TROISIÈME SUICIDE — ON AMANT EMBARRASSANT
La nuit vint sans que le comte eût rencontré l'homme quf devait sauver son Gis: sans qu'il voulût s'éloigner. Vers onze heures, comme M. de Boursonne, fatigué, avait peine à chasser le sommeil, il aperçut, venant à lui, une ombre singulière, fantastique. Quand cette ombre ne fut plus qu'à peu de pas du comte, elle se sépara en deux; une partie roula sur le sol, l'autre se redressa.
Celte dernière était une femme à demi-écheveléc; l'autre, gisant à terre, paraissait être le corps d'un homme. M. de Boursonne frissonna en pensant qu'il devenait involontairement témoin des suites d'un assassinat. Si cela était, son fils serait sans doute sauvé; car il forcerait bien le meurtrier à se dévouer pour Maurice, en le menaçant d'une dénonciation.
Le comte s'élança vers la femme, qui paraissait épuisée, et la saisit par le bras. Celle ci jeta un cri d'effroi, ne tenta aucune résistance, et tomba à genoux en pleurant et suppliant.
En ce moment, la lune sortant d'un nuage, vint éclairer le visage de la femme. M. de Boursonne jeta un regard rapide sur elle, et s'écria :
— Ciel 1 madame de Trumilly !
A cette exclamation, la femme releva la tête, ses yeux ûxè-
rent, avec effroi, le comte, aux pieds duquel elle retomba épouvantée. *
La surprise de M. de Boursonne se comprendra, quand on saura qu'il élait l'ami intime du père de madame de Trumilly, ancien préfet, en retraite, et que les respects du monde environnaient sa fille. Comment pouvait-il se faire que cette femme jeune, belle, honorée de tous, pût être rencontrée, à onze heures de la nuit, seule sur les bords de la Seine, et transportant le cadavre d'un homme? C'est ce que nous allons dire.
Madame de Trumilly, ou, avant son mariage, mademoiselle Hortense de Rosay, avait été élevée, jusqu'à 1 âge de quinze ans, dans la plus grande intimité avec le (ils d'un ami de son père, plus âgé qu'elle de cinq ans, Léon d'Acy. A l'âge où le cœur parle, les deux enfants se prirent, l'un pour l'autre, de la plus \iolente passion.
Par malheur, histoire vulgaire, histoire d'hier, histoire d'aujourd'hui et de demain, Hortense étant riche et Léon pauvre, les deux familles se brouillèrent le jour où M. de Rosay annonça le mariage de sa fille avec M. de Trumilly, jeune référendaire de deuxième classe à la cour des Comptes et possesseur d'une fortune considérable. Le soir môme de cette union, Léon d'Acy parlait pour l'Allemagne; il espérait oublier.
Hortense avait longtemps pleuré avant d'accepter, ou plutôt de subir le mari que son père lui imposait; par bonheur pour elle, au lieu de rencontrer un homme qui s'inquiétât de ses larmes, qui cherchât à se faire aimer, elle trouva, dans M. de Trumilly un ambitieux vulgaire, dont le suprême bonheur consistait dans l'espérance d'un centimètre de ruban rouge à sa boutonnière, et le fauteuil de conseiller maître. C'était au demeurant, le plus honnête homme du monde.
Pendant deux ans, la jeune femme fut attelée à la plus monotone existence : au déjeuner, son mari lui parlait de ses espérances d'avancement; au diner, de ses chances de promotion Alors, involontairement, sa pensée se reportait vers le passé, aux jours plus heureux où, se promenant sous les charmilles
du parc, à côté de Léon, les deux amants épelaient ensemble la préface de ce doux livre d'amour, qui ne devrait pas avoir de fin.
II advint à M. deTrumilly ce qui arrive souvent, il mourut la veille du jour où ses rêves d'ambition allaient être réalisés, où la croix et la place de référendaire de première classe allaient lui venir. A la rentrée, un de ses collègues se chargea de son oraison funèbre, et tout fut terminé pour M. de Trumilly.
Horlense restait veuve; elle avait vingt ans. Une nouvelle douleur attendait la jeune femme; Léon venait de se marier.
