que je vous aimais...

— Tout le monde s'en apercevra, monsieur, si je ne mets un terme à vos extravagances, si je ne vous éloigne, si vous vous refusez à comprendre la distance qui nous sépare.

— M'éloigner !

— Oui.

— Je vous en défie...

— C'est inouï... je vais appeler.

— Vous ne le ferez pas.

— Et pourquoi?

— Parce que vous m'aimez, et que c'est écrit dans vos beaux yeux irrités.

— Oh!

— Parce que vous avez un cœur qui lutte contre l'orgueil, et que le cœur l'emportera.

— Vous êtes d'une telle audace et d'une telle indélicatesse, s'écria Christiane pleurant de dépit, que je m'arracherais le cœur si j'avais été assez lâche pour y laisser pénétrer un pareil amour. Sortez ou je vous fais chasser.

— Me chasser 1 s'écria Maurice en riant, ne me chassez-vous pas de ce château?

— Oui, monsieur, de ce château.

— Mais, dans ce château, êtes-vous bien chez vous?

— Voilà qui est nouveau ; ce château n'est-il pas le mien?

— C'est justement la question... E^-il le vôtre!...

— Monsieur !

— Ou n'appartient il pas plutôt à un pauvre déshérité que jadis on a tenté d'assassiner en votre nom ?

— Infamie!

— Mais si cette victime, que l'on dit morte, sortait de son tombeau, et vous criait : Spoliateur, me voici!

— Mon Dieu !

— Christiane, j'apporte la preuve que ce domaine est à moi ; je le reprends, je t'en dépouille...

— Monsieur Maurice!

— Je ne suis pas Maurice, Maurice l'artiste ; je m'appelle le vicomte de Boursonne!

— Il est fou !

— lia dit vrai, affirma le duc Maximilien, qui avait tout écoulé.

— C'est un rêve.

— Montrez à ma nièce le portrait de votre mère, les lettres de M. le comte de Boursonne qui m'ont révélé votre secret, le jour où j'ai pansé votre blessure.

— Quoi! monsieur, vous aviez découvert?...

— Vous ne supposez pas, mon cher neveu, que 'j'eusse pris tant de peine pour faire aimer un peintre à Christiane?

— Ah ! mon oncle!., et vous ne m'aviez rien dit, s'écria la jeune fille en riant, et en menaçant le duc Maximilten du doigt.

Il fut convenu que Maurice conserverait encore son incognito. Le duc redoutait le baron; aussi se promit-on de se délivrer de ce fantôme odieux le plus promptement possible.

Séance tenante, Maximilien écrivit à l'intendant une lettre de remerciement et de congé, lui annonçant que la duchesse se voyait forcée de se priver de ses services, et lui assurait une forte pension.

Moins d'un quart d'heure après celte lettre envoyée, Frédéric faisait demander une audience à Christiane; elle donna Tordre de Tiniroduire. Qu'avait-elle à craindre en présence de son oncle et de son tiancé?

Il y avait longtemps que le baron avait prévu cette situation préparée par son audace. Il l'attendait, la désirait et la redoutait; car elle allait décider de son sort.

Il savait qu'il ne sortirait de là que pour être le mari d'une duchesse, ou prisonnier sans espoir de salut.

Le baron se présenta tenant à la main la lettre par laquelle le duc lui offrait sa retraite et une pension de dix mille florins.

— - Ai-je assez mal serv i votre maison, madame, pour m'être attiré ce châtiment? demanda-t-il.

Et comme personne ne lui répondait :

—Je vois que madisgrâce est arrêtée; je courbe la tête. Seulement, j'ai des comptes, des papiers importants, des explications à donner, et si madame la duchesse veut me faire l'honneur de nVécouter quelques minutes...

— Seule, non. . . Devant mon oncle, devant monsieur, oui, parlez.

— Vous pouvez tout dire ici, baron, monsieur est de nos amis.

— Très-bien ! reprit Frédéric, on veut de la publicité... je désirais l'éviter, non pour iroi...

