DEUXIÈME SUICIDE — LORD SPLEEN
Peu de temps après cet événement, M. de Boursonne aperçut un homme qui se promenait paisiblement. Arrivé devant le bouquet d'arbres, le promeneur s'assit, tira un livre de sa poche, et lut pendant une demi-heure environ.
Cette lecture faite, l'homme prit une corde fine et l'examina soigneusement. Il fit un nœud coulant, grimpa sur un arbre, et attacha la corde.
Une fois redescendu à terre, il passa son bras dans le nœud coulant, et sembla prendre grand plaisir à se balancer. Après quelques instants de cette gymnastique, l'inconnu retira son bras du nœud coulant, y substitua sa tête, releva les pieds afin de ne pas toucher le sol, et se lança dans l'éternité.
M. de Boursonne s'attendait si peu à ce dénoûment qu'il resta interdit; il était venu en quête de noyés, mais non de pendus. Il courut enfin vers celui-ci, qui s'agitait dans l'air avec ces contorsions moitié hideuses, moitié grotesques qui accompagnent ce genre de mort; puis il coupa la corde, et l'homme tomba lourdement à terre.
Peu d'instants 'après, il reprenait ses sens, se tâtait le cou qui devait être douloureux, aspirait l'air de son mieux, et cherchait à recomposer ses idées. Celles-ci étant revenues, le pendu regarda 11. de Boursonne de travers et lui lança ces paroles avec un accent britannique des plus prononcés :
— Qui a permis à vous de dépendre moa?
— Monsieur, répondit le comte, si ce sont des chagrins qui vous ont poussé à cet acte de désespoir, ouvrez-moi votre cœur, peut-être parviendrai-je à vous consoler; si ce sont des peines* d'argent, je suis riche, ma bourse vous sera ouverte.
— Vous êtes un impertinent, dit l'insulaire avec ftVgme. Je suis un homme très-heureux, je n'ai donc pas besoin de vos consolations; je suis pair des trois royaumes, baron, comte, marquis et veuf; j'ai un revenu de cent mille livres sterling, je n'ai donc que faire de votre argent.
— Puisque vous êtes si heureux, mylord, pourquoi diable vous pendez-vous?
— Parce que le bonheur m'ennuie. Mais vous, pourquoi avezvous dépendu moa?
— Par humanité.
— Stupi Je 1 fit l'Anglais ramassant sa corde avec son calme imperturbable, renouant les deux bouts et formant un nouveau nœud coulant.
— Milord, est-ce que par hasard Votre Seigneurie voudrait recommencer l'opération que j'ai interrompue?
— Puisque je étais venu ici pour pendre moa, il faut bien que je pende moa...
• — C'est que j'aurais une grâce à vous demander.
— Faites vite, dit l'Anglais en essayant son nœud coulant, comme il avait déjà fait, et se balançant à la force du poignet.
M. de Boursonne, pensant avec raison que l'argent ne séduirait pas un homme aussi riche, s'efforça de toucher son cœur. 11 lui peignit sa tendresse pour Maurice, la tin prochaine de celui-ci, et ajouta que, puisque Sa Seigneurie voulait mourir, il valait mieux qu'elle se tuât au profit d'un autre que de périr sans utilité pour personne.
L'insulaire l'écouta très-attentivement; puis, quand le comte eut terminé, au lieu de lui répondre, il passa de nouveau sa tête dans le nœud coulant.
— Ne m'avez-vous pas entendu, milord, dit M. de Boursonne; ne vous laisserez-vous pas loucher par mes prières?
— Je pendais moa pour le plaisir de moa, et pas pour le plaisir â vous, répondit l'Anglais.*
Ce fut en vain que le comte essaya de tirer une autre réponse de cet égoï>te; furieux, exaspéré par ces refus, M. de Boursonne s'éloigna de quelques pas et laissa lentêté fils d'Albion se lancer, pour la deuxième fois, dans l'espace avec son imperturbable sang-froid.