Blessé dans son amitié pour M. de Rosay qui lui avait préféré un rival plus riche; blessé dans son amour pour Horiense qui n'avait pas eu l'énergie de désobéir à la volonté de son pére, le jeune d'Acy avait d'abord voyagé, puis était revenu auprès de son père. Celui-ci Pavait supplié de se marier; Léon avait longtemps résisté, sentant bien qu'il ne pouvait aimer qu'Hortense. Enfin il avait cédé, mais à une condition, c'est que la femme qu'on lui présenterait serait riche, puisque l'argent exerçait tant d'empire ici-bas, et qu'elle serait beaucoup plus âgée que lui, ne voulant plus d'amour en ce monde.
Deux mois plus tard, Léon épousait madame Noël,veuve d'un négociant en laines, trois fois millionnaire, et comptant un demi-siècle.
Les railleries des salons accueillirent cette nouvelle; il y eut foule à la Madeleine pour contempler les vingt-cinq ans du marié et la cinquantaine de Pépousée. D'Acy ne voulait rien voir, rien entendre; que lui importaient les épigrammes ? sa désillusion, lors du mariage d'Hortense, avait été bien autrement douloureuse.
Un jour pourtant, toute celte indifférence tomba; il venait de recevoir le billet encadré de noir qui lui annonçait la mort de M. deTrumilly. Il pâlit, et faillit perdre connaissance ; par sa faute, il manquait la seule occasion qu'il pût trouver d'épouser la femme qu'il adorait.
Quelques années se passèrent pendant lesquelles Hortense et Léon se rencontrèrent rarement. Qui les eût vus, quand le hasard les menait en présence l'un de l'autre, n'eût jamais devine leur amour mutuel, tant il y avait de respect dans le salut de l'homme, de calme apparent dans le maintien de la femme.
Le ménage de Léon était excellent. La veuve Noël était une digne femme. Dés la veille de son mariage, elle avait parfaitement compris que ce jeune époux ne pouvait être qu'un ami, et qu'elle devait se conienter de prévenances et d'égards. Jamais elle ne lui demanda autre chose, et elle se montra pour lui la sœur la plus affectueuse et la plus dévouée.
Un singulier hasard remit les deux amants en face l'un de l'autre.
Après la mort de M. de Trumilly, sa veuve s'était retirée auprès de ses parents. Protégée par son amour, elle avait écarté les hommages que quelques hommes, désireux de la consoler, lui avaient adressés, et elle avait également éconduit toute proposition d'une seconde union. Elle vivait très-retirée, sortant rarement, toujours accompagnée de sa mère, et ne recevant que peu d'amis, ceux de sa famille qui était venue habiter une charmante propriété à Charenton.
Par une étrange fatalité, une parente de la femme de Léon étant morte, madame d'Acy se trouva hériter d'une jolie maison de campagne, voisine du château de M. de Rosay.
Léon voyageait alors en Italie. A son retour, il trouva sa femme installée dans une villa de Charenton, et mieux encore, faisant chaque soir le whist de M. et madame de Rosay. Nul ne se doutait de l'amour de Léon et d'Hortense. Celle-ci avait d'abord accueilli froidement madame d'Acy ; mais sa bienveillance naturelle avait bientôt pris le dessus, et elle n'avait pu s'empêcher de concevoir quelque sympathie pour celte bonne femme.
Ce fut donc en dépit de leur volonté que les deux anciens amants se virent chaque jour, chaque soir. Ni l'un ni l'autre n'aimant les cartes, leurs soirées se passèrent dans de longues et douces conversations, où tous les sujets furent effleurés,
hors un seul, l'amour. Cependant aucun d'eux n était la dupe de cette réserve. Sans s être rien avoué , tous deux avaient compris que leur ancienne affection s'était accrue de tous les obstacles qui l'avaient traversée. Il ne fallait qu'une occasion pour la développer, le hasard se chargea de la faire naître.
Hortense s'était loujours efforcée d'avoir sa mère continuellement auprès d'elle; la jeune veuve avait senti que la présence de cette mère pouvait seule la protéger contre la passion de Léon et la sienne même. Un jour, cet appui lui manqua : madame de Rosay mourut. Ce coup fut cruel pour Hortense, jamais elle n'avait quitté sa mère; celle-ci s'était montrée d'une bonté angélique, et l'isolement devint plus grand encore autour de madame de Trumilly, car son père était l'égoïsme incarné dans un homme.