— Et pour qui donc?

— Pour vous, madame.

— Qu'est-ce à dire? demanda Maximilien.

— Madame me comprend.

— Pas du tout, dit la jeune duchesse, et je vous prie de vous expliquer très-haut, très-net et très-vite.

— A la bonne heure, pensa Maurice. .

— Allons, monsieur, expliquez-vous, dit le duc.

Mais au lieu de parler haut comme on le lui ordonnait, le baron reprit à mi-voix :

— Est-ce sérieux, Christiane?

— Que dites-vous, et pourquoi me parler bas?

— Je vais donc m'expliquer à haute voix, répondit Frédéric en homme contraint de faire une chose qui lui déplaît... Je vous jure que ce n'était pas mon intention.

— Voilà un reptile qui fait bien des replis, se dit Maurice inquiet.

— L'envie me prend de tuer ce coquin, pensa le duc.

— Nous attendons, monsieur, dit Christiane. .

— Je voulais avoir l'honneur de vous demander si j'aurai le droit d'emmener ma femme avec moi?

— Vous Êtes marié? fit le duc.

— J'ai longtemps espéré que madame la duchesse vous en instruirait, répartit le baron.

— Moi !... Eh ! le savais- je seulement?

— Oh ! vous deviez le savoir, reprit Frédéric avec un sourire équivoque... Tenez, le moment est venu, ne cherchons [plus à feindre, avouons tout à monsieur le duc.

— Avouer, quoi?

— Mais... notre union secrète.

— Notre union?...

— Êtes-vous fou ? s'écria le duc.

— Vous êtes témoins, messieurs, que j'ai fait tous mes efforts pour conserver le secret à madame ?

— Misérable! s'écria celle-ci indignée... Vous ne le croyez pas, au moins? ajouta- t-elle en regardant Maurice.

Le vicomte était altéré. Deux mois auprès de Chrisliane avaient suffi pour la lui faire aimer, mais non pas pour la lui faire 'connaître et lui garantir le passé. L'assurance du baron le troublait.

Mais à côté de lui, se trouvait un homme qui n'avait aucun doute, lui, c'était le duc. Il s'approcha de l'intendant, les dents serrées par l'émotion, la voix étranglée.

— J'ai hésité tout à l'heure si je ne vous tuerais pas, lui ditil; j'aurais eu tort, car un homme tel que vous doit périr par la main du bourreau.

— Si j'ai menti, observa Frédéric froidement.

— Soit. Quand on avance de telles énormités, on a des preuves?

— Assurément, et je les fournis. J'ai épousé madame il y a six mois... Voici notre contrat.

Chrisliane se jeta sur l'acte, le parcourut rapidement, et le rejeta loin d'elle avec un rire convulsif.

— Mon oncle 1... monsieur Maurice!... Voyez... de fausses signatures!... C'est grossier I

— Elles sont fausses, certainement, fit le baron...

— Vous comprenez que je n'aurais pas été assez insensé pour exposer votre précieuse signature à un premier mouvement de colère ou de regret, si vous en avez conçu. Or, comme le faisait pressentir à l'instant monseigneur, je joue nia liberté, ma tête môme, si mes preuves ne sont pas en règle. Rassurezvous donc, le contrat original est enfermé sous enveloppe dans une cassette cachetée à mes armes, cl placée en lieu sûr. S'il m'arrivail malheur, le dépôt en serait fait par un ami.

— Suis-je bien vivante? s'écria Christine. Est-ce un songe? Le duc et Maurice lisaient l'acte ainsi conçu :

« Par devant le chapelain du château... »

— On l'aura gagné, dit Maurice.

t Étaient présents la nourrice de madame la comtesse » Christiane d'Ehrenfeld. »

— Morte il y a cinq mois, fit le duc.

— Il y a d'autres noms, répliqua Frédéric.

— En effet, je lis celui du chevalier d'Asfeld.

— C'est un de vos amis, dit le baron, un homme sans tache, un type de loyauté; récuserez-vous aussi ce témoignage?

