PREMIER SUICIDE — UN MARIÉ A L*EAU
Nous prions nos lecteurs de revenir avec nous, pendant quelques instants, dans l'hôtel du comte de Bourdonne. Tout dort, excepté le maître, que nous retrouvons assis devant une table surchargée de livres, d'instruments et de notes.
Tout à coup M. de Boursonne tressaille, il lève la tête, sa prunelle se dilate, et il fixe, avec une terreur croissante, un objet invisible pour tous, et que ses seuls regards peuvent sans doute percevoir dans l'espace.
Le comte a devant lui le spectre de sa femme.
Celle-ci se lait, son visage est voilé; la mort menace donc Maurice pour la troisième fois?
M. de Boursonne s'efforce d'obtenir une réponse du fantôme, c'est en vain. Médium puissant, il use de toute sa force pour contraindre l'esprit à lui révéler son secret; il n'obtient rien.
Au point du jour l'ombre s'évanouit, laissant le comte au désespoir. Quel danger attend son fils? nul ne peut le lui apprendre; comment le sauver? M. de Boursonne l'ignore encore, mais il s'apprête à lutter contre la mort.
Depuis 1832, les maisons de jeu ayant cessé d'exislcr, il ne fallait plus compter sur leurs habitues ; la Bourse les avait bien remplacées, mais ses victimes ne se faisaient plus sauter le crâne sur la voie publique, elles se suicidaient mystérieusement dans leur chambre à coucher. Où les découvrir? C'est ce que se demandait le père de Maurice, ce qu'il cherchait?
A cette époque, il existait une délicieuse promenade sur les bords de la Seine , entre le château de Bercy et les premières maisons de Charenton. Le rivage était solitaire, et, chose rare de ce côté, il offrait un charmant bouquet de bois, inondé l'hiver et chatoyant de verdure au printemps, après la retraite des eaux.
C'était une sorte de nid d'amoureux; il invitait à voler des baisers. Eh bien ! ce bouquet était trompeur.
La renommée voisine ne l'avait pas surnommé le berceau des amours; mais le bois des suicidés, tant chaque année il plongeait dans la Seine, à cette môme place, de pauvres diables heureux d'engloutir leurs chagrins dans le lit du lleuve.
L'endroit était coquelet merveilleusement choisi. Qui songe à se noyer dans la Bièvre aux eaux troubles et nauséabondes? Pouah ! Mais ici, la Seine appelait les passants avec de si doux murmures qu'elle semblait leur offrir, comme une ondine, les plus étranges voluptés. Ce n'était pas un suaire qu'elle leur montrait, c'était un nid d'algues vertes et de sable fin. Le cadavre, la Morgue, le corbillard noir, tous ces oripeaux de la vieille faucheuse étaient si discrètement voilés par Tonde, que nul n'avait peur d'aller demandera la mort le secret de la vie.
C'est vers ce lieu de délices et de fatalité que s'achemina le comte. 11 savait, comme tout Paris, que sur dix noyés apportés à la morgue, huit au moins avaient choisi cette place pour embarcadère à leur dernier voyage.
M. de Boursonne se cacha derrière un massif d'arbustes après
s'être fait un siège d'un ample manteau et de vêtements de rechange qu'il avait apportés, puis il attendit.
Vers les trois heures de l'après-midi, il aperçut un paysan, accourant avec rapidité, et qui se précipita dans la Seine.
Le flot s'entr'ouvrit, un rond superbe se dessina, puis lout fut dit.
M. de Boursonne avait prévu un pareil incident; il se débarrassa vivement de son habit et plongea.
Une minute après, il reparaissait, poussant devant lui une masse inerte ; c'était le paysan qu'il venait de repêcher.
Le comte étendit l'homme sur la berge, lui fit respirer un flacon de sels, frotta la poitrine avec de la flanelle tout en forçant les poumons à jouer et leur insufflant un peu d'air, et parvint enfin à rappeler le suicidé à l'existence.