Ce fut naturellement vers Léon que la pensée de la jeune femme se reporta, ce fut à celui qu'elle aimait qu'elle demanda des consolations, des conseils, que son père lui refusait. De son côté, Léon d'Acy était loin d'être heureux. Il avait besoin d'épanchement, d'amour, et il ne pouvait rencontrer dans son intérieur que les soins d'une sœur et la banale tendresse d'une amie. Un soir que les deux amants, se promenant seuls dans les sombres allées du parc, se racontaient leurs mutuelles souffrances, leur découragement, qu'ils se rappelaient involontairement, leurs beaux rêves d'autrefois, Léon reprocha é Hortense, avec quelqu'amertume, sa trahison passée.
Alors celle-ci, entraînée par* la vérité, par ses regrets, par ses aspirations vers une existence regrettée, se crut assez forte pour avouer à ce jeune homme plein de passion , son amour étouffé par la volonté paternelle et son amour vivant encore à celte heure; elle lui confia les combats que sa raison livrait chaque jour à son cœur, et son désespoir de ne pouvoir être jamais à lui.
C'est chose éminemment dangereuse qu'un pareil aveu. Il est bien rare qu'il n'amène pas un trouble des sens, quelques serrements de main, des lèvres égarées sur d'autre lèvres; ce fut ce qui arriva, et madame de Trumilly, un instant entraînée, s'enfuit épouvantée devant cette minute d'ivresse»
Fendant un mois, elle évita Léon ; mais une femme est perdue qui a éprouvé de pareilles sensations. L'amant s'attache à ses pas comme l'ombre au corps, et elle n'a plus le droit de le repousser... Il la poursuit de ses regards, de ses paroles, et le cœur môme de la femme se fait le complice de l'homme. Ce fut en vain quTIortense, agenouillée devant son prie-Dieu, supplia le ciel d'avoir pitié d'elle, de chasser de son souvenir ces enivrements funestes, de lui donner le calme; une heure vint, heure marquée d'avance, où la jeune veuve dut succomber.
Une année s'écoula ainsi, année de mystères, de trouble, de larmes et de bonheur, de protestations d'amours et de remords. Cent fois, Ilortense voulut briser cette chaîne qu'elle aimait; cent fois, elle pria son amant de l'oublier, de l'abandonner; mais elle-même, moins forte que sa passion, comprit que le jour où finirait cet amour, sa vie cesserait, et elle s'y livra tout entière.
Léon, nous l'avons dit, était complètement libre. Il avait son appartement à part, et il obtint de sa maîtresse qu'il pourrait s'introduire la nuit dans le pavillon qu'elle occupait.
— Cette nuit, dit madame de Trumilly au comte de Boursonne, Léon arriva vers dix heures, comme d'habitude. Heureux de nous trouver réunis, nous causions; quand tout à coup M. d'Acy porta la main à sa poitrine; il essaya de parler, de respirer, il retomba lourdement sur le lit sans connaissance. J'essayai de le ranimer, mais inutilement.
Nul ne saura jamais toutes les angoisses qui m'assaillirent alors. Un homme était là , que j'aimais , que j'idolâtrais, il se mourait ; les soins d'un médecin pouvaient peut-être le sauver, et j'étais forcée xle rester, n'osant appeler ni réveiller personne, car c'eût été le déshonneur, la honte que j'eusse été chercher.
Bientôt le doute ne me fut plus permis, tout était fini , aucune espérance ne m'était possible.
Alors je me trouvai placée en face d'un cadavre, et en face de ma réputation, intacte jusqu'à cette heure. Me confier à un valet, c'était me perdre; et cependant ce corps, il fallait
le faire disparaître, il fallait que personne ne le vit chez moi quand sonnerait l'heure où les gens viendraient ranger celte chambre.
Je compris, en ce moment, ces crimes monstrueux qui m'avaient parfois révoltée, ces cadavres coupés par morceaux, brisés à coups de hache et de marteau , pour faire disparaître les traces d'un crime, et j'appelai toute mon énergie à mon secours.