— Je vous défle de l'invoquer, s'écria la duchesse.

— Et moi aussi, fit Maximilieu.

— M. d'Asfeld traversait le parc il n'y a qu'un moment...

— Le voici là- bas, au pied du grand escalier, observa Maurice troublé par le calme du baron.

On appela le chevalier, et dès qu'il entra, ce fut Frédéric qui lui adressa la parole.

— Monsieur, je vous tiens pour homme d'honneur, et je vous demande seulement de répondre la vérité. Je viens d'affirmer ici que, le 3 février dernier, dans la nuit, j'ai été uni en mariage à madame la duchesse Christiane. Ai je menti, monsieur?

— Répondez hardiment, monsieur d'Asfeld, lui dit Christiane.

— Eh bien ! madame, puisque vous l'exigez, monsieur a dit vrai.

Un cri douloureux sortit de toutes les poitrines.

— C est impossible !... vous avez été le jouet d'un rêve. Comment auriez- vous assisté à ce mariage? qui vous y aurait appelé?

— Un billet de votre main, madame.

— De ma main ?

— Le voici.

Le duc le prit, le lut, et le laissa tomber avec douleur. Christiane le parcourut aussi ; elle recula épouvantée, celte écriture était la sienne, celte signature n'était pas l'œuvre d'un faussaire. Elle d meura terrifiée.

Quant à Maximilien, il reprit en s'adressant à d'Asfeld : — - Et lu n'as rien dit, tu n'as pas empêché cet acte infâme? tu n'as pas tué cette femme au moment où sa main se donnait à ce misérable ?

— Quand j'ai vu s'avancer la duchesse, blanche, froide, ré-

pondit le chevalier, j'ai été saisi de terreur comme à l'apparition d'une ombre... Je Tai entendue dire: oui... et j'ai respecté la volonté de mes maitres.

— Et lu ne m'as pas averti ?

— Ce n'était pas mon secret.

Le duc, accablé sous cette accumulation de preuves, n'eut plus la force de répondre ; il tomba accablé sur un fauteuil.

Quant à Christiane, elle se débattait vainement contre ces accusations qui confondaient sa raison.

— Non, s'écria-t-elle enfin; non, le baron a menti 1 M. d'Àsfeld a menti !... tout cela est un indigne complot!... Je ne suis pas folle, je me rappellerais; je ne suis pas lâche, j'avouerais! Vous savez tous que je hais cet homme !

— Aujourd'hui, peut-être, madame, repartit Frédéric; mais le 3 février, vous avez dit : oui.

— Jamais! jamais! Mon cœur n'a pu s'égarer ainsi... Maurice, vous savez bien que je vous aime !

— Ceci n'empêcherait pas que vous m'eussiez aimé, il y a six mois, madame.

— Celle parole est d'un misérable, monsieur, fit le vicomte.

— Qui êtes-vous pour me parler ainsi ? demanda le baron avec hauteur.

— Je suis...

— Le vicomte Maurice de Boursônne... pardon, je l'oubliais.

— Qui donc vous a révélé mon nom ? s'écria le jeune homme surpris.

— Ma femme î

— Votre...

— Ma femme, madame la duchesse elle-même.., Est-ce que mes intérêts ne sont pas les siens? Est-ce que, si vous héritez jamais, je ne serais pas dépouillé de tout comme Christiane?

— Calomnie ! mensonge !

— Si vous ne m'en croyez pas, peut-être aurez-vous plus de confiance dans l'écriture de madame. Et il fit passer sous les

yeux le papier sur lequel il avait forcé Chrisliane de placer le nom de Maurice, vicomte de Roursonne.

Maurice, ému de cette révélation inattendue, parut céder à l'évidence. Chrisliane, au désespoir, se jeta dans les bras de son oncle, en protestant de son innocence, et le suppliant de la défendre.

Leduc l'entraîna hors du salon en jetant ce dernier adieu au baron :

— Monsieur, ma nièce vous a chassé. Que je ne vous trouve pas au châleau demain malin ; sinon, c'est à moi seul que vous aurez affaire.