Le noyé rouvrit des yeux qu'il promena autour de lui d'un air tout effaré, et rassembla ses souvenirs. La vue du fleuve, l'eau qui dégouttait encore de ses habits et de ses cheveux, lui rappelèrent sans doute le bain qu'il venait de prendre, car il s'écria :
— Sacrebleul j'vois e'que c'est, j'ons fait le Tsaut d'carpe. Et c'est vous, mon brave homme, qui v'nez d'gagner la prime.
Le paysan était un gros garçon joufflu, d'environ vingt-deux ans, avec un faciès sans expression, un habit bleu aux boutons de cuivre, un pantalon a^stz court découvrant des bas lilas rayés de blanc, et l'une de ces cravates blanches qui ne s'épanouissent que sous le menton des dandys de la banlieue parisienne. Nous n'avons pu parler du chapeau ; car il se promenaii probablement au caprice de l'eau.
Notre homme jeta un regard de compassion sur son costume.
— Oh 1 j'ai l'y taché mon habit... Que qu'va dire ma tante Brulard?... Et ma cravate brodée... ça n'est plus qu'une peau d'anguille... Et pas d'chapeau... Oh! j'ons-l-y fait une crâne bêtise !
— Sans doute, dit le comte, pourquoi vous jeter à l'eau ?
— Ah l v'Ià. C'est parce que je in'suis marié c'malin avec Françoise .. Vous savez bien, la fille a Drelon ?
C'est une manie de tous les paysans de croire que l'on doit connaître le plus mince habitant de leur petite commune. Il continua.
— Après qu'monsieur l'eu ré nous eut mariés, j'ons retourné cheu nous, à Charenton, pour y faire la noce. Les violons n'étaient pas encore arrivés; via un cousin de ma femme, l'grand Turpin... Vous connaissez ben l'grand Turpin?
— Oui, continuez.
— V'ià donc Pcousin Turpin qui propose d'jouer à cache cache. On accepte, et nous nous ensauvons tous. Moi, je m'eache derrière des vieilles futailles, et j'attends. Un quart d'heure se passe, une heure se passe, deux heures se passent; je riais; j'me disais, y recherchent, y n'me trouveront pas. Enfin, au bout d'trois heures, j'entends Françoise qui vient s'eacher tout près d'moi. Bon, qu'je m'dis, nbougeons point, j'allons rire. L'grand Turpin arrive aussi, bravo qu ? je m'dis, n'respirons point haut, j'allons encore plus rire. Mais quéqu'minutes après j'avais entendu d'ees choses que j'ne riais plus du tout. Alors, je m montre, j'erie, et v'ia toute la noce qui accourt en riant et en criant à mes oreilles : Coucou I coucou !... Ça m'fait perdre la tète!... Jprends mon chapeau, j'prends mes jambes à mon cou, j prends Pchemin de la rivière, j'saute dedans, vous me r'pêchez, et v'Ià la chose.
M. de Boursonne avait écouté ce récit sans l'interrompre; il ne pensait qu'à son fils, et voyait la possibilité d'acheter facilement la vie de cet homme qui venait d'en disposer pour si peu de chose. Si tous les maris trompés se tuaient, que de veuves!
Le comte offrit donc vingt mille francs au paysan tout ébahi, en lui expliquant ce dont il s'agissait.
La somme tentait fort le pauvre diable; mais quand il sut qu'il faudrait bientôt mourir, il refusa.
— Mais puisque vous vouliez périr tout à l'heure.
— Tout à l'heure, c'est possible; mais maintenant, je ne veux plus. Françoise peut me planter plus de cornes que sur la tête d'un bélier, que saint Joseph, mon patron, m'abandonne si je me jette encore à l'eau pour elle.
— Pourtant...
— Laissez -moi !... gardez votre argent... Je veux vivre!... laissez-moi !... laissez-moi!...
Et le paysan épouvanté, rassemblant toutes ses forces, s'enfuit vers Charenton encore plus vile qu'il n'était venu, sans rien vouloir écouter.
— Allons ! se dit le comte, c'est jouer de malheur/Attendons.