Ma résolution fut rapidement prise; je voulus faire croire à un suicide. Vous ne savez pas ce que c'est, monsieur le comte, qu'habiller un cadavre dont le sang se glace peu à peu, de fermer ces yeux qui vous fixaient avec amour quelques minutes auparavant, ces lèvres qui vous criaient : Je l'aime ! enfin, de transporter dans ses bras, sur ses épaules, se heurtant à mille obstacles, trébuchant à chaque marche, ce corps inanimé qui vous a donné le bonheur, et qui va peut être vous livrer aux outrages du monde entier.
Une fois hors du parc et dans la campagne, il me semblait être poursuivie, arrêlée à chaque pas. Epuisée, haletante, mes bras fatigués ne purent retenir leur fardeau, je tombai, entraînant dans ma chûte cette masse inerte dont la tête aimée résonna contre le tronc d un arbre. Oh! j'avais été trop heureuse; Dieu me devait ce châtiment I
Enfin, je me croyais sauvée, lorsque vous vous êtes dressé, devant moi, comme un spectre; et ma vie, mon honneur, mon sort, tout est entre vos mains, monsieur le comte.
— Madame, répondit M. de Boursonne, en relevant la jeune femme, je n'ai rien vu, je ne sais rien. J'ai trop connu les passions humaines pour ne pas savoir combien elles méritent d'indulgence. Laissons aux hypocrites le triste courage d'être sans pitié. Soyez assurée de mon respect, lorsque je vous retrouverai dans le monde.
Hortense voulut le remercier; le comte l'arrêta d'un geste plein de douceur et de pitié.
— Madame, continua-t il, occupons-nous seulement du soin de votre réputation. Quand le souffle vital a quitté notre corps, ce n'est plus qu une matière immonde, de la poussière, comme
disent les religieux; on doit des soins àu malade, on ne doit qu'une sépulture au cadavre. La Seine, comme tombeau, vaut assurément le sein de la terre; confions-lui donc ce corps que râme a quitté. •
Dès que ce lugubre devoir fut rempli, M. de Boursonne proposa à madame de Trumilly de l'accompagner; elle s'y refusa.
— Je vais rentrer chez moi, dit-elle, et demain je me retirerai dans une retraite religieuse. J'avais, oserai-je vousl'avouer. songé au suicide: mais je ne commettrai jamais ce second crime. Je veux vivre pour réparer ma faute.
Si le comte avait pensé à son fils, en écoutant la jeune femme, ces dernières paroles avaient dû détruire toutes ses espérances à ce sujet. Il la laissa donc s'éloigner, et il attendit encore.
Tout à cotf|), M. de Boursonne aperçut, à ses côtés, une ombre qu'il connaissait trop bien pour douter : c'était celle de sa femme. Il frissonna; car il songea que son fils n'avait plus que peu d'heures à vivre et que les chances de salut s'évanouissaient.
Le comte n'était pas homme à se laisser facilement impressionner, encore moins effrayer. Il croyait aux esprits, c'était sa religion; mais il savait que ces esprits immatériels ne pouvaient rien contre son corps.
Cependant, soit fatigue du cerveau, soit douleur à la pensée de la perte de son enfant, soit que la nuit, le murmure, sinistre à cette heure, des eaux du fleuve, la solitude au milieu de laquelle il se trouvait, soit enfin toute autre cause, toujours est-il que le cœur lui manqua en voyant ce fantôme debout devant lui.
Ne pouvant en tirer aucune réponse, M. de Boursonne détourna la tête, le spectre était toujours sous ses yeux, de quelque côté qu'il les fixât; le comte se leva, le fantôme le précédait Alors un épouvantable vertige s'empara de cet homme. Il s'enfuit terrifié, hurlant d'épouvante, les cheveux dressés sur sa tête ; mais l'ombre raccompagnait sans trêve ni merci. Le comte
se jeta sur ce spectre, le frappa de sa canne à épée, et le fer traversa ce fluide impalpable.
Fou de terreur, M. de Boursonne se laissa tomber à terre, colla sa tête contre le sol, ferma les yeux, et toujours le fantôme se dressa menaçant devant ses regards; l'image était dans son cerveau.
M. de Boursonne se releva haletant, éperdu, insensé ; il prit sa course désordonnée à travers les champs, voyant celte apparition le suivre partout, jusqu'à l'instant où le jour paraissant, Pombre s'évanouit tout à coup.
Le comte rappela ses souvenirs, s'aperçut que le hasard l'avait ramené -aux portes de Paris, et il se hâta de regagner son hôtel.