— Monsieur, fit d'Asfeld à voix basse, avant de suivre son maître, si le duc vous manque, comptez sur moi pour ne pas vous épargner. Et il sortit.

Maurice s'approcha de Frédéric.

— Monsieur, lui dit-il, on vient de vcrus promettre votre châtiment pour demain ; c'est vous donner un jour de trop. (Test sur l'heure que, moi, je vais vous tuer.

— Nous n'avons pas d'épées, pas de témoins.

— Des témoins, tant pis, nous nous en passerons. Quant à Parme, qu'importe? Vous n êtes pas sans porter un poignard... Moi, le mien ne me quitte pas en voyage... Allons, monsieur, dépêchons, un de nous ne sortira de cette salle que mort.

Le baron pâlit, et fit un pas en arrière.

Maurice s'élança sur lui.

— Si lu quilles, je te tue comme un chien, misérable I s'écriat-il.

Frédéric le regarda. La réalisation de cette menace était écrite dans les yeux de son ennemi; il s'arrêta.

Il y eut un moment de silence, d'anxiété pour ces deux hommes. Tout à coup, à travers la porte qu'il venait d'entreouvrir, le baron aperçut passer le majordome et quelques valets; il s'élança résolument vers Maurice, qui ne s'attendait pas à ce mouvement, lui saisit le bras, et cria : Au secours! au meurtre !

A sa voix, les valets se précipitèrent dans le salon, s'élancèrent sur le vicomte, et, quelques minutes plus tard, Maurice

était jeté, par Tordre du baron, dans une salle basse parfaitement garnie de verroux et de barreaux de fer, et qui, jadis, servait de prison aux seigneurs d'Ehrenfeld.

LE COFFRET DÉBÊNE

Maurice, resté seul, comprit son imprudence et la gravité de sa position. Quelque fausse que soit une accusation d'assassinat, cependant elle offre toujours un danger. On Pavait vu le poignard levé sur le baron, et le vicomte de Boursonne devait craindre tout au moins des poursuites, et un jugement, peutêtre même une condamnation infamante.

Un jour se passa pendant lequel Maurice ne vit personne. La veille il doutait encore de la complicité de Chrisliane avec le baron ; mais quand vingt-quatre heures se furent écoulées sans que ni la duchesse, ni Maximilien ne fussent venus le délivrer, il en vint à se persuader que tous deux s'étaient ligués avec Frédéric pour le perdre, et conserver les richesses de la maison d'Ehrenfeld.

En s'éveillant, le lendemain, le vicomte remarqua un coffret d'ébène, fort coquet, posé sur une table. Il chercha dans ses souvenirs, et il fut convaincu que ce coffret n'était pas à cette place la veille. Quelqu'un était donc entré pendant son sommeil; quelqu'un avait donc apporté ce nouveau meuble.

Maurice l'ouvrit; il n'y trouva que deux objets, un flacon et un papier.

Le flacon, artistement ciselé, contenait une eau très- limpide.

Le papier renfermait ces seuls mois :

« Dernier présent d'une amitié fidèle. »

— Ce doit ê:re du poison alors, se dit Maurice, et ce ne peut être que madame Acker qui rne l'aura adressé. Bonne Marguerite ! elle n'a pas voulu que le nom de mon père fût traîné devant un tribunal et flétri par une accusation. Elle aura gagné

quelque gardien/et obtenu de lui d'introduire ce poison libérateur. Elle n'a pas compté vainement sur mon courage. Je ne donnerai pas à mes ennemis la joie de me déshonorer; je leur échapperai. Dès ce moment, je sais maître de mon sort.

Une clé grinça dans la serrure rouillée, Maurice serra le flacon dans son sein; Chrisliane parut.

— Vous? s'écria-t-iL

— Ne m'attendiez- vous pas?

. — Pourquoi vous aurais-je attendue?

— Parce que Ton m'a accusée devant vous et que je ne suis pas encore justifiée à vos yeux.

— Que m'importent les comédies qui se jouent à Ehrenfed entre maîtresse et valet, entre femme et mari.

— Vous croyez donc?...

— Que c'est une comédie. . . Votre intendant ne l'a- 1- il pas dit?

— Ce misérable!

— Prenez garde... c'est votre époux/madame... M. d'Asfeld, lui-même n'en est-il pas convenu ?

— Oh! si vous m'insultez sans m'entendre...

— J'écoute, au contraire.... Parlez.... ce n'est pas sans curiosité que j'attends.... Certes, ce front est taillé pour la pensée.... cet œil brille d'un feu intelligent — celte bouche est éloquente ; mais je suis impatient de savoir comment vous me prouverez que cette enveloppe céleste ne cache pas un abominable démon.

— Voici une nouvelle torture que je n'avais pu prévoir, dit Chrisliane qui éclata en sanglots.

— Eh bien ! madame, j'écoute.

— Je n'ai plus rien à répondre.

— Quoi ! pas même une banale explication de ce mariage que vous m'aviez caché?

— Je l'ignorais.

— El ignoriez-vous aussi que votre signature fût au bas du contrat?... et le billet écrit au baron Frédéric pour révéler mon nom, connu de vous et de votre oncle seuls?...

— Je ne sais rien. . . je ne me souviens de rien. Mais sur

l'honneur, sur le Dieu vivant, sur le salut de mon âme, je suis innocente!

— A merveille... Vous ignorez peut-être aussi le motif qui vous a conduite ici? Me réservez- vous une nouvelle trahison?

— Ayez pitié de moi, Maurice! Ne m'accablez pas !... croyezmoi !.. . Tenez , je ne me défends pas ; je ne m'explique pas ; mon passé cache un abîme au fond duquel ma raison s'arrête, prise de vertige.

— En vérité !

— Si je suis ici , c'est pour vous sauver. L'homme qui a conduit tous les fils de cette infernale machination, cet homme doit vouloir votre perte, et moi , je veux vous arracher à sa haine qui tue, qui tue par le poison, par le poignard , par la calomnie. Reprenez votre liberté, et ensuite, croyez-moi, doutez de moi, je vous ai pardonné à l'avance. Seulement, rappelez-vous que vous m'avez dit que vous m'aimiez, et que cependant vous m'avez crue coupable. Mon oncle aussi m'aime, d'Asfeld m'aime comme lui , eh bien ! quoiqu'ils aient toutes ces preuves, bien que d'Asfeld m'ait vue épouser le baron, oui, vue, entendez-vous, cependant aucun d'eux ne soupçonne ma sincérité; tous deux sont attachés aux pas du génie ténébreux qui s'acharne à ma poursuite, et ils lui arracheront le secret de nos malheurs. Et maintenant, monsieur, venez, suivez-moi, mon honneur est engagé à ce que vous sortiez sain et sauf d'ici, venez.

— Non, ma destinée l'emporte. Ce n'est pas la mort que je crains, c'est vous! Je vous crois coupable des plus noires perfidies, et je vous écoute. J'oublie ma haine pour vous regarder. Je me sens de nouveau entraîné par l'attrait irrésistible qui m'a perdu. Chrisliane, esprit infernal, vous me glacez d'épouvante! Partez, partez seule , je refuse cette liberté que vous m'offrez sans vous ! partez, car je sens que je vous tuerais si je me reprenais à vous aimer.

— Si vous demeurez, je ne réponds de rien. Celui qui a pu m prouver que j'étais sa femme a tous les pouvoirs, même celui de faire dresser votre échafaud.

— L'échafaudl je le brave!... toutes ces perfidies, toutes ces

trahisons, je les dédaigne... Je suis maître de mon avenir... Cette liberté que vous m'apportez, une amie me l'avait envoyée avant vous, madame Acker !

— Se peut-il?

— Vous m'offrez la vie, vous, c'est-à-dire voire souvenir, la souffrance, la honte; j'ai mieux que cela, j'ai l'oubli, le repos; j'ai la mort !

Et Maurice sortit de son sein le flacon qu'il y tenait caché.

— Malheureux! s'écria la jeune fille... du poison? -Oui.

— Donné par un ami !... un ami qui assassine !

— Il y a bien des ennemis qui sauvent.

— Au nom du ciel, Maurice , réfléchissez... Madame Acker n'a pu vous procurer ce poison... Je vous dis que c'est un nouveau piège... un nouveau crime du baron Frédéric... Eh! tenez, tenez» ce coffret, je le connais , il m'a été pris dans ma chambre...

— Dans votre chambre!... ce poison... sur votre toilette... parmi vos parfums?.... Voyons si vos armes, si votre chiffre sont gravés sur ce cristal... En buvant la mort, je baiserai une dernière fois ce nom que j'ai tant aimé.

— Vous êtes un cruel, un impie!... Non, vous ne mourrez pas, s'écria Christiane en lui enlevant le flacon.

— Christiane! à quoi me sert de vivre, puisque vous ne m'aimez pas?

— Si je ne vous aimais pas, serais-je ici?

. — Vous m'aimez...

— Il en doute!...

— Eh bien ! fit Maurice s'élançant vers elle ; mais tout à coup le souvenir du passé traversa le cerveau du vicomte, qui s'élança dans la pièce voisine, en disant :

— Démon! non, non, tu ne me tenteras plus!

A peine Maurice était-il sorti, que Christiane, en se retournant, se trouva face à face avec Frédéric. Elle jeta un cri de terreur.

— Eh quoi ! madame, dit-il, on vous cherche partout, et vous êtes à visiter le prisonnier.

— Je ne viens pas le visiter, monsieur, répondit la jeune duchesse avec fermeté, je viens le sauver.

— Et de quel droit ?

— Je crois, monsieur, que vous vous oubliez jusqu'à m'interroger.

— Madame... /

— Je vous donne des ordres, vous les exécutez, voici notre rôle. Je veux que ce jeune homme soit libre, je le veux, vous m'entendez?

— Son sort n'est plus entre mes mains, madame, son crime est dénoncé aux magistrats.

— J'en dénoncerai donc un autre, monsieur; vous direz à ces mêmes magistrats le motif qui vous a fait envoyer ce poison à votre prisonnier.

— Oh!

— Réfléchissez, monsieur. Adieu.

— Madame...

— Eh bien ! voulez-vous m'aider à sauver votre victime?

— Je n'hésiterai jamais à vous plaire. Qu'exigez-vous?

— Une lettre de vous, dans laquelle vous déclarerez que M. Maurice ne voulait pas attenter à vos jours, et qu'il y a eu erreur de votre part.

— Désirez-vous, madame, que je récrive ici même, à l'instant?

— Ici, oui.

Le baron s'assit, et se mit à écrire en se disant :

— Je joue le tout pour le tout ; mais je n'ai pas d'autre parti, à prendre.

Il tendit la lettre à la duchesse; celle-ci la lut sous les regards perçants de Frédéric, puis elle se dirigea vers la porte. Arrivée là, il étendit la main vers elle, et dit :

— Dormez !

Christiane tenta vainement de lutter contre celte volonté supérieure; elle dut céder.

Elle revint vers la table , attirée par le baron , et elle y jeta la lettre qu'il venait de lui donner.

Il était facile de voir qu'un violent combat se livrait dans son

âme. Enfin elleJira de son sein le flacon de poison qu'elle avait enlevé à Maurice.

— Non, non, murmurait elle, je ne veux pas. Frédéric réitéra son geste impérieux.

— Jamais !... grâce pour lui !

Sa main essaya de rejeter le flacon ; mais le pouvoir occulte qui la dominait la contraignit de le conserver.

Alors elle s'approcha du verre où Maurice avait déjà bu, et qu'il n'avait pas entièrement vidé, et elle y versa le poison au moment où le vicomte, venant de rentrer, restait épouvanté devant ce nouveau crime